Couverture du roman Lucifer est mon patron

Lucifer est mon patron

8.9 / 10.0
Identifiée par le matricule 614, une jeune femme aux ailes blanches vit recluse sous le joug de Satan. Entre les murs froids de sa prison, elle tente de noyer sa rage et ses rêves de liberté dans les tâches ménagères et la poésie. Pourtant, l'ombre de son maître plane sans cesse sur elle. Malgré sa résistance et sa colère, Lucifer l'approche avec une troublante délicatesse, affirmant son emprise totale. Face à ce patron ténébreux, elle lutte pour ne pas céder à l'effroi.

Lucifer est mon patron Chapitre 1

JE NE PEUX PAS MOURIR, CELUI QUI MEURT OUBLIE

Louis Aragon

Je tente un vague sourire mais, mon reflet ne me répond que par une grimace. Du bout des doigts, je retire une saleté collée au miroir qui me fait face et me dévisage. J'ai un teint cadavérique, quelques heures au soleil amélioreraient sûrement cela, mais ici, il n'y a pas de soleil. Mon nez est légèrement retroussé, mes yeux bleus semblent sombres, entourés de cernes magistrales, c'est un spectacle auquel je me suis habitué, les cernes, la pâleur, les lèvres pleines et pulpeuses légèrement sèches, mes pommettes rosies et mes cheveux bruns ternes, presque noirs. Disons que je m'accorde plutôt bien à l'environnement.

- 614 ! je sursaute et fais face à Mr Darrow, celui-ci détaille mon corps d'un regard sévère. Encore en train de rêvasser ! Dépêche-toi !

- Navrée, Monsieur Darrow, j'y vais de ce pas.

Je récupère un élastique à cheveux et file, sentant son regard appuyé sur la courbe de mon dos.

- 614 ?

Je m'arrête net et ferme les yeux, lèvres pincées, prête à recevoir l'impact.

-Un problème, Monsieur ?

- Viens là.

Ma respiration s'accélère, je serre les poings et m'avance de quatre pas, laissant un mètre entre nous. Il s'avance, me dominant de sa haute taille. Je recule, mon cœur s'accélère. Il esquisse encore quelques pas dans ma direction et attrape un pan de ma tunique.

- Ta tunique est mal mise.

Je recule encore, mais mon dos se retrouve vite plaqué contre le mur, me voilà sans issue. Il s'approche encore, je sens son souffle sur ma joue, je frissonne de dégoût et ferme les yeux. Il passe sa main sous ma jupe et remonte le long de ma cuisse. Je n'ai rien mangé et, pourtant, un haut le cœur me prend. Cet homme doit approcher de la cinquantaine alors que je n'ai que dix-neuf ans. Son haleine putride m'empêche de respirer correctement, je suffoque. Je ne peux plus. Il me répugne.

Me servant de toute ma force, je le repousse des deux mains. Pris de surprise il ne réagit pas de suite, me laissant le temps de filer dans le couloir adjacent. Je suis rapide, mais il l'est plus. Quelle idiote j'étais de croire pouvoir lui échapper, c'est pire maintenant.

J'entends ses pas se rapprocher alors que j'atteins le grand escalier. Si j'arrive au sommet je serais dans le flux des autres et il ne pourra pas me rattraper. Mes pieds foulent le sol sans relâche, je grimpe les premières marches quatre à quatre en priant pour atteindre le couloir principal.

Malheureusement, les rêves sont trop beaux pour être vrai. C'est pourquoi ce sont des rêves. Il attrape mon poignet, m'arrêtant dans ma course et me tirant en arrière. Je dégringole les escaliers, évitant de peu la chute je me redresse, le regard fixé à mes pieds.

- Petite peste !

Sa voix est dure et son regard empli de mépris.

Soudain, ma joue me brûle et je suis au sol. Je mords ma lèvre inférieure pour ne pas crier alors que je sens le métal froid s'abattre sur mon dos. J'enfonce ma tête dans mes mains et me recroqueville sur le carrelage. Je n'entends rien, comme si j'étais soudainement coupée du monde extérieur. Je suis seule. Avec la douleur. La douleur intense. Puissante et persistante. C'est loin d'être la première fois que l'on me bat et, pourtant, c'est toujours aussi douloureux. N'y devient on jamais habitué ? J'en doute.

Et tout s'arrête. Tout est calme à nouveau. Mes oreilles sifflent et mon corps tremble. Je me sens faible, mais il faut que je me lève. Je dois me lever. J'essaie, mais mon corps ne me répond plus. Je ne peux même pas soulever mon bras, il me semble être enfermé dans une carapace inanimée. Les yeux à demi ouverts je n'arrive pas à percevoir clairement ce qui m'entoure, ma vision est floue. Un goût de sang envahit ma bouche, salé, métallique. J'aimerais me lever, me rincer la bouche et quitter cet endroit maudit. Encore un rêve inaccessible. Si au moins je pouvais perdre connaissance et ne jamais m'éveiller je serais délivrée.

Je n'entends aucun « lève-toi », aucun « petite peste » je perçois seulement le sol s'éloigner de moi. Je suis soulevée par de puissants bras, mon visage se retrouvant collé à un doux tissu. Qui est-ce ? Certainement pas Monsieur Darrow, il ne dégage qu'une odeur pestilentielle alors que le tissu contre lequel mon visage repose sent plutôt bon. Mon corps étant plaqué contre le torse de l'inconnu, je crois sentir des muscles plutôt fermes roulés sous sa peau chaude. C'est un rêve. Je rêve, c'est certain, j'ai du recevoir un coup trop puissant et me voilà inconsciente à rêver d'un ange venu me sauver. Ou peut-être suis-je morte. Est-ce cela la mort ? Tout est calme, silencieux, réconfortant, nous faisant oublier la douleur et les problèmes, les chagrins et les rêves inatteignables. Mais je ne peux pas mourir, celui qui meurt oublie. Je ne veux pas oublier, ni le sourire de ma mère, ni les bras réconfortant de mon père et sûrement pas ce que j'ai subis les quinze dernières années. J'aimerais vivre encore, et voir le monde extérieur, sentir le soleil sur ma peau, le vent dans mes cheveux, j'aimerais entendre le gazouillis des oiseaux, voir la course souple de la biche. J'aimerais sentir la pluie dégouliner sur mon corps frêle et la neige se reposer sur mes cils. Je ne peux pas mourir.

Je puise dans mes dernières forces pour ouvrir les paupières sur mon sauveur. Des boucles brunes retombent sur ses yeux aussi bleus que les miens, bleus agités et sombres, sous son nez droit se trouve des lèvres pleines et bien dessinées. Il penche son visage angélique vers moi et me sourit malicieusement.

Puis mes forces me lâchent, je laisse ma tête retomber en arrière. Tout est noir. Mais je sais une chose.

Mon ange est Satan.

* * *

Ma tête est surélevée par un objet mou, duveteux, doux, parfait. Mon corps, quant à lui, repose sur une chose bien plus agréable que mon matelas habituel, mon corps est donc bien moins engourdi que la plupart du temps. Et je n'ai pas froid, pourtant la couverture qui me recouvre est légère. Je porte quelque chose de doux, de soyeux, clairement pas ma tunique de coton rugueuse, ce tissu s'apparente plus à de la soie. Je n'ose pas ouvrir les yeux de peur que ce bonheur s'efface. Mais la tentation est trop grande, autant savoir tout de suite si tout cela est réel ou si ce n'est que le fruit de mon imagination.

J'entrouvre les paupières. La pièce est plongée dans la pénombre, l'unique lumière proviens de chandelles placées le long des étagères sur le mur qui me fait face. Mes yeux s'habituent peu à peu à l'obscurité et je parvient à distinguer de longs rideaux retenus au pied du lit par des rubans. Le bois de celui-ci semble finement sculpté. Sur la droite, une fenêtre donne sur les plaines désertiques de l'enfer, il doit faire nuit, le ciel est noir, pas d'étoiles ni de lune comme s'est écrit dans les livres. À ma gauche, longeant le mur sur six mètres environ, se trouve une étagère pleine de livres, une immense bibliothèque, ici, je suis sûre de trouver des livres de poésie passionnants.

Des voix me parviennent du couloir, je me rallonge à la hate et remonte la couverture sur moi avant de fermer les yeux juste à temps, j'entends la porte s'ouvrir et se refermer. Quelqu'un avance, j'essaie de calmer ma respiration et reste immobile. Le lit ploie à côté de moi, quelqu'un est assis là, j'ose espérer que ce n'est pas Darrow. Mais je suis persuadée que non, Darrow serait déjà en train de me hurler dessus.

Une main effleure ma joue et passe une mèche de mes cheveux derrière mon oreille, je frissonne malgré moi. Le pouce de l'inconnu caresse délicatement ma pommette. Sa peau est chaude et douce.

- Si innocente. Si pure. Parfaite.

Sa voix est grave, lentement, il fait glisser son pouce le long de ma mâchoire et le passe sur ma lèvre inférieure.

- Je sais que tu ne dors pas. Tu n'as pas besoin de faire semblant ma belle.

Mon rythme cardiaque s'emballe, je sais qui est là avant même avoir ouvert les yeux. Mais j'obéis. J'ouvre les paupières et garde le regard fixé à son bras.

- Regarde-moi.

Je lève doucement les yeux et mon regard plonge dans la pénombre de ceux de Satan.

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Table des matières de Lucifer est mon patron

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