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Couverture du roman Les lieux clos - Première partie

Les lieux clos - Première partie

Près de Paris, une mystérieuse contrée surnommée le Pays des châteaux échappe au regard du monde. Dans ce lieu clos, une communauté composée exclusivement de jeunes individus tente de survivre. N'ayant pas choisi cet exil, ces enfants privés de parents doivent s'organiser face à la brutalité de la réalité adulte. Pour garantir leur futur, ils n'ont d'autre issue que de risquer le tout pour le tout. Un récit captivant qui explore les rouages complexes de l'enfermement.
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Chapitre 3

2

Les Tilles

La grande bâtisse que l’on appelait peut-être un peu pompeusement le château des Tilles, sans doute en raison de sa tour au toit pointu couvert de tuiles grises, était en réalité une très grande maison bourgeoise transformée par la ville de Paris en maison d’enfants destinée à recevoir les rejetons de familles dont les parents, pour diverses raisons, n’étaient pas en mesure de s’occuper. Et cela plus ou moins provisoirement. Difficile de lui attribuer un quelconque style, sinon qu’elle pouvait faire penser à une de ces constructions aux fenêtres, volets et balcons de bois recouverts de peinture blanche que l’on rencontre sur la côte normande, notamment aux environs de Deauville.

Le blason de pierre plaqué sur l’un des murs de l’imposante bâtisse en disait long sur l’appartenance des anciens propriétaires à un monde auquel étaient totalement étrangers les nouveaux occupants de la demeure.

Une fois franchie l’imposante porte de bois, surmontée d’un auvent tout aussi grandiloquent, on se retrouvait dans un immense hall entièrement carrelé de noir et blanc à la manière d’un damier géant. Pour un enfant qui pénétrait pour la première fois dans ces lieux, le choc était assuré. Il y avait de quoi se sentir tout petit dans cette imposante pièce aux portes et boiseries, certes magnifiques, mais qu’on rencontrait rarement dans les habitations parisiennes de ces enfants issus de milieux populaires.

Chacune des quatre doubles portes du hall menait vers de nouvelles surprises pour les enfants recueillis là.

La première, tout de suite à droite, s’ouvrait sur le bureau de la directrice madame Blondiau. Le mobilier, les tableaux, la décoration, tout cela semblait venir d’une autre époque et dont la fonction principale était sans nul doute d’indiquer clairement au visiteur à qui il avait affaire.

En franchissant la porte de gauche, on trouvait les services administratifs dont les murs jaunes, pas francs, n’incitaient pas à la rigolade. Pas plus que mademoiselle Odile la secrétaire à l’air revêche qui disparaissait presque derrière les dossiers entassés sur son bureau dont on pouvait penser qu’ils contenaient bien des secrets sur les enfants et leur vie « d’avant ».

Celle-ci partageait son bureau avec madame Simone, la surveillante générale. Une petite place était également réservée à Hélène, Claire, et Françoise les monitrices.

Au fond, à droite, on pénétrait dans le réfectoire qui communiquait lui-même avec une vaste cuisine dans laquelle officiaient d’étranges personnages tout de blanc vêtus et à la tête ornée d’un grand chapeau dont la vue ravissait les enfants qui ne se lassaient pas d’en rire chaque fois que l’un d’eux faisait son apparition dans la salle à manger. Six petites tables rondes qui accueillaient chacune cinq enfants affamés et une trentaine de tabourets constituaient presque l’essentiel du mobilier auxquels s’ajoutait une longue table de bois où attendaient sagement trente petits ronds de serviette dans lesquels étaient glissés, après chaque repas les petits carrés de tissus multicolores souvent constellés de tâches qui retraçaient les menus de la semaine !

Matin, midi et soir, c’était à celui qui arriverait le premier au fond du réfectoire afin d’atteindre les tables placées près des grandes baies vitrées qui laissaient passer un flot de lumière et donnaient directement sur une grande prairie où l’on se verrait bien courir à toutes jambes. Surtout lors des repas dont on n’appréciait que moyennement le menu !

Puis, en passant par la dernière porte du hall, où directement à partir du réfectoire on accédait à une autre grande pièce destinée aux loisirs des enfants. On y découvrait une énorme cheminée dont les pare-feu de fonte racontaient d’étranges histoires de chasse. La rangée de vestiaires de bois rappelait cependant qu’on était dans une collectivité où l’ordre se devait de régner même dans un lieu habituellement réservé à la détente.

Les plafonds de la pièce, entièrement sculptés dans le bois, étaient si hauts que les enfants en distinguaient à peine les détails.

Seuls les parquets bien cirés présentaient un intérêt réel pour les gosses qui, malgré les interdictions, mainte fois répétées, ne se lassaient pas d’y user leurs fonds de culotte dans des glissades échevelées.

À partir de la salle de jeu on franchissant une autre double porte pour accéder à un grand escalier de marbre qui conduisait aux étages supérieurs et résonnait des cris des petits garçons pressés de rejoindre leur dortoir respectif.

À mi-parcours, certains d’entre eux s’arrêtaient souvent pour observer l’étrange fenêtre ovale du palier. Un œil-de-bœuf n’était pas chose courante et ils ne se lassaient pas de l’admirer à chaque montée et descente de l’escalier.

Parvenu au premier étage, on trouvait un long couloir sombre sur lequel s’ouvraient les dortoirs des enfants et les chambres des monitrices. Sur les portes des dortoirs, on pouvait lire « les écureuils », « les renards » et « les loups » du nom de chaque groupe de dix enfants.

La hauteur des dortoirs était plus modeste qu’au rez-de-chaussée et le décor beaucoup plus sobre. De petits lits encadrés d’une armoire et d’une table de nuit comme on en rencontre sans doute dans toutes les institutions de ce type. Attenante au dortoir, la salle de bain avec ses grands lavabos blancs n’était pas la pièce préférée des locataires des Tilles. Chaque matin, les monitrices devaient beaucoup insister et menacer pour que les petits diables consentent à s’y rendre pour y procéder à leur toilette.

Au bout du couloir, un autre escalier, bien plus petit, celui-là conduisait vers le dernier étage. Un autre œil-de-bœuf, de taille plus modeste que celui de l’escalier principal permettait de l’éclairer faiblement. Dès la première marche, le mystère commençait pour les enfants. En fait, aucun d’eux n’avait eu l’occasion d’aller plus loin. Interdiction formelle.

La pénombre qui régnait, et les histoires qu’on racontait à propos de ce dernier étage suffisaient largement pour que la consigne soit strictement respectée.

En dehors du jour de leur arrivée, où pour une raison exceptionnelle comme par exemple une convocation chez la directrice, les enfants n’avaient pas accès au grand hall. Pour entrer ou sortir du bâtiment, ils empruntaient une porte de la salle de jeu qui donnait directement sur une terrasse qui, une fois traversée les menait au terrain de jeu spécialement aménagé pour eux.

Là, balançoire, tourniquet et toboggan les attendaient pour quelques minutes de folles escalades sous les regards attentifs des monitrices de permanence.

Passé le terrain de jeu, à une centaine de mètres des Tilles, se dressait un bâtiment qui en disait long sur la fortune des précédents propriétaires.

C’était en fait deux maisons reliées l’une à l’autre par une immense structure de verre et de métal rappelant les marchés couverts parisiens construits par Baltard. Par le passé, le rez-de-chaussée des deux bâtisses abritait des écuries qui donnaient directement sous le dôme dont le sol était constitué de pavés inégaux. On imaginait facilement le bruit sourd des sabots des chevaux caracolant avant de s’élancer vers la forêt pour une partie de chasse dominicale.

Pour l’heure, les stalles, facilement identifiables grâce à leurs portes qui s’ouvraient indifféremment par le bas ou le haut, étaient utilisées pour le stockage des pommes de terre et du charbon. Triste fin pour un si prestigieux endroit !

L’étage de la maison de droite abritait l’infirmerie où officiait mademoiselle Mouche, charmante personne dont les enfants se méfiaient cependant. Les séances de vaccination dans un lieu où régnait en permanence une désagréable odeur d’éther y étaient sûrement pour quelque chose !

Le bâtiment de gauche restait un mystère, au même titre que les combles des Tilles. On y voyait parfois de la lumière, mais rien ne transpirait de ce qu’il pouvait se passer derrière les rideaux des fenêtres pas plus que sur ceux ou celles qui s’y trouvaient.

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