
Parcours de vie: Handicap, expériences et enseignements
Chapitre 3
À cet instant de l’écriture de ce paragraphe, l’idée me survient de nommer ici deux personnes chères parmi mes meilleurs amis. J’ai passé l’enfance, avec eux, sans la moindre impression d’être stigmatisé à leur égard. Il s’agit de monsieur Abdouraouf et Adifaon, tous deux originaires de Kangani. Notre amitié me paraît aujourd’hui très extraordinaire dans la mesure où ils m’ont toujours préféré que tant d’autres jeunes du village. Nous étions inséparables tous les jours. On mangeait ensemble en parcourant, l’un après l’autre, les foyers de nos parents. On allait en même temps au cinéma et on dormait dans une même cabane, construite ensemble. Vous savez, chaque fois que je pense aujourd’hui à ces amis, je m’aperçois combien la vie est belle lorsqu’on la conçoit sans trop d’a priori ou de perceptions perverties par les stéréotypes.
Mes amis du village, dans son ensemble, me soutenaient, sans complexe, sur toute chose dont j’étais incapable d’entreprendre. Notons quelques exemples des mesures compensatoires mises en place en ma faveur. D’abord, quand on jouait au football, j’étais toujours désigné gardien de but. Un gardien ayant un autre statut. Dans mon camp de but, il y avait un aménagement spécifique. Comme je restais toujours assis, les ballons passant au-dessus de moi n’étaient pas comptés, alors que pour le camp adverse, ce même tir au but serait pris en compte. Ce fut une sorte d’une réglementation tacite qui régissait les matchs de foot dont l’objet était d’éviter mon isolement ou mon exclusion. Au niveau des pique-niques, s’il s’agit de faire une longue distance, mes amis s’apprêtaient toujours à me porter sur leur dos. Cette pratique palliative de mon handicap était fréquente et je l’acceptais aussi sans complexe. On allait souvent dans les campagnes, mais s’il nous arrive de faire de longs kilomètres, mes amis me portaient sur leur dos. J’avais peur quelques fois d’éventuelles chutes dont les conséquences pourraient être plus graves. Cependant, l’audace juvénile et la volonté de ne pas s’excommunier aux autres étaient encore vives. À l’époque, pour se baigner ou laver les linges, les garçons et les filles allaient à la rivière qui se trouvait, environ, à un kilomètre du village. Et ce, pendant les saisons des pluies mais pendant les saisons sèches, on en faisait encore plus. Tous les jeunes garçons y allaient pour prendre leur douche, y compris moi-même si ma mère ne le voulait pas. La rivière était non seulement loin mais aussi dans des endroits glissants et rocheux. Au sein du village, je participais à tous les jeux : les cache-cache, les cartes, les dominos, le box et les pétards. J’étais très audacieux et je ne voyais que mes aptitudes positives. À chaque situation, je trouvais toujours une manière ou une tactique qui facilitait ma participation et mon épanouissement. Aujourd’hui, tout cela, me semble-t-il, n’avait qu’un seul biais, celui de vouloir exprimer ma forte envie d’être célèbre et sociable malgré mes limitations. À huit ans, mes parents ont changé d’habitation. Notre maison se trouvait à vingt mètres de l’école primaire. Je n’étais pas encore scolarisé. À l’époque, la scolarisation exigeait un certain âge, sept ans minimum. Étant encore un enfant en situation de handicap, ma scolarisation pourrait être encore très éloignée, voire difficile, compte tenu de mes conditions physiques et des exigences scolaires incompatibles avec le handicap. À la rentrée scolaire, j’entendais les pieds des élèves qui empruntaient le chemin de l’école. Je ne pouvais plus me retenir à la maison. Je voulais curieusement savoir ce qui se passe là-bas, à l’école. Je m’asseyais en face de la porte d’entrée, dans la classe de CP1. L’instituteur me chassait parfois. Je venais tous les jours d’école et l’instituteur du CP1, monsieur Boina, que la paix soit sur lui, me dit de venir plutôt m’inscrire à l’école l’année suivante. Le directeur de l’établissement, originaire du village, monsieur Djoumoi, que la paix soit sur lui, m’avait aussi soutenu sur cette démarche. C’était en 1986, mon père m’a inscrit au CP1.
À ce moment-là, il se posa un grand défi qu’il fallait relever. Je ne marchais pas et l’utilisation de cahiers devint problématique : je salirais les cahiers et les livres. Monsieur Boina, désignait, chaque jour et à tour de rôle, un élève pour remplir un seau d’eau et l’amener à l’école le lendemain. Ce fut ainsi que j’ai passé les deux classes préparatoires (CP1-CP2). Je suis admis en classe élémentaire première année (CE1). Du CP au CE1, j’étais le meilleur élève, classé toujours au 1errang avec des moyennes annuelles exponentielles. Je commençais à découvrir peu à peu les plaisirs des apprentissages. J’attendais avec impatience la rentrée au CE1, de l’année scolaire 1988-1989. Du retour à l’école, je me suis retrouvé dans une désolation inédite. L’instituteur de la classe de CE1 refusa de m’accueillir dans la classe. Tous ses collègues essayèrent de le dissuader pour revenir à sa décision injuste mais il fit la sourde oreille. Mon père dut intervenir pour l’expliquer et le raisonner sur mes particularités mais ça n’a pas marché. Je fus expulsé de l’école et renvoyé à la maison. Je pleurais tous les jours car l’école me procurait une certaine vitalité à vivre et une perspective de réussite. Toute l’ardeur et l’enthousiasme que je ressentais pour la rentrée scolaire se transformèrent en une douleur morale dévastatrice. Je restais très accablé chaque fois que mes camarades passaient près de notre domicile à la sortie de l’école. Je n’arrivais pas à situer l’intensité du désarroi qui rendait amer mon quotidien et celui de mon entourage. J’en voulais à cet instituteur. Son attitude inflexible demeura, après une longue période, scannée dans ma mémoire. J’ai dû subir une année blanche. À son regard, j’étais une sorte d’intrus ou d’un gâchis. Il n’était pas prédisposé à faire comme son collègue du CP. M’expulser paraissait la simple solution pour se débarrasser de travail supplémentaire. Je vous invite à lire la suite de l’histoire dans le chapitre 4, après la prise de ma première fonction de chargé des ressources humaines à la Direction des enseignements à Mohéli. Je devins, en ce moment-là, son chef hiérarchique.
La reprise de la marche en 1989 par Handicap International (H.I)
J’avais à peine 12 ans, et je ne marchais toujours pas. Le handicap international, installé aux Comores en 19881, me prit en charge comme tant d’autres personnes parmi les personnes comoriennes en situation de handicap. Cette ONG, après une enquête restreinte, estimait la prévalence du handicap aux Comores à 0,6 % en moyenne sur 2386 personnes handicapées. L’ONG ayant pour vocation la solidarité internationale, ne put appareiller que le 30 %. Je fus accompagné pour à peine six mois aux bâtiments du CHN - El-Maarouf à Ngazidja. Les deux jambes sont appareillées pour une paraplégie flasque. J’apprenais à marcher chaque jour au centre de réadaptation à travers des exercices physiques intenses (kinésithérapie) : natation, musculation et gymnastique… À l’extérieur du centre, je marchais en m’appuyant sur des béquilles en bois, préparées par cette ONG
Durant mes séjours à l’hôpital, j’ai eu l’occasion de découvrir d’autres personnes en situation de handicap. Des femmes et hommes ayant des cas aussi lourds que le mien. Ils venaient de trois îles, Mohéli, Anjouan et Ngazidja. Je reconnus une jeune fille handicapée, marchant en fauteuil roulant manuel. Elle s’appelait Zaïnaba, originaire de Mohéli. Elle décéda au cours de notre séjour à l’hôpital. Que la paix soit sur elle. À mon âge, je ne pouvais pas savoir les causes de son décès. Mais je pensais que sa mort était une conséquence de sa pathologie de handicap. Ce pressentiment infantile me déprimait et j’avais du mal à m’épanouir comme auparavant. L’hôpital me dégoûtait et je ne cessais de dire à ma mère d’anticiper notre départ.
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