
La Louve sans Lune : rejetée par la meute, désirée par l'Alpha
Chapitre 2
C'est une habitude sordide, une cruauté répétée. Je hais ce rituel, mais il revient toujours, sans prévenir. Le moment exact échappe à tout calcul : il suffit que quelqu'un cherche à se distraire pour que ça recommence.
Et la fin, je la connais trop bien : elle est toujours mauvaise pour moi.
Les rues familières apparaissent à travers le pare-brise. Ni mon père ni ma mère ne lèveront le petit doigt pour me tirer d'affaire, même si l'on m'éventre dans le jardin. Pourtant, franchir la porte de la maison change tout : l'autorité du bêta reste inviolée entre ses murs.
Je force la voiture dans une place étroite, le freinage sec me propulse en avant. Mes doigts tremblent tandis que je tâtonne mes clés, les laissant choir deux fois avant d'enfermer leur métal glacé dans ma paume.
Je n'ai qu'une obsession : atteindre l'intérieur.
La portière claque. Je sors en vacillant, mes jambes molles peinant à me porter. Les clés résonnent contre mes phalanges alors que j'avance, chaque pas m'arrachant une seconde d'angoisse.
Encore quelques mètres. Presque-
Un souffle fauve, humide, effleure mon flanc. Une rage animale m'entoure.
Je pivote, les clés hérissées entre mes doigts. Le temps s'arrête dans ma poitrine.
Là, à quelques pas, se dresse un loup au pelage rutilant. Ses babines retroussées laissent jaillir un filet de salive sur des crocs aussi longs que des lames. Pas besoin de plus pour reconnaître Todd.
Son plaisir a toujours été de me tourmenter.
Il ne bondit pas. Il se contente de m'observer, l'œil brillant, pendant que ma main tâtonne derrière moi pour saisir la poignée. Je me précipite à l'intérieur et claque la porte.
Ce soir, il m'a laissée respirer. C'est une trêve que je m'empresse d'accepter.
La serrure tourne. J'appuie mon front contre le bois quelques secondes, songeant déjà aux dégâts de ma voiture. La fissure sur le pare-brise me coûtera une fortune, grignotant mes économies patiemment amassées.
Merde.
- Ava. Ici.
Mon estomac se contracte. Je me redresse et avance vers le salon.
Mon père ne mentionne pas la bête à l'extérieur. Bien sûr que non. Tout ce qui ne se produit pas sous ses yeux n'existe pas. Il est assis dans son fauteuil, figé dans sa rigidité coutumière. Ma mère, debout derrière lui, me scrute avec cette désapprobation glacée qui lui est naturelle. Je ne me souviens plus de la dernière fois où son regard avait croisé le mien autrement que pour me jauger.
Je baisse la tête, fixant ses bottes couvertes de terre séchée.
Aucun mot ne franchit mes lèvres : il attend seulement ma soumission silencieuse. Les paroles d'un rebut ne l'intéressent pas.
Je tords mon poignet douloureux, invisible à leurs yeux indifférents.
Sa voix résonne, grave :
- Cette année, tu assisteras au Gala Lunaire. Assure-toi que ton... emploi te permette d'être convenablement vêtue. Remercie l'Alpha pour ce privilège.
Un froid intense se glisse dans mes veines. Mes doigts picotent, mes pensées vacillent. Le Gala ?
Mon cœur rate un battement. Cela fait deux ans que je n'y ai pas mis les pieds.
C'est l'événement des Territoires du Nord-Ouest : des loups venus du monde entier s'y rassemblent pour chercher leur partenaire. Officiellement, il s'agit d'un répit après les débats du Conseil, mais en réalité, c'est un bal masqué où se forment alliances et unions stratégiques.
La meute Blackwood n'y participe presque jamais. Même Jessa n'y a jamais été conviée. L'excuse officielle invoque des rivalités entre alphas. J'y crois à peine.
La crispation de mon père remplit la pièce. Il détourne les yeux au-dessus de ma tête, incapable de m'accorder un regard. Son nez se contracte comme si ma simple présence l'écœurait.
- Phoenix et Jessa y représenteront la famille. Montre-toi digne d'eux.
Et il s'éclipse, sans plus d'explications. Un ordre lâché, jeté comme un os à ronger.
J'étouffe mon trouble, mais à l'intérieur, une étincelle s'allume : partir d'ici, ne serait-ce qu'une nuit.
Le Gala Lunaire, c'est un souffle d'air, une promesse d'évasion hors de cette prison invisible. Mais mes lèvres restent closes : jamais je ne révélerai cet espoir.
Ma mère s'avance, sa voix soyeuse hérissant ma nuque.
- Essaie de ne pas donner l'impression d'une bête isolée, Ava.
Je contemple mes chaussures, le parfum de jasmin et de miel flottant autour d'elle réveillant des souvenirs cruels. Elle m'a jadis serrée contre son cœur, m'a chuchoté des mots tendres. Cette femme-là a disparu.
- Bien sûr, soufflé-je. Je ferai comme il faut.
Eux s'intéressent à l'avenir de Phoenix et de Jessa. Pas au mien.
Une vitrine, voilà ce que je serai. Rien de plus.
Elle inspire longuement, tente de composer un masque patient. Sa main se lève vers mon épaule, mais s'arrête à quelques centimètres, suspendue dans le vide. Une caresse fantôme, sans chaleur.
- Jessa t'emmènera choisir une robe. Tu arrangeras tes cheveux. Et tu te débarrasseras de ces haillons couleur café, d'accord ?
Jamais ils ne paieraient pour moi.
- Oui, maman.
Elle grince des dents.
- Ne te contente pas du premier prix. Tu représentes notre nom. Et tâche de dissimuler ces marques. Je refuse que tu fasses passer notre meute pour une bande de sauvages.
Puis elle s'éloigne, laissant derrière elle ce sillage parfumé et ce vide familier.
Je reste là, le cœur battant d'un mélange de peur et d'excitation. Le Gala Lunaire m'ouvre une brèche : une échappée possible, une chance d'entrevoir un autre monde.
Peut-être que j'y trouverai quelqu'un. Peut-être que je partirai loin d'ici. Peut-être que tout changera.
Est-ce un crime d'espérer ?
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