
L'inhumain
Chapitre 3
Aperçu insolite
Une colline.
Des oiseaux.
Un ravin.
Des insectes.
Des pensées pêle-mêle s’infiltrent, s’emmêlent en cascade.
Un poste d’observation solitaire.
Des chênes, des noyers, des sapins, des châtaigniers, des épineux, des broussailles, des pistils, des étamines à profusion, des ronces, des herbes folles, s’étendant sur des kilomètres d’hectares. Panorama décrivant l’ambiance forestière d’un herbier réducteur, d’une flore appauvrie insuffisamment décrite.
Le sorbier se marie avec le saule.
L’aune avec le bouleau.
Des noms incertains, lancés au hasard, mais pas de repères précis.
À partir de ce point floral, de ce point zéro reculé s’ébauchent des modèles d’existence.
Oublions temporairement cette butte et d’une brusque contre-plongée d’environ 900 mètres, retrouvons-nous nez à nez avec ce qui se rapproche le plus de la civilisation en l’occurrence un établissement scolaire.
Zoom avant, un nom s’inscrit, collège Jean-Philippe Rameau.
La caméra oculaire se déplace lentement sur cet établissement délimité en zones bien définies. Parking, secrétariat, cantine, salles de classe, bureau du principal, bureaux annexes donnant accès à d’autres lieux, d’autres connexions. À un kilomètre environ du collège, excentrée sur la gauche, une cheminée d’usine se dresse fièrement avec des points humains qui s’activent, s’agitent, s’excitent aux tâches subalternes, hiérarchiques. Sur la droite, en décalage, se dresse un hôtel remake du célèbre film « Psychose ». En y prêtant une attention toute particulière on remarquera qu’il ressemble à une esquisse de production type série B à budget limité, car l’enseigne vieillotte est épurée de quelques lettres. Entre les deux établissements, de petits chemins sinueux, étroits, escarpés, caillouteux bifurquent vers d’autres sentiers. Si les conditions météorologiques le permettent on peut alors distinguer, aidé à la fois par le biais d’une journée fortement ensoleillée ainsi que par de très bonnes jumelles, une petite fermette avec ces animaux typiquement campagnards poules, paons, chevrettes et autres moutons coexistent avec des voisins plutôt hétéroclites biches, lamas, yacks. Tous cohabitent dans cet enclos dosé d’un zeste de romantisme à l’eau de rose avec sa mare remplie de poissons multicolores.
À l’est de cette position se situe le cœur actif de la ville. Stations-service, musées, hôpitaux, mairies, mairie annexe, caserne de pompiers, gendarmeries, boulangeries, inter, super, hypermarché et autres classifications standard se propageant selon les quartiers, selon les besoins conçus pour les concitoyens avec ses sources de problèmes plus ou moins élevées. Néanmoins, tout un chacun demeure égal devant cette entité commune à savoir l’administration et sa fameuse farandole de formulaires à remplir et ses précieuses cases à cocher faites de directives ou de rajouts délicieux en paperasseries complémentaires le tout rehaussé, saupoudré de prises de bec mémorables débouchant sur une énième entrevue résultant d’une lenteur si souvent enviée, mais à jamais égalée.
Enfin pour terminer ce tour d’horizon apparaissent les zones industrielles excentrées, concentrées principalement autour de villes secondaires qui d’année en année s’agrandissent jusqu’aux limites de la ville principale finissant ainsi par ressembler à une ébauche de mégalopoles du futur. Pour clore définitivement ce tableau, six villages campagnards et deux hameaux encerclent les alentours de ce labyrinthe humain
Me voilà de retour à ma position principale, à ma vision réductrice de la civilisation, ma zone de confinement. Ma colline. Sauter ou ne pas sauter ? Telle est la question.
Mon inconscient.
Mon inconscience vibre.
Pure pensée interne.
L’argiope frelon se tient à proximité de mon genou. Je demeure impassible.
Une sauterelle surgie à son tour devant mon champ de vision. Les deux insectes sont étrangement calmes, l’arachnéen et l’orthoptère s’observent à distance respectueuse. Chacun semble attendre un acte à venir, une péripétie invisible. L’un secoue ses mandibules passant ses pattes entre ses antennes se recoiffant tel un chaton absorbé par sa toilette, l’autre stoïque continue de scruter, comme si de rien n’était. D’un bond, la sauterelle s’élance, franchissant ainsi de nouvelles sphères. Les yeux globuleux de l’araignée contemplent l’insecte qui s’éloigne. Qui sait, ces deux êtres seront amenés à se retrouver dans de nouvelles circonstances.
Mal.
J’ai mal.
Mal.
Les mots ne sortent pas.
Les maux ne sortent plus.
Mon esprit divague.
Pas de douleurs… physiques.
Pas encore.
Je reprends difficilement pied dans la réalité.
Progressivement.
Je.
Il n’y a plus de pensée que le silence.
Silence
silence
Le vide.
Le vide, le paysage, le vide
pour unique compagne.
silence
silence
silence
Un long moment d’intensité cinématographique s’écoule. Une scène attendue devrait se déroulée, sublimer un effet escompté.
Rien.
Aucun acte en construction.
Seule demeure l’immobilité du corps mû par le balancement imperturbable des paupières.
Le vent avec facétie donne de la profondeur grâce à un accord personnel que le subconscient interprète au fil de ses divagations.
Pourtant je ne peux me déplacer, je n’ai plus de volonté propre. Le corps me demeure étranger ne m’appartenant pas, ne m’appartenant plus. Malgré tout, aussi bizarre que cela puisse paraître je me sens relâché, détendu. Moment rare, trop rare d’accalmie.
Le temps s’égrène ainsi dans une pure quiétude bucolique. Aucun ressentiment. Pas de douleur interne. Pas de fil conducteur ni d’idée directrice. D’un pur réflexe conditionné, je fais passer ma main sur mon ventre, sur ma bouche, sur mon front, sur ma nuque. Mes caresses paraissent macabres, mes doigts ventouses s’abandonnent sur mon ventre pour y puiser une énergie évanouie. Je lève mes paumes vers le ciel. Je blasphème. Je m’exprime en argot pour expulser ce trop-plein de rage refoulée. « Le jardin du Luxembourg » de Joe Dassin s’imprime, se déclenche à ma mémoire.
Une échappatoire. Encore faut-il passer de la divagation à un semblant de cohésion avec soi. Je pose un genou à terre.
Mécaniquement.
Je voudrais disparaître.
Mes coudes m’abandonnent, se fondent, deviennent une purée liquide. Je ne sens plus mes jambes. Je veux m’écrouler. Un mal-être m’étrangle. Pourtant quelque chose me pousse malgré moi à me relever afin de ne pas sombrer totalement. Je devrais renoncer, sombrer, abandonner c’est la solution de facilité, c’est la logique du corps et de l’âme qui sont à terre.
Et pourtant je veux dépasser le chaos, je veux continuer d’y croire comme si une voix maligne m’imposait de renaître.
D’une impulsion je passe du statut de recroqueviller à celui d’un pantin mal accordé.
Les muscles bandés se tendent. Mon corps a du mal à rester debout, en un seul bloc uni. Crispation nerveuse.
Une douleur fulgurante me traverse de part en part.
Je tremble atteint d’une malaria imaginaire.
Les fondations ne tiennent pas le coup.
D’un geste vif, désordonné je tente de me lever, de me remettre en selle, presque aussitôt je m’écroule subissant ainsi un nouvel échec.
J’attends.
J’attends impassible.
Pas de main secourable.
Pas de parents qui viennent m’encourager, m’aider, me sauver.
La mémoire retravaille.
Les larmes sont avortées.
Les gémissements ne sortent plus.
Courage, reprendre pied, retrouver de la sérénité.
Reprendre son souffle, reprendre sa vie en main.
Se ressaisir.
La douleur persiste pourtant.
Je me mords les lèvres.
Il n’y a plus de pensée claire.
Les mots déferlent en bousculades cacophoniques.
Pourquoi ?
Pourquoi !
Je suis là.
Pourquoi ?
Pourquoi ?
Je voudrais mettre un terme à cette histoire, mais je n’y parviens pas.
Pourquoi ?
Marre, j’en ai marre de cette histoire sans queue ni tête.
Vous aimerez aussi





