
Les Malheurs de Marie: Le Secret
Chapitre 3
Chapitre II
Quelques précisions sont utiles après cette entrée en matière. Tout d’abord sur celui qui a décidé de conter cette aventure domestique qui n’a pas fait trembler la Terre sur ses fondations. Néanmoins, de la petite histoire, sortent souvent les éléments qui façonnent la grande.
Je suis né le 23 janvier 1931, mordant à cette terre comme l’aurait fait une cognée enfoncée au milieu de l’intervalle de temps compris entre les deux Grandes guerres du vingtième siècle, ces conflagrations qui ont laissé tant de vides dans les familles et de regrets dans les têtes.
C’est dire si le monde était agité de mille et mille turbulences ; de la première, encore ! de la seconde, déjà ! Surtout que, ainsi qu’à chaque catastrophe majeure, le monde se disait, les optimistes le croyant, les pessimistes l’espérant, que c’était la dernière grande confrontation de l’histoire, que l’homme, après tant de morts, de misères, ne pouvait que souhaiter la paix, le repos, le juste profit de ses efforts ; quitte à être un peu moins chatouilleux sur les chapitres de l’honneur, à supporter les autres tels qu’ils sont. Oh, pas jusqu’à tendre la joue à la gifle de l’évangile ! tout de même pas ! on n’en était pas à ce point ! En s’engageant pour son propre compte sur la voie provisoire de la tolérance, on croyait le faire pour la totalité des habitants de la planète. C’était là l’erreur. L’homme a besoin de guerres, de sang.
Or, bien au contraire, ce type de réaction au mal induit souvent à un désarmement général qui cache à tous que la machine continue sa course ni meilleure ni pire, éternellement égale à elle-même, c’est-à-dire en se convainquant qu’elle n’a point été faite, comme l’alcyon, pour semer le calme et repousser la tempête, mais pour écarter les gêneurs.
D’autant plus, voyez-vous ! que l’après-guerre, après avoir pleuré ses morts, cicatrisé ses blessures, promis d’être meilleur sinon d’être bon, s’était lancé sans perdre de temps dans ce que l’on nommera « Les Années folles ». C’était déjà oublier, dans l’enivrement, dans le strass, dans la facilité, les deuils passés, les misères qui ne peuvent se combattre qu’avec beaucoup de méthode et de lucidité. A priori, rien ne se dressait, à ce stade, contre le fait qu’un nouveau conflit, avec des rampements de serpent, des affirmations de bonne foi, force sourires et poignées de main, n’établît dès lors des projets de principe à court terme.
Je naquis, ainsi, dans une société qui s’était dédouanée progressivement des grandes misères des siècles révolus. Progressivement, est le mot, et non pas, comme on tente de le faire aujourd’hui, artificiellement, voire péremptoirement et sans que le système puisse suivre sa cadence infernale. On s’endette alors ! on brûle les étapes quand il faudrait, ainsi que le monde le fait depuis qu’il est monde, et, suivant un terme moderne bien choisi pour une fois, donner le temps au temps.
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Certes ! mon cocon familial n’était pas riche ; il n’était point pauvre non plus. Ce milieu rural sans éclat vivait hors gaspillage et hors ladrerie une existence qui pouvait certainement être qualifiée de normale, sûre de son travail, uniquement de lui, sachant très bien que personne, à la fin du mois, ne viendrait lui apporter les écus de la chance ou des indemnités. On ne pouvait compter que sur soi, mais y compter totalement. Les produits de la ferme se vendaient à quatre heures du matin, au marché local, à de petits épiciers qui, eux aussi, se satisfaisaient d’une marge bénéficiaire correcte, sans plus ; il apparaissait que nul ne voulait voler l’autre, qu’un parti pris d’honnêteté prévalait encore. Tous les étages d’une pyramide de la fortune existaient, avec la grande richesse en haut et les gagne-deniers tout en bas. Cependant, la règle de conduite était de ne pas, de ne guère jalouser en tout cas, en salivant d’envie, la condition du niveau supérieur. Nous étions aussi fiers, après économie, de nous acheter la bicyclette de notre rêve, que le nanti de se payer la dernière Delahaye ou le cheval de course imbattable.
Pour le moment, je ne propose aucune comparaison avec les mentalités actuelles, mais vous conviendrez sans doute que l’image s’impose d’elle-même. J’y reviendrai plus tard pour prétendre que nous n’avons pas gagné au change.
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Dès mes premiers pas, j’évoluai dans une sphère que nous avions su rendre douillette parce que n’en connaissant pas d’autres, parce que ne pouvant juger par comparaison, parce que, être heureux n’est pas un état, c’est une foi ! Le petit peuple des banlieues ou des campagnes avait ses jours de fête, de repos, avait ses promenades, ses pôles d’attraction, ses pèlerinages pour les croyants encore nombreux, et si, pour s’y rendre, la route se révélait plus pénible, l’événement n’en était que plus remarquable.
Dire que j’étais la cognée plantée entre deux guerres semble prétentieux, car je n’ai joué aucun rôle ni dans l’une ni dans l’autre ; cependant, le propre d’une cognée n’est pas de faire du grand avec du petit, tout au plus du petit avec du grand. C’est seulement l’image de cette scission que je veux conserver, qui m’a permis de recueillir en direct les souvenirs de la Première Guerre tout en étant le témoin privilégié de la seconde, sans en être un acteur. Le témoin peut faire un travail de juge, d’historien ; l’acteur ne peut y faire qu’un travail d’exécutant et tout au plus de journaliste. Il est condamné à ne regarder que par le petit bout de la lorgnette, à ne voir que le détail au lieu de l’ensemble. Au demeurant, les deux sont utiles.
J’ai campé le pourquoi de ce récit. Il me faut maintenant commencer par le véritable début, par l’implantation de notre famille en ce lieu où vont vivre cinq générations, et surtout la plus grande figure d’entre elles, l’artisan de notre relatif bien-être, la personne qui valut que cette histoire soit contée. Il faut beaucoup de petites histoires pour qu’à la fin, elles en fissent une grande, la seule que la postérité retiendra. Il incombe à nous, les humbles, de rappeler ces bribes d’aventures, ces débris insignifiants dont la belle histoire de notre France a tiré sa substance et sa richesse. D’autant mieux que les petites sont, à leur tour, infléchies par la grande par la forme de ses gouvernements, les bizarreries de ses modes et les ruptures de ses us.
Donc, à tout roman qui se respecte, il faut un personnage de premier plan, un maître d’œuvre, un meneur de jeu.
Elle a, il a parce que c’est un homme, par son charisme, par sa volonté inflexible, par sa curiosité sans limites des choses qui l’entouraient de ce remuant dix-neuvième siècle ou simplement de son lopin de terre, su, de son humble statut de fermier d’un grand propriétaire terrien, de serf à peine libéré de son collier de caste, se dresser et parler d’homme à homme, d’égal à égal presque, en tous les cas avec sa dignité imprescriptible d’être pensant et responsable face à des nantis accrochés à leurs privilèges comme Harpagon à sa cassette. Il a su, malgré les années noires et les terreurs blanches en leurs combats d’arrière-garde, devenir à son tour propriétaire – oh ! petit, certes ! - et engager ses enfants sur la grande voie menant vers la conquête du bien-être ; il a su, en épaulant une sœur en difficulté, en étant le témoin de sa lutte personnelle vers le bonheur, en celant ce qui ne devait pas être divulgué et en négociant pied à pied avec elle et pour elle les compromis que l’on pouvait trouver acceptables et les abandons auxquels il fallut consentir. Il a permis, par la sauvegarde du dépôt sacré dont il fut le gardien, par ses notes supplétives pleines de retenue, que nous parvinssent la plupart des éléments de la bouleversante histoire que je vais dire.
À l’époque de ma naissance, le secret – chaque famille a le sien – était retrouvé depuis quelques années, mais il faudra patienter encore, attendre que mes occupations, mes recherches, eussent pris une certaine direction pour en saisir toute la portée. La petite Marie en prendra sa part.
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