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Couverture du roman Paraph' et Chloé: Histoire d'un bain fantasmatique en trois parties

Paraph' et Chloé: Histoire d'un bain fantasmatique en trois parties

Un jeune homme ordinaire voit son existence bouleversée par la rencontre fortuite de femmes aux personnalités contrastées. Ce cheminement semé d'embûches lui permet de forger sa maturité et d'affirmer sa virilité. De Toulouse aux paysages des Landes, jusqu'à Munich, il vit des idylles singulières. Hervé Garlet livre ici un récit rythmé, initié il y a vingt ans, où la diversité des protagonistes apporte une profondeur unique à cette fresque amoureuse contemporaine.
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Chapitre 3

III

Quelle tranquillité ! Dans son attitude. Je comprends qu’elle ait eu un peu peur dans l’ascenseur, ne serait-ce que d’elle-même. Et puis, une femme ne se jette pas comme ça dans la gueule du loup. Même sur une intuition. Et maintenant ?

« Tu as du monde à Toulouse ? »

« Pas professionnel, tu veux dire ? »

« Oui. »

« Tu as peur que je m’incruste ? »

« Je n’ai rien dit. »

« Mais je suis comme toi ; je suis bien ici, j’ai envie de parler. Je pourrais aller à l’hôtel, ce n’est pas un problème, je veux dire un problème d’argent. Quand je viens ici, je repars en fin d’après-midi ; c’est suffisant. Je ne reste jamais dormir. Autrefois, avec mon mari, nous repartions en voiture après le spectacle. »

« Ah oui ? »

« Oui, j’ai été mariée ; pas toi ? »

« Si. »

Après tout, j’avais bien regardé ses mains. Mais la méfiance s’est rallumée.

« J’ai un petit garçon de huit ans. Il est en classe de neige jusqu’à samedi. »

« Et moi, une petite fille de huit ans aussi, l’enfant de la séparation. Elle vit avec sa mère, pas très loin d’ici. »

« Tu la vois souvent ? »

« Oui, sans problème. »

« Moi aussi, pas de problème de ce côté-là. »

Elle regarde par la fenêtre.

« Pas de ce côté-là. »

Oui, je vois. Elle se retourne.

« Je sais ce que tu penses. Dès qu’on aborde ce sujet, les hommes se méfient, même les copains, même la famille. Ne t’inquiète pas, je n’ai besoin de personne pour croûter. »

Elle se durcit. Qu’y puis-je ? Je repense à mon mariage. Elle en fait peut-être autant. Son regard revient sur moi, il est dur.

« Je traîne ma blessure, comme les autres. Je vis avec. Ce n’est pas lui que je regrette, c’est le temps perdu à me comprendre, à m’apprendre qui je suis. »

« Et maintenant, tu sais ? »

« Un peu mieux. »

« À l’abri d’une autre erreur ? »

« Bien sûr que non. Donc, ne crains rien. Tu sais bien que ce n’est pas ça qui… »

Je n’en sais rien. Comment pourrais-je savoir ? Je n’ai pas son intuition. Et puis il ne se passe rien entre nous, en voilà une conversation. Je la considère en silence et je me demande ce que je fais là, chez moi. Il me semble avoir basculé, ou plutôt rebasculé dans un lieu connu. Je la considère, oui, mais qu’est-ce que je considère en fait ? Brutalement, elle se retourne vers moi, elle ne respire pas, que va-t-elle dire ? Je sens une énergie contenue en elle. Ha, si, elle respire.

« Le soir, j’aime bien boire de la verveine. Tu en as ? Tu en veux, toi aussi ? »

Oui, j’ai de la verveine, et j’aime bien, moi aussi. Je ne réponds pas. Elle paraît tendue. Je me lève. Je m’approche d’elle. Je trouve ma voix étrangement douce et assurée. Je découvre une certitude. Mais laquelle ?

« Oui ; viens. »

J’ouvre le vieux bocal vert, plein de verveine sèche.

« Sens ! »

Elle ferme les yeux. Je me vois en train de l’embrasser. Je ne bouge pas. Je m’étonne. Comme un chien ivre qui se réveille sur une barque au milieu du fleuve.

Elle rouvre les yeux, étincelants d’une folle envie de rire. Je craque tout de suite et c’est la crise, la vraie, l’inextinguible, je repose à grand-peine le bocal sur l’évier, je me tiens les côtes, elle a croisé ses bras autour de son ventre, penchée en avant, hoquetant, je m’appuie contre le placard, je vis. C’est fou, depuis quand n’avais-je plus ri comme ça ? Et elle ? Elle se précipite contre moi, jette ses bras autour de mon cou « Sale type ! », me saisit aux épaules, je la serre contre moi, elle a juste le temps de me souffler « Du, Ekelhafter !9» et tout s’arrête. Je ne sais plus où je suis.

Sa tête est courbée contre mon épaule. Nous dansons. Depuis combien de temps ? Des siècles ? Je sais tout d’elle, elle sait tout de moi. C’est instantané, total. Je n’ai pas peur. Elle non plus. La musique s’est fondue en nous. Elle fait des ronds de fumée, elle absorbe le soleil, elle a un profil adorable, elle ralentit, son haleine caresse mon cou, notre corps est parfait, nous le contemplons d’en haut avec tendresse, je remonte mes bras le long de son dos comme si elle ne me serrait pas assez fort encore, je devine ses lèvres, je soupire ; Guitar Boogie, nos pieds s’animent, je n’avais jamais dansé le rock dans ma cuisine. Je n’en perds pas le souffle, elle non plus, elle rit encore, moi aussi. Je nous vois gamins en diable.

Ça sent bon la verveine chez moi. Elle est assise sur le sofa, elle pétille de bonheur contenu, sa tasse à la main, elle me regarde, je devine le sourire félin, ce n’est pas elle qui va bondir sur sa proie, Chloé la Lorelei ? Je dérive, les yeux levés, mich im kleinen Kahn ergreift es mit wildem Weh10, la Force de la Femme.

Qu’a-t-elle trouvé ? La sirène mangeuse d’hommes descendra de son rocher, plongera dans les tourbillons au sein desquels sa proie étouffe ; la dévorera ? Pour remonter repue ? Comme l’araignée au centre de sa toile, en attente de la prochaine ? Je pense à la mante religieuse, sa position de Gottesanbeterin11, petite fille en attente du cadeau, de la communion, monstre froid aux appétits de survie, loi de la jungle, la cruauté de la séduction qui s’achève sous les mandibules. Elle lit à livre ouvert. Je suis nu. J’ai envie d’avoir envie d’être un homme et pas une ration de survie. Elle attend. La proie va-t-elle passer à côté du point d’eau, renifler la mort, aller son chemin sans boire, se sauver ? Je sais tout ce que j’ai à perdre. Mourir à ce fardeau lisse. Elle attend. Je crois qu’elle sait. Mais elle le sait dans son langage. Moi dans le mien. Soupir.

« Tu connais un bon hôtel pas loin ? »

Elle m’agace. Oui, j’en connais, et alors ? Je n’ai pas envie de ressortir, de l’accompagner, de promener une débandade dans la nuit des rues électriques, de lui dire au revoir devant un employé, de rentrer ne rien faire, éviter la salle de bain à cause du miroir. Elle est en bas, avec son sac, elle est en haut, elle est là. C’est moi qui suis ailleurs ; j’ose à peine me croire chez moi, elle emplit tout l’espace. Je pourrais presque me battre avec elle, à poings fermés. Elle est assise comme un arbitre. Elle observe. Elle attend l’issue de la bagarre.

Je pose mes yeux sur le tapis. Il s’en dégage une chaleur soyeuse, je voudrais me coucher en rond, me serrer contre moi-même, fermer les yeux.

Elle se lève, fait deux pas, s’assied sur mon tapis, se relève, va éteindre le plafonnier, reprend sa place au milieu de mon séjour, la lumière est douce, son silence me caresse avec prévenance, avec respect, patience ; compassion ? Elle sait.

Elle sait tout, elle est seulement un petit peu en avance.

« Oublie ce que j’ai dit. »

Je n’oublie pas, j’ai entendu, et je n’ai pas envie de faire d’elle un vampire.

Nous entrons dans l’inconnu, parce que jamais encore vécu, et pourtant si évident. Si c’est à moi de ne pas faire de faux pas, tant mieux, ça me plaît d’être le pilote. De voguer sur ces eaux, de gouverner. Mais elle est déjà le vent, le courant, l’étoile du marin, un mystère au firmament, capable de dévier la boussole, elle est tout à la fois le récif, l’île au trésor, le tourbillon salvateur, la naufrageuse, la lumière du matin pour qui a su trouver son chemin sous la lune, l’épreuve de la nuit ; c’est elle qui saurait tenir la barre. Pour la lâcher alors de dépit, provoquer un naufrage. Je pense à Monique qui vient parfois chercher son câlin quand elle étouffe trop. Elle repart vite sur la pointe des pieds, elle me dit merci par provocation. Je la sens très loin, comme un souvenir du port quitté il y a très longtemps.

« Chloé ? »

« Tu es heureux ? »

Elle enlève ses chaussures. Elle a de jolis pieds. Je devine les petites ailes de part et d’autre.

« J’ai mal à mon passé présent. Trop présent. Tu comprends ? »

Je pouvais m’économiser la question.

Elle regarde ses pieds, les caresse après cette si longue marche depuis si longtemps, elle doit essayer de leur dire qu’il faut être prêt à repartir sans délai, ils pourraient lui répondre qu’elle ferait mieux de penser à autre chose, on n’est pas en guerre. Elle doute. Le tapis est trop grand. Un avion passe à basse altitude à cette heure, au-dessus de la ville. Le vent d’autan s’est donc peut-être levé, c’est rare en cette saison.

Je sens une force monter en moi devant cette image d’Andersen, je vais fermer le verrou de l’entrée.

« Je ne te demande pas de rester. La clef est sur le verrou. Si tu vas à l’hôtel, je te suis. »

Je m’assieds dans son regard rond, j’y vois tout l’univers se déployer en paix. Nous nous faisons face, tels les tailleurs de l’ancien temps. Un poids gigantesque s’écroule en avalanche de ses épaules, j’ai l’impression que le sol tremble, instinctivement je crispe mes mains sur mes cuisses, sans respirer. Elle s’emplit d’une lumière douce, elle rayonne.

« Dis-moi que ce n’est pas un venin ! »

« Débrouille-toi ! »

Je suis à genoux devant elle, mon visage plus haut que le sien, ma main droite la saisit au collet, se referme doucement, je prends une tête de tueur : « Nimm dich aber selbst in Acht !12».

Elle me renvoie tout son humour, toute sa lucidité, elle sait que maintenant je sais, moi aussi, c’est mille fois mieux qu’une caresse, elle nous adore en cet instant, mon poing est dur, elle le prend entre ses mains, pose ses lèvres sur ma peau. Introibo ad altare feminae13

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