
Obsessions
Chapitre 3
L’absence est le plus grand des maux.
Jean de La Fontaine
Gabriel
Je ne veux pas y croire ! De la voiture, je l’ai tout de suite reconnue. Elle hésitait devant le portillon, perdue dans ses pensées. En jeans et converses, toute simplement vêtue, je la reconnaîtrais entre mille. Elle semble avoir une valise… Est-ce qu’elle reviendrait pour de bon ? Au début, j’ai cru que mon imagination me jouait des tours. J’ai tellement pensé à ce moment, ce jour où elle rentrerait chez elle… À la regarder ainsi, hésitant à avancer… Je retrouve une jeune femme là où j’avais quitté une adolescente. Toujours de beaux cheveux châtains raides qui lui reviennent devant le visage. Combien de fois lui ai-je remis cette mèche derrière son oreille ? Une coupe plus adulte. Fais chier, ça réveille en moi trop d’émotions que j’avais bien enfouies.
Les mecs l’accueillent, l’embrassent comme une déesse, comme le retour de l’enfant prodige. Elle est toujours aussi belle, rayonnante… mon ange… ce regard bleu profond baigné de larmes. Putain ses yeux m’ont hanté jour et nuit. Plus ils la touchent et la prennent dans leurs bras et plus je bous de l’intérieur. Je n’ai jamais apprécié voir d’autres bras l’enlacer. En moi, tout se mélange : colère, rage, nostalgie, joie… un arc-en-ciel de sentiments.
Et sa sœur qui me colle pour lui faire croire qu’elle a pris la place vacante laissée par son départ. La plaie cette meuf.
Silence de mort dans la voiture. Les mecs connaissent l’histoire, ils m’ont ramassé à la petite cuillère après son départ, ou plutôt sa fuite sans me prévenir ni même me dire au revoir. Rien. Après que sa mère m’a dit : « C’est pour son bien, elle devait partir. Je devais la protéger. Oublie-la, continue ta vie ». Impossible. J’ai harcelé sa mère, sa sœur, mes parents, Mia. Mais rien. Zéro info. Je me suis senti trahi, blessé, abandonné et seul. Son rire, ses yeux, sa tendresse… tout me manquait.
— On en parle ou bien ? tente Dean moqueur.
J’ai envie qu’il ferme sa gueule. Dean et Maxence sont mes amis, mes frères. Le trio inséparable pour le meilleur et pour le pire. Nous sommes tous les trois fraîchement diplômés d’une école de commerce. Ce n’était pas gagné d’avance. On est ensemble depuis la maternelle et on a tout fait ensemble… au grand désespoir de nos familles respectives. Dean a eu une vie plus compliquée : son père s’est barré sans prévenir quand il avait quatre ans. Sa mère l’a élevé seule et a dû cumuler plusieurs boulots. Max et moi avons eu la chance d’avoir des parents avec une situation plus aisée. On n’a jamais manqué de rien et on a toujours voulu en faire profiter Dean à parts égales. Mais malgré ce lien très fort, je pourrais leur péter la gueule s’ils s’aventurent sur ce terrain-là aujourd’hui.
On a des caractères très différents tous les trois. Moi je suis l’inaccessible, le rebelle, la tête dure. Je prends, je jette. Pas de relation, pas d’attache. Juste de la baise. Max, c’est l’intello. Le gars qui te retourne par ses belles paroles, le vrai séducteur. Et Dean, notre geek à la gueule d’ange, très secret, un dragueur sans attache et sans limites.
Je ne réponds pas à Dean. Mon attitude est sans appel.
— Elle s’imagine quoi cette conne ? Qu’elle revient et que rien n’a changé ! vocifère Vic.
Victoire… sa sœur. Son opposé, une vraie casse couille. Elle m’horripile. Je la tolère autour de nous car les mecs me demandent d’être cool avec elle. Mais le social, ce n’est pas mon fort.
— Je ne pensais pas qu’elle aurait le courage de revenir ici après avoir brisé notre famille et avoir disparu comme une voleuse, continue-t-elle.
— Tu la fermes ou tu descends !
À mes mots, elle se renfrogne et se tait. Je monte le son de l’autoradio.It’s my lifede Bon Jovi envahit l’habitacle de la voiture.
Les mecs se regardent et ne pipent mot. Ils ont compris que, dans l’état actuel des choses, aucune discussion n’est possible.
La sortir de ma tête et se concentrer sur notre rendez-vous : la réunion de fin de chantier de notre pub que nous avons racheté tous les trois, il y a six mois. Je me suis beaucoup investi dans ce projet. Ce lieu est cher à mon cœur. Lorsque nous étions au collège, les gars, Olivia et moi venions boire un sirop ou manger une part de tarte après les cours. Jo et Mandy, les propriétaires, étaient Anglais. Ils avaient laissé leur famille derrière eux au pays. Ils adoraient nous en parler et, nous, on adorait les écouter avec cet accent so british. Il y a un an, quand ils ont dit qu’ils rentraient au pays pour leur retraite, et qu’ils voulaient vendre, ça m’a brisé le cœur. Cet endroit me rattachait à Olivia et je ne pouvais pas me résoudre à le laisser partir dans d’autres mains. Tous les deux adolescents, on avait de grands projets pour cet endroit. Olivia surtout :
— Je verrais bien un magnifique bar en bois, pile face à l’entrée, et une scène ici, à gauche, où tout le monde pourra tenter sa chance : des musiciens, des comiques, des magiciens. Et là, de l’autre côté du bar, on met deux billards, un jeu de fléchettes et un écran géant sur le mur pour le foot, le rugby, les JO ou Roland Garros. Et sur tous les murs, on accroche des œuvres de peintres, de photographes. Tous inconnus ! Une vraie galerie d’art gratuite et ouverte à tous ! Peut-être que moi aussi je pourrais y exposer mes toiles un jour ! Et le tout baigné dans une ambiance tamisée et feutrée. Rien d’extravagant, mais ça nous ressemblerait, hein Gab ?
C’était notre projet à tous les deux.
Alors quand j’ai dit aux gars que je souhaitais le racheter, ils m’ont proposé de nous associer. Après discussion et selon le souhait de chacun, je suis devenu l’actionnaire majoritaire avec 50 % des parts, Dean et Max ont 25 % chacun. De notre association est née le pub : LIV’.
No comment.
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