
L'Humiliation Devant L'Autel
Chapitre 3
Cinq années ont passé. Cinq années pendant lesquelles le nom de Chloé Martin n'a été qu'un écho lointain, une cicatrice que je ne sentais presque plus. New York était devenue ma maison, et Sophie, mon ancre. Notre mariage de convenance s'était transformé, avec le temps, en une affection profonde, puis en un amour sincère et solide, bâti sur la confiance et un soutien sans faille. Loin du rôle de "caniche" que je jouais pour Chloé, avec Sophie, j'étais un partenaire, un égal. J'avais monté ma propre société de conseil en investissement, et contre toute attente, j'avais réussi au-delà de mes espérances. Lucas Dubois, l'amoureux éconduit et humilié, était mort ce jour-là dans cette église. Un autre homme avait pris sa place, plus fort, plus confiant.
Notre retour à Paris n'était pas un choix personnel. Un contrat majeur pour ma société m'obligeait à y passer plusieurs mois, et Sophie, désormais une chirurgienne cardiaque de renommée mondiale, devait assister à une série de conférences et réaliser une opération complexe à l'Hôpital européen Georges-Pompidou. Et surtout, Sophie était enceinte de sept mois. Notre enfant. Un enfant né de l'amour, pas de la trahison.
Nous nous sommes installés dans une suite luxueuse du George V, avec vue sur la Tour Eiffel. La ville que j'avais fuie me semblait maintenant étrangère. J'étais un touriste dans mon propre passé.
Ce matin-là, Sophie avait une envie de croissants de chez Cyril Lignac. Elle souriait, sa main posée sur son ventre rond.
"S'il te plaît, mon amour. Le bébé réclame de la viennoiserie française authentique."
Comment lui refuser quoi que ce soit ? Son bien-être et celui de notre enfant à naître étaient ma seule priorité. Je l'ai embrassée tendrement.
"Tes désirs sont des ordres, Dr. Moreau. Je reviens vite."
Je suis sorti, profitant de la fraîcheur matinale parisienne. La pâtisserie n'était pas loin. En marchant, je me sentais serein, un homme comblé. La douleur d'il y a cinq ans était enfouie si profondément qu'elle semblait appartenir à une autre vie.
J'ai acheté les croissants et quelques autres pâtisseries, le vendeur me tendant le sac en papier avec un sourire. En sortant de la boutique, mon téléphone a sonné. C'était Sophie.
"Lucas, n'oublie pas le jus de pamplemousse frais, s'il te plaît. J'ai une soif terrible."
"Pas de problème, je passe à l'épicerie fine juste à côté."
J'ai raccroché et je suis entré dans la petite boutique de luxe. L'endroit était calme, rempli de produits raffinés. Alors que je choisissais une bouteille de jus, une voix derrière moi a prononcé mon nom. Une voix que je n'avais pas entendue depuis cinq ans, mais que je reconnaitrais entre mille.
"Lucas ? Lucas Dubois ?"
Je me suis figé, le dos tourné. Mon cœur a eu un raté. C'était impossible. J'ai lentement pivoté sur moi-même, et elle était là. Chloé Martin. Elle n'avait pas beaucoup changé, toujours aussi belle, vêtue d'un tailleur coûteux qui soulignait sa silhouette parfaite. Elle me regardait avec une expression de pur choc, ses yeux écarquillés.
Le choc sur son visage a rapidement laissé place à autre chose. Un petit sourire en coin, un mélange de surprise, de satisfaction et de cette arrogance que je connaissais si bien. Comme si elle venait de retrouver un objet perdu qu'elle considérait toujours comme sa propriété.
"Mon Dieu, c'est bien toi. Tu es enfin de retour."
Son ton n'était pas une question, mais une affirmation. Comme si mon retour à Paris était une évidence, une chose qui devait arriver tôt ou tard, pour elle.
"Je n'arrivais pas à te joindre. Tu as disparu sans un mot. J'ai été très inquiète."
Inquiète ? Le mot sonnait faux dans sa bouche. Elle n'avait pas l'air inquiète, mais plutôt contrariée qu'un de ses jouets lui ait échappé.
"J'ai beaucoup de choses à te raconter. Tu sais, mon fils, Léo, a quatre ans maintenant. Il est adorable. Marc et moi, nous nous sommes séparés il y a deux ans. Ça n'a jamais vraiment marché entre nous, c'était juste pour l'enfant, tu comprends."
Elle parlait vite, comme pour combler le vide de ces cinq années, pour me remettre à jour et me réintégrer dans sa vie comme si je n'étais jamais parti. Elle s'est approchée, son parfum familier flottant jusqu'à moi, ravivant des souvenirs que je croyais morts et enterrés.
"Écoute, Lucas. Je sais que j'ai fait une erreur. J'étais jeune, stupide. Mais j'ai toujours su que nous étions faits l'un pour l'autre. Maintenant que tu es de retour, nous pouvons enfin reprendre les choses où nous les avons laissées."
J'ai regardé cette femme, autrefois le centre de mon univers, et je n'ai rien ressenti. Pas de colère, pas de tristesse, juste une profonde lassitude. Elle n'avait rien compris. Elle pensait vraiment qu'après cinq ans de silence, après l'humiliation la plus abjecte, je serais là, prêt à reprendre mon rôle. Son arrogance était intacte, peut-être même renforcée par sa carrière d'avocate, un domaine où elle était apparemment devenue une sommité. Elle me regardait avec une certitude absolue, attendant que je tombe à ses pieds, reconnaissant de sa magnanimité.
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