
L'Héritière Maudite
Chapitre 3
Zoé sentit la pression avant même de le voir. Une tension invisible, comme un changement dans l'air. Elle s'arrêta, les doigts crispés sur la sangle de son sac.
- Tu comptes encore m'éviter longtemps ?
Sa voix était proche. Trop proche.
Elle se retourna brusquement.
Théo était là, appuyé contre un mur, les bras croisés sur son torse. Une ombre sur son visage, mais son regard brillait d'une intensité qui lui coupa presque le souffle.
- Je ne t'évite pas, répliqua-t-elle immédiatement, trop vite pour être crédible.
Un sourire bref étira ses lèvres.
- Non ? Pourtant, ça fait trois fois que tu changes de direction en moins de dix minutes.
Elle aurait dû savoir qu'il la suivrait. Il était trop perspicace. Trop... insistant.
- Je n'ai pas le temps pour ça, Théo.
Elle tenta de passer à côté de lui, mais il se décala juste assez pour bloquer son chemin. Pas de façon menaçante, non. Juste ce qu'il fallait pour lui faire comprendre qu'il n'allait pas la laisser s'échapper cette fois.
- On doit parler, Zoé.
Elle leva les yeux vers lui, cherchant une faille dans son expression. Mais il était calme. Déterminé.
- Je n'ai rien à te dire.
- Alors écoute-moi.
Elle se mordit l'intérieur de la joue, hésitante. Trop de choses se bousculaient en elle. Le message anonyme. La présence d'Armand. Et maintenant Théo, avec ses questions qui s'empilaient.
Elle prit une inspiration et croisa les bras.
- Cinq minutes.
Il hocha la tête, puis, sans attendre, il la guida vers un coin plus isolé.
Elle le suivit à contrecœur, luttant contre une étrange sensation au creux de son ventre. Ce n'était pas seulement son insistance qui la troublait.
C'était lui.
***
- J'ai fait quelques recherches sur toi.
La phrase tomba comme un couperet, et Zoé sentit ses muscles se tendre.
- Pardon ?
Théo la scruta avec une intensité qui ne lui laissait aucune échappatoire.
- Je voulais comprendre qui tu étais. Pourquoi tu agis comme si tu voulais disparaître. Pourquoi tu sembles fuir quelque chose, ou quelqu'un.
Elle se força à rire, un son bref, presque cynique.
- Tu as une imagination débordante.
- Non, juste un bon instinct.
Zoé soutint son regard, une lutte silencieuse s'engageant entre eux.
- Qu'est-ce que tu veux, Théo ?
Il laissa passer une seconde avant de répondre.
- La vérité.
Elle secoua la tête, un frisson la traversant.
- Tu ne la supporterais pas.
Il ne réagit pas immédiatement, mais elle vit son regard s'assombrir légèrement.
- Essaie-moi.
Zoé sentit son cœur s'accélérer.
Il était trop proche. Trop sûr de lui.
Et elle... elle perdait le contrôle.
Elle fit un pas en arrière.
- Laisse tomber, murmura-t-elle avant de tourner les talons.
Mais à peine avait-elle fait deux pas qu'une main se referma sur son poignet.
Elle se figea.
Pas à cause du contact.
À cause de ce qu'elle ressentit à cet instant.
Une chaleur soudaine, une énergie familière.
Un frisson la parcourut, et elle tourna lentement la tête vers lui.
Théo la fixait avec la même surprise.
Il l'avait senti, lui aussi.
Elle arracha son bras à son étreinte et recula précipitamment.
- Ne me touche pas.
Son souffle était court, ses pensées en désordre.
Théo ne bougea pas.
Mais elle savait.
Elle venait de faire une erreur.
Zoé se tenait là, figée, les yeux ancrés dans ceux de Théo. Une tension lourde et mystérieuse flottait entre eux, un poids invisible qu'aucun d'eux ne semblait pouvoir ignorer. Elle sentait le monde se resserrer autour d'elle, chaque battement de son cœur résonnant plus fort, comme un écho dans le silence lourd de la nuit. Elle voulait fuir, mais ses jambes refusaient de bouger.
Il y avait quelque chose dans ses yeux, une compréhension silencieuse qui la terrifiait autant qu'elle l'attirait. Théo n'était pas simplement un homme curieux. Il savait. Il savait que quelque chose de bien plus complexe se cachait derrière son apparence. Elle pouvait presque le lire dans son regard, cette lueur de compréhension qui traversait sa défense la plus profonde.
- Zoé, commença-t-il d'une voix calme mais déterminée, tu n'as pas à me fuir.
Elle secoua la tête, cherchant les mots qui ne venaient pas. Elle ressentait cette connexion, cette force inexplicable, comme un magnétisme qui l'attirait irrésistiblement vers lui. Mais elle avait peur. Peur de ce qu'elle ne comprenait pas. Peur de ce qu'il pourrait découvrir s'il allait plus loin.
Elle s'ouvrit à lui. Un instant.
- Je... Je n'ai jamais voulu ça, Théo. Je n'ai pas le choix.
Elle se détourna brusquement, écartant la chaleur qui semblait émaner de lui. Mais, à ce moment-là, un cri perça la nuit, un cri rauque, rempli de douleur. Zoé se figea sur place.
Ce cri... c'était celui d'un homme. Un homme qu'elle connaissait.
- Qu'est-ce que... ? s'étonna Théo.
Elle n'eut pas le temps de répondre. Un bruit lourd, comme un grondement, résonna dans les airs. Le vent se leva brusquement, soufflant une odeur âcre et métallique dans l'air. Une odeur qu'elle connaissait trop bien. Celle des prédateurs.
Sans réfléchir, elle attrapa le bras de Théo et le tira en avant.
- Fuyons, maintenant.
Il n'eut pas besoin de plus pour comprendre. Il la suivit sans poser de questions. Ils se précipitèrent dans les ruelles sombres, leur course précipitée rythmée par les battements de leurs cœurs.
Ils tournèrent à chaque coin de rue, mais la sensation qu'ils étaient suivis ne les quittait pas. Zoé sentait cette présence lourde, menaçante, qui se rapprochait de plus en plus. La sensation que les ténèbres les traquaient.
- Zoé... qu'est-ce qui se passe ? demanda Théo, haletant.
Elle lui jeta un regard par-dessus son épaule.
- C'est... c'est eux. Ceux de ma famille. Ils... ils savent.
Il comprit sans qu'elle ait besoin d'en dire plus. Le vent se leva encore, plus fort cette fois, comme si la terre elle-même cherchait à les repousser. L'air se chargea d'une énergie qu'elle ne parvenait pas à saisir, mais qui la glaça jusqu'aux os.
Elle accéléra encore, les pieds heurtant le sol avec fracas. Ils n'étaient pas loin. Ils le savaient.
Un rugissement, surpuissant, déchira l'air. Zoé sentit la terre trembler sous ses pieds. Elle jeta un coup d'œil à Théo, qui la regardait, son visage marqué par une inquiétude qui contrastait avec la détermination de ses yeux. Ils étaient dans la même situation. Lui aussi avait compris.
- Il faut qu'on sorte de la ville, dit-elle, sa voix cassée par l'urgence.
Théo hocha la tête, et ils prirent un chemin plus direct, s'éloignant des ruelles étroites pour courir vers les bois qui s'étendaient à l'extérieur de la ville. Mais chaque seconde qui passait les rapprochait davantage de la violence qu'ils cherchaient à fuir.
Les bruits derrière eux étaient devenus insupportables, comme une chasseresse prête à fondre sur sa proie. Zoé sentit sa respiration se couper, et la panique s'emparer d'elle, une peur viscérale qu'elle n'avait pas ressentie depuis des années.
Elle tourna brusquement dans une petite allée sombre, et Théo la suivit sans hésiter. Mais les bruits de pas qui se rapprochaient leur indiquaient que la traque était bien plus sérieuse qu'ils ne l'avaient imaginé.
- Ils sont là, murmura Zoé, la voix presque inaudible.
Elle se figea. Une silhouette massive se dessina dans l'ombre, apparaissant soudainement au bout de l'allée. Le vent porta une odeur qu'elle connaissait trop bien. Du sang. De la peur.
Un autre rugissement.
Et là, elle comprit. Ils n'étaient pas seuls.
- Il faut fuir, Zoé, maintenant ! cria Théo.
Il saisit son bras et la força à reprendre sa course, traversant la rue à toute vitesse. Le vent fouettait ses cheveux, emportant avec lui l'air saturé de danger.
Ils atteignirent finalement la forêt, une forêt dense qui se tendait devant eux comme une promesse de refuge. Mais Zoé savait qu'aucun endroit n'était assez éloigné pour leur permettre de s'échapper. Elle sentait l'énergie se resserrer autour d'eux, cette force invisible et brutale.
Ils étaient piégés.
Les bruits derrière eux se faisaient de plus en plus pressants. Et puis, au moment où ils franchirent les premières haies, la terre trembla à nouveau. Un cri de bête se fit entendre, plus proche, plus terrifiant que jamais. Un hurlement sauvage qui les fit frissonner tous les deux.
Théo s'arrêta un instant, cherchant une issue, ses yeux cherchant frénétiquement un moyen de fuir. Mais Zoé savait que le seul moyen de survivre à cette traque était de jouer à un autre jeu.
Elle se tourna vers lui.
- Prends ma main.
Il la regarda, une hésitation dans ses yeux.
- Qu'est-ce que... ?
- Fais-moi confiance. Prends ma main.
Elle attrapa sa main, et au moment où leurs doigts se rejoignirent, une chaleur étrange envahit son corps. Un frisson parcourut sa colonne vertébrale. Les racines sous leurs pieds semblèrent vibrer avec une énergie sombre, sauvage, prête à exploser.
Zoé ferma les yeux un instant. Puis, sans un mot de plus, elle se tourna vers la forêt. Ils coururent ensemble dans l'obscurité, une course effrénée vers l'inconnu, vers un avenir incertain, mais peut-être, juste peut-être, vers une chance de survie.
Le vent s'éteignit derrière eux, mais le hurlement qui les poursuivait se fit plus proche. Ils étaient encore loin du but, mais désormais, ils n'étaient plus seuls dans leur fuite.
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