
Les larmes d'Andromaque - Tome I: Le lycée Arago
Chapitre 3
Un homme, la quarantaine, d’une très forte corpulence se tenait au comptoir. C’était un habitué que Hisham avait déjà aperçu. Comme à l’ordinaire, il parlait fort et faisait de larges gestes pour mieux affirmer son propos devant un auditoire déjà acquis à ses idées. À plusieurs reprises, il bouscula Hisham qui était à côté sans prendre la peine de s’excuser ni même de remarquer la gêne qu’il occasionnait. C’était un ouvrier qui travaillait sur le chantier voisin près de l’avenue du Bel Air. Un de ces ouvriers rougeauds et gouailleurs, pas trop laid, portant fièrement la moustache, qui savait tout faire, qui avait tout compris et qui pouvait résoudre tous les problèmes du gouvernement.
Il s’adressait à son auditoire en éclatant d’un rire gras et bruyant :
— Qu’on me laisse les manettes du pouvoir, et vous allez voir !
Son bagout et sa faconde goguenarde réjouissaient les clients qui l’écoutaient en souriant bouche bée.
— Tous ces jeunes avec leurs cheveux longs et leurs jeans serrés, je vais bien m’en occuper ! Avec moi, les coiffeurs ne vont pas chômer. Je vais leur donner du boulot, croyez-moi ! Ils vont ressortir leurs tondeuses. Quant aux étudiants, leurs fameuses études de sociologie, psychologie et que sais-je encore, au panier. Fini toutes ces foutaises ! À l’usine, au chantier, tous ces fainéants !
Des rires sonores éclatèrent dans la salle.
Malgré son air jovial et son discours allègre, il y avait quelque chose de méchant et de malveillant dans son attitude et dans ses propos. Les autres consommateurs approuvaient en hochant de la tête et en se tapant du coude.
— T’as raison, Jeannot ! Les jeunes de maintenant, ils laissent pousser leurs cheveux comme les filles et passent leurs journées à gratter sur des guitares au lieu de bosser.
Les approbations fusaient.
— Ce sont des gars comme toi qu’il faut au grand Charles1!
Pour Hisham, ce bruit confus ne lui rappelait que des souvenirs pénibles. Un moment, il reçut un coup qui faillit lui faire renverser son café. Il voulut réagir promptement, mais une sorte de gêne le fit hésiter.
Ce n’était pas par manque de courage, mais Hisham éprouvait toujours un certain embarras à manifester de la violence dans un lieu public. Il opta pour une solution plus pacifique et plus efficace. Il prit sa tasse de café et alla se placer à l’extrémité du comptoir.
En se tenant un peu à l’écart, Hisham voulait réfléchir. Il voulait songer tranquillement à la gracieuse Rolande. À son mince visage jeune, à ses bras fins. À sa jolie robe en satin, trop courte, trop serrée, qui découvrait ses cuisses rondes et potelées. C’était sûrement une chic fille, mais bizarrement, le souvenir qui s’y rattachait manquait de profondeur.
Hisham voulait établir des plans pour l’avenir mais il subissait le vide de ses pensées. Il resta un long moment à fixer d’un air absent le miroir mural qui lui renvoyait l’image de la salle avant de remarquer la présence d’une jeune femme, assise seule, que masquait légèrement un couple placé devant elle.
C’est d’abord la beauté de ses cheveux noirs, une masse opulente et lourde, qui attira en premier son attention. Sa silhouette lui parut plutôt élégante, mais Hisham distinguait mal les traits de son visage.
Il se dirigea vers le juke-box qui était en face de la salle et sélectionna trois titres. Un titre de Procol Harum, un autre de Marie Laforêt, et la chanson de Mary Hopkin, Those were the days,qu’on entendait beaucoup à la radio. Accoudé négligemment contre l’appareil, il put enfin admirer la jeune femme tout à son aise.
Sa première réflexion, fut d’abord qu’il aurait mieux fait de s’installer dans la salle, au fond, au lieu de rester debout au comptoir, à entendre des sornettes. Il avait fait un mauvais choix, et la chance, au bout du compte, n’était peut-être pas tout à fait au rendez-vous.
De toute façon, il y avait peu de place libre. La clientèle habituelle des bureaux et des commerces du quartier emplissait presque toute la salle. La fumée épaisse des Gitanes et des Marlboro formait un brouillard épais et opaque, au-dessus de certaines tables.
Hisham, habituellement attentif à ce qui l’entourait, restait immobile, insensible, étranger à l’atmosphère générale. Il regarda la jeune femme, ébloui par sa beauté tout à fait particulière, inhabituelle, presque dérangeante. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Il sentit brusquement comme un serrement au cœur. Une douleur nouvelle dont il ne comprit pas tout de suite la signification.
Fidèle à son habitude, il commença à la détailler. Elle était habillée d’un pull en cachemire de couleur bleu pâle, assez fin, d’une coupe soignée et élégante, avec un léger décolleté en forme de cœur. Cette tenue assez sobre, mais peu en accord avec la saison, avait l’avantage de mettre en valeur la svelte rondeur d’un buste magnifique et altier. Ses cheveux noirs, abondants et brillants, encadraient parfaitement son visage éclatant au teint hâlé, et lui conféraient une distinction et une gravité que l’on rencontre rarement.
La jeune femme qui paraissait trop raffinée, tranchait avec la clientèle habituelle du café, plutôt quelconque et ordinaire. C’était la première fois que Hisham l’apercevait dans la salle, et il pensa aussitôt que c’était certainement la première fois qu’elle pénétrait dans ce café.
Pendant qu’il la regardait, il essayait de deviner quel genre de vie pouvait avoir une créature de ce style, d’une beauté aussi rare et aussi peu banale.
Hisham admettait difficilement, pour une raison qui lui était tout à fait personnelle et qu’il ne pouvait pas expliquer, qu’une jeune femme, dotée d’une grande beauté, et de ce charme si particulier qui donne du mystère aux choses les plus insignifiantes, puisse mener la vie simple et tranquille d’une bonne ménagère ou d’une gentille épouse.
Son visage, très beau et très expressif, avait cette expression d’ennui, que les très jolies femmes affichent souvent, comme si elles voulaient par ce biais décourager les éventuels importuns, et elle observait d’un œil distrait et vague, un groupe de jeunes gens qui parlaient fort et riaient à tout propos, et que Hisham reconnut. C’étaient des élèves de Terminale, de la section philo. Il connaissait de vue les cinq garçons, mais c’était la première fois qu’il voyait les filles qui les accompagnaient.
Il entendit une voix qui l’interpellait :
— Réveille-toi, mon vieux ! T’as l’air complètement dans les vapes.
Hisham se retourna surpris par l’interpellation. Hadrien le dévisageait d’un air ironique. Puis il jeta un coup d’œil vers la salle et poursuivit :
— Tu as le ticket, ou quoi ?
Absorbé par ses réflexions, Hisham n’avait pas vu venir son ami. Il se sentait comme pris en flagrant délit et il éprouvait un sentiment de honte et de gêne.
Il retrouva ses esprits, et finit par articuler :
— Salut. Je ne t’avais pas vu venir.
Hadrien esquissa un sourire sardonique et rétorqua :
— Je le vois bien. Tu as la tête ailleurs. Le spectacle est-il intéressant, au moins ?
Hisham ne répondit pas. Il hésitait à quitter son endroit.
Le juke-box s’arrêta.
Hadrien remarqua la jeune femme au fond de la salle. Il grimaça un sourire étrange et donna une tape sur l’épaule de Hisham en insistant :
— Tu as envie de prendre racine, ici ou quoi ?
Hadrien était organiste dans un groupe de musique pop, qui se produisait quelquefois dans la salle Wagram ou bien accompagnait des artistes plus connus. Il pensait que cette qualité lui conférait des égards particuliers et une distinction qui lui assurait un gros succès auprès des filles.
Hisham aurait voulu prolonger cet instant. Il ne se lassait pas d’admirer la jeune femme. Cependant, la présence d’Hadrien rendait la situation embarrassante.
Il lança pompeusement :
— Le flipper est libre. Es-tu prêt à recevoir la correction de ta vie ?
Hisham venait de se ressaisir, et il essayait d’afficher un air décontracté, et sûr de lui. Cette attitude lui donnait un air pédant, mais qui était très en vogue chez les jeunes gens d’un certain âge.
Hadrien répliqua aussitôt :
— Ta prétention va te coûter cher, mon ami !
Il s’empara du flipper violemment et commença à le secouer, sous le regard mauvais et agacé des clients du bar. La gérante fit signe au serveur qui s’approcha. Une réflexion méchante de sa part calma l’ardeur d’Hadrien.
Ils firent deux parties, mais aucun des deux ne brilla particulièrement.
Dix minutes plus tard, Frédéric les rejoignit dans le café. C’était un garçon longiligne, gauche et maladroit et qui vouait un culte exagéré à Hadrien. L’admiration excessive qu’il portait pour le talent musical de son ami, et son attitude un peu servile, irritait Hisham et il en éprouvait une certaine jalousie.
Frédéric insista pour faire d’autres parties de flipper qu’il se proposa de payer. C’était son habitude. Frédéric voulait toujours régler les jeux et les consommations. Hisham pensait que c’était un moyen habile, mais un peu onéreux de se faire des amis.
Ils firent plusieurs parties, mais visiblement Hisham avait l’esprit ailleurs.
Hadrien le remarqua. Avec sa moquerie habituelle, il lança :
— T’es vraiment mordu, mon vieux ! Ça risque de devenir grave. Il faut te faire vacciner
Il riait de sa plaisanterie. Frédéric qui avait la boule au bout de son flipper intervint :
— On peut me mettre au courant ?
Hadrien ricana :
— Notre ami a fait une touche.
Frédéric ne voulait pas être en reste vis-à-vis d’Hadrien. Il dit, tout en poursuivant sa partie :
— Elle vaut le coup, j’espère. Attends, Hisham ! Je claque la partie gratuite, et je te donne l’avis d’un vrai connaisseur. Les jolies femmes, c’est mon rayon.
Hisham ne répondit pas.
La conversation devenait lourde et infantile. Hisham était habitué à leurs plaisanteries, mais cette fois la discussion commençait à lui taper sur les nerfs. Son irritation soudaine et la gravité de son humeur le surprirent.
Hadrien observa :
— Trop tard, mon ami. La jolie demoiselle s’en va.
Il désigna à Frédéric la jeune femme qui poussait la porte vitrée, laissant s’engouffrer un vent froid et hostile.
Hisham admira la silhouette fine et racée qui s’éloignait rapidement, serrée dans son imperméable de couleur grise, luttant contre un vent vif et mauvais.
Il suivit du regard le petit balancement souple et gracieux de sa jupe violette qui dépassait de son trenchtrop court, et sa jolie chevelure noire abondante que le vent traître faisait flotter sur le haut de ses épaules.
Hisham la vit s’engager sur le boulevard Diderot, puis disparaître complètement.
Après son départ, un vide étrange et incompréhensible s’installa. La partie de flipper n’offrit plus d’intérêt. L’heure des cours approchait. Hadrien proposa de quitter le café. Personne ne fit d’objection.
Pendant toute l’après-midi, Hisham fut distrait, inattentif. La grisaille du ciel qu’il observait à travers les grandes croisées renforçait ce sentiment de tristesse et de solitude qu’il éprouvait. Il pensait à la jolie Rolande, à sa petite bouche rose, à sa peau satinée. Mais surtout, il pensait à la jeune femme qu’il avait entrevue brièvement au café. Il se posait des questions sur elle. Il se disait qu’il n’avait jamais rencontré auparavant de femme aussi belle, aussi attirante, et il se demandait s’il allait pouvoir la revoir.
Depuis quelque temps, Hisham était dans un état d’attente sans savoir exactement ce qu’il attendait. Il était assailli par un flot de questions auxquelles il ne trouvait pas de réponse
Il eut beaucoup de mal à terminer sa dissertation sur Andromaque. Dans cette tragédie de Racine, la plupart des personnages ne lui convenaient pas. Ils se comportaient comme des marionnettes. Pyrrhus était un personnage antipathique, qui affichait la prétention et l’arrogance du vainqueur. Quant à Oreste, le piètre fils d’Agamemnon, il éprouvait une passion ridicule pour Hermione, la fille d’Hélène, une jeune pimbêche stupide et capricieuse. Mais cet amour n’était pas réciproque car la demoiselle soupirait après le fils d’Achille, l’insensible Pyrrhus. Oreste était franchement emphatique et grotesque. Les personnages, comme leurs sentiments étaient peu crédibles.
Andromaque, seule, trouvait grâce aux yeux de Hisham. Son destin tragique lui faisait haïr et mépriser les Grecs cupides et belliqueux.
Hisham songea à Homère. Le plus grand de tous les poètes. Il se demandait s’il parviendrait un jour à réaliser son rêve. Un rêve étrange. Ambitieux. Hisham voulait inventer une autre Iliade. Une Iliade qui ferait la partie belle à Andromaque. Qui parlerait de sa beauté sublime et rayonnante. De son corps admirable, fier et souverain. De son beau regard vert, à la fois si pur et si profond...
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