
Mon enfant secret
Chapitre 3
Le plus tendant était le vaste lit à baldaquin, paré de draps en lin. Après dix milles kilomètres et seize heures de voyage, sans parler du stress occasionné par l'état de mon patient, je me sentais lasse et aspirais à me blottir sous la couverture pour m'endormir.
Je constate que mes affaires ont été rangées dans le dressing et la salle de bains. A la grande surprise, on a bien disposé en vue des sous-vêtements de rechange et une robe en coton fraîchement repassée. Le coucher précoce auquel j'aspire n'aura pas lieu de toute évidence.
- J'ai préparé un bain pour vous madame. Le dîner sera servi dans la salle à manger à 21 heures. M'informe Damaris la gouvernante.
Apparemment l'organisation journalière de la résidence était aussi élégante et cérémonieuse que les lieux étaient déserts. Un air de musique classique en sourdine et un halo de lumière dorée se répandant dans le hall principal à partir d'une porte ouverte me permettent de localiser la salle à manger.
Je ne m'attendais pas à découvrir une fois le seuil franchi, que je ne dînerai pas seule! Une table ronde ou le couvert était mis pour deux avec goût, était dressée au milieu de la pièce. Un seau à champagne en argent et deux flûtes en cristal reflètent l'éclat des lumignons entrelacés dans les plantes qui ornent les lieux à profusion.
La touche finale est là beauté presque exaspérante de Durand dans son pantalon et sa chemise grise pâle, qui devaient valoir à eux seuls une fortune. Il était négligemment appuyé contre une crédence.
Je n'étais vraiment pas dans mon élément, ma modeste toilette le révélait sans doute.
Envahie par un émoi intérieur que je croyais avoir dompté, je lance:
- Je ne pensais pas que vous dîniez avec moi.
Durand prend la bouteille de champagne remplit les flûtes en cristal, et me tend une en rétorquant:
- Je ne croyais pas avoir besoin d'une invitation pour m'asseoir à la table de mon père.
- Ce n'est pas du tout ce que j'ai voulu dire Monsieur ! Vous avez parfaitement le droit de..
Vous êtes trop bonne pour le connaître.
Durand est décidément maître dans l'art de décocher des amabilités ambiguës ! Quant au sourire dont il avait accompagné sa réplique , à mi-chemin entre dérision et dédain, il me donnait l'impression d'être une employée
- Je ne voulais pas vous offenser Monsieur Durand. Je suis tout simplement surprise. Je vous croyais parti. J'ai cru comprendre que vous vivez à Athènes.
- Oui c'est le cas. Par ailleurs, nous ne sommes particulièrement attachés aux formalités, nous ne sommes particulièrement attachés aux formalités alors appelez-moi Durand comme le fait tout le monde.
Je me moque de ce que faisaient les autres, je me sens déjà incapable d'aligner deux mots sans commettre un impair. Si je l'appelais Durand comme tout le monde, je ne tarderais pas à multiplier les bévues
- Avez-vous avalé votre langue Chelsea ? La perspective d'un tête-à-tête vous dérange ?
Je ne vais certainement pas lui avouer qu'il me troublait et que j'aurais aimé me passer de cette perturbation.
- Pas du tout. Je suis seulement surprise que vous soyez restés. J'ai cru comprendre que vous ne passiez guère de temps avec Dubois.
- Étant donné que je suis son fils, je ne crois pas agir en intrus en passant une nuit sous son toit. Vu les circonstances, je me dois d'être un peu plus disponible pour lui. Cela vous pose un problème ?
- Bien sûr que non. Du moment que cela n'interfère pas avec les raisons de ma présence.
- Et quelles sont-elles exactement ?
Je le dévisage. Mon regard vert avait cessé d'être rieur. Il me toise d'un air froid et dur.
- À quoi rime cette question ? Vous savez pertinemment pourquoi je suis ici.
Mon père est très dépendant de vous. C'est un vieil homme vulnérable et fortuné.
Ce sous-entendu me scandalise
- Insinuez-vous que j'en ai après l'argent de votre père ?
- Est-ce le cas?
- Certainement pas! C'est pour cela que vous traînez ici n'est-ce pas ? Non par inquiétude pour lui, mais pour garder l'œil sur moi et vous assurer que je ne mette le grappin sur son compte en banque.
- Si je « traîne » comme vous dites, c'est pour veiller sur mon père. Il n'est pas en état de veiller sur lui-même. Si mon inquiétude vous semble injurieuse …
- En effet !
- Eh bien, tant pis. Essayez donc de voir les choses de mon point de vue… voici que mon père rentre chez lui avec une très belle femme,une parfaite étrangère à laquelle il se fit au point d'y remettre entre ses mains sa santé. De plus, elle a effectué des milliers de kilomètres pour suivre sa convalescence qui s'annonce longue et difficile, alors qu'il ne manque pas pourtant d'infirmières ici, qualifiées et prêtes à assumer ce travail. Soyez franche: si la situation était inversée, vous n'auriez pas quelques soupçons ?
- Non. Avant de tirer des conclusions hâtives ou de mettre en doute son intégrité professionnelle, je demanderais à voir les références. Et si cela ne me satisfait pas, je prendrais contact avec ses précédents employeurs pour m'assurer qu'elle correspond à ce qu'elle prétend être.
- Inutile de monter sur vos grands chevaux ma jolie dame. Vous avez fait valoir votre point de vue. Soit! Je suis prêt à réaliser mes soupçons et à vous proposer une trêve : savourons cet excellent champagne des caves de mon père. Il serait très dommage de le gaspiller.
Indignée, je pose violemment ma flûte sur la table, faisant répandre une partie de son contenu.
- Si vous croyez que je vais trinquer avec vous et partager votre repas, vous vous trompez. Je préfère rester sur ma faim
Tournant les talons, je m'éloigne d'un pas mais avant de faire un autre pas Durand me bloque le passage.
- Désolé de vous avoir offensé parce que je me soucie des intérêts de mon père. Soyez sûre que je n'y ai pris aucun plaisir.
- J'aurais juré tout le contraire. Je n'ai pas l'habitude d'être traitée comme une criminelle.
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