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Couverture du roman Paris, Covid

Paris, Covid

La neige finit par s'estomper sur Paris alors que le crépuscule s'installe. Dans l'embrasure d'un immeuble, deux amants juvéniles retirent brièvement leurs masques sanitaires pour échanger un baiser passionné. Ce refuge urbain devient le sanctuaire d'un bonheur pur, gravant dans leur mémoire un instant d'éternité. Des années plus tard, le souvenir de ce parfum et de ce regard chéris demeure intact, hantant le cœur de celui qui a depuis perdu de vue son premier amour.
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Chapitre 3

La Covid régnait depuis un an. On était sous le régime de l’état d’urgence sanitaire, en période de couvre-feu et, à lire les aiguilles de la lourde et antique horloge de bronze posée sur la cheminée du salon, un legs du père d’Herbert, on s’approchait des dix-huit heures fatidiques. Même si la neige était tombée le jour durant, le trottoir qu’il apercevait dehors était désormais gris anthracite, luisant, avec dans les angles des amas de boue, relevée ici et là par un liseré orange, les toutes dernières lueurs du jour. Seule la statue du buste de l’ingénieur Eugène Flachat, 1802-1873, trônant sur la place était couverte d’un comique béret blanc, immaculé.

Il retira ses chaussures mangées par la neige, puis ses chaussettes humides, et entra plus avant dans l’appartement. Nadine lui avait ménagé une autre surprise. Elle se trouvait peut-être à l’hôpital mais avait trouvé le temps de déménager toutes ses affaires et celles de Jordan, leur fils unique de huit mois. La petite chambre de Babinou comportait encore ses meubles, ses mobiles de fées et d’étoiles qui se mirent à tourner, lentement, lorsqu’il poussa la porte, mais plus un seul vêtement. Madame, qu’il avait appelée dix fois dans la journée, était demeurée sur répondeur. L’urgence consistait à la localiser pour filer retrouver leur bébé. Que lui était-il arrivé ? Quelle était l’urgence ? Sa mère avait oublié le doudou, un petit pingouin. Herbert le porta à ses lèvres comme une relique puis le fourra dans sa poche.

Son stress montait : il se redéshabilla, vida à nouveau ses vêtements, parka, veste, pantalon et même sa chemise canadienne, recherchant encore son portable, en vain. Puis il vérifia encore ses poches et visita tous les lieux possibles. Il lui faudrait ressortir. Ce vendredi, il le savait pour avoir dû tant marcher, le métro ne fonctionnait pas sur la plupart des lignes, dont celles desservant le nord de Paris : 2, 3, 12, 13. Et donc l’hôpital Bretonneau. Il se jeta sur l’ordinateur. Aucun taxi ni Uber disponible… rien d’inhabituel un vendredi soir. Restait bien son vélo, mais trop occupé par ailleurs, il avait négligé depuis des semaines de changer la roue avant, faussée après une chute.

C’était entendu. La soirée s’annonçait sous de tristes augures… Il envoya des mails à deux trois amis, expliquant en quelques mots le cas d’urgence et sollicitant des réponses immédiates. Sans succès. Il fouilla à nouveau ses vêtements, observa le contenu de son portefeuille puis scruta la boîte à cigares dans laquelle il rangeait ses minces réserves. La boîte avait été vidée et sur lui, il n’y avait pas lourd, trois billets, de surcroît des petites coupures. Il vérifia la présence de sa carte bancaire. Puis il remplit une « attestation de sortie dérogatoire » en cochant le motif médical urgent et empocha le mot de Nadine. Il allait courir jusqu’à la première baby-sitter, pas si loin d’ici, mais tout de même au-delà de la place de Wagram. Peut-être saurait-elle quelque chose ? Son espoir reposait sur elle : que Babinou lui ait été confié avant que sa mère file à l’hôpital pour on ne sait quel problème de santé la concernant. Mais peut-être avait-elle filé avec Bébé pour une urgence leconcernant.

Avant cette nouvelle équipée, il se passa les pieds sous l’eau tiède, puis chaude, et s’équipa de grosses chaussettes, d’un épais pantalon de velours puis de chaussures montantes. Alors que la clef était déjà engagée dans la serrure extérieure, mais qu’un courant d’air venu du rez-de-chaussée lui rappelait le vent glacial, il rentra un instant : il lui fallait se couvrir davantage. Il partit chercher la doublure fourrée de la parka, un col roulé, des gants et un épais bonnet de laine. Sans oublier un nouveau masque anti-Covid. Avec un deuxième dans la poche. Deux paquets de cigarettes et un autre briquet jetable. Et pour finir, le doudou de Bébé serré dans une poche intérieure, à hauteur de son cœur.

En fermant la porte, il revoyait dans l’entrebâillement, la clef de Nadine posée sur la table, et ne pouvait se le cacher : une partie de sa vie s’achevait. Avec sa compagne, les choses s’étaient lentement abîmées. Après une période de flirt puis une longue liaison, deux ans, elle était tombée enceinte et l’avait rejoint dans son appartement. Trois petites pièces dans un immeuble à côté de l’hôtel Flachat. Juste à l’angle du boulevard Pereire et de la place Loulou Gasté. Il y avait vécu une période heureuse, et elle aussi, semblait-il. À l’occasion d’une fête à la maison, son pote Georges, un grand chauve, amoureux des vieux textes, des vieilles musiques, leur avait révélé un fait, qui constituait une vraie surprise pour Herbert : le Loulou était l’auteur de l’increvable tube Feelings, que comme beaucoup, il croyait une création anglo-saxonne. Un des slows, vrai fétiche amoureux, dansés avec Nadine : Feelings, nothing more than feelings. Il tenta de ne plus y penser. Mais s’imposaient d’autres paroles, plus loin dans la chanson, qu’il connaissait par cœur : Trying to forget my feelings of love. Finalement, se dit-il, Georges avait raison. Dans le style guimauve, mieux vaut encore Europa, de Carlos Santana. Sans paroles.

Il quitta l’immeuble, la tête pleine de réminiscences se rapportant à Nadine. Georges, l’imprimeur, constituait un premier sujet. Par son humour caustique, pour ne pas dire limite, il avait déplu à sa compagne. Dès le premier jour. Pour autant, la faute lui en revenait. Alors qu’il aurait dû présenter Georges à sa femme et non l’inverse, Herbert avait utilisé sans y penser la formule passe-partout :

— Permets-moi de te présenter ma femme.

— Non, merci, avait sifflé Georges, la mienne me suffit.

Pour partir ensuite d’un grand éclat de rire, d’autant plus

prononcé que Georges demeurait célibataire, certes proche d’une belle pharmacienne, mais coureur patenté. Son pote avait beau avoir ensuite déposé un chaste baiser sur sa joue en la serrant gentiment dans ses bras, Nadine n’avait, ni compris, encore moins apprécié. Ce n’était qu’un début. Et Herbert avait fini par ne voir Georges qu’à l’extérieur. Bien d’autres contrariétés s’étaient accumulées : depuis deux, non ! trois mois, Nadine affichait une mine renfrognée. Ils ne partageaient plus le même lit depuis l’accouchement, lui-même dormant sur le canapé du salon. Rien que de très habituel pour une post-parturiente, plaidaient certains. Herbert n’en croyait rien. Bébé était né il y avait plus de huit mois. Que s’était-il passé ?

Notre amour a fait long feu, et aujourd’hui Nadine est partie avec notre bébé. Elle est sortie de ma vie, elle a laissé sa clef de l’appartement. Mais l’essentiel demeure Babinou, transbahuté dans la nuit. Où est partie cette abrutie, avec le risque du couvre-feu ? Aller dans un hôpital en pleine période de Covid ? Qu’est-il arrivé d’urgent pour qu’elle l’emmène… peut-être ce matin mais qui sait ? Plus tard, dans la froidure de l’hiver ? Si elle a déménagé ses affaires, c’était donc prémédité.

Parvenu au rez-de-chaussée, il remonta dans l’appartement pour lire les éventuels mails de Georges et autres potentiels secouristes. Aucun n’avait répondu à ses demandes. Il referma la porte et prit l’ascenseur pour descendre. Puisqu’il était parti pour à nouveau marcher un bon moment, ce serait son dernier luxe.

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