
Les Jumeaux Secrets du Milliardaire Orlov
Chapitre 3
Chapitre 3
Alina
Le printemps arrive sans bruit, comme tout ce qui advient dans cette maison. Les fenêtres de la résidence Orlov laissent filtrer une lumière plus douce, plus jaune, qui caresse les marbres du vestibule et allume des reflets miel dans les dorures. Je ne sors pas. Je n'en éprouve même plus l'envie. Mon univers s'est réduit aux dimensions de cette chambre aux rideaux de soie grise, ce sanctuaire où dort l'homme qui porte mon nom sans le savoir.
Les semaines ont filé depuis le mariage civil. J'ai signé des papiers, porté une bague trop large qu'on a glissée à mon doigt devant un fonctionnaire blême, et je suis devenue Alina Orlova sans que personne ne me tende un bouquet ni ne me sourie. Le soir même, je suis revenue m'asseoir à ce chevet, et je n'en suis plus repartie.
Je connais désormais chaque détail du visage de Mikhaïl par cœur. La façon dont ses cils noirs projettent une ombre en éventail sur ses pommettes. Le pli à peine esquissé au coin de sa bouche, qui suggère un sourire retenu même dans l'inconscience. La cicatrice fine qui barre sa tempe droite, souvenir d'une nuit d'accident dont personne ne parle à voix haute. Je connais le rythme de sa respiration, le bruit de succion léger quand l'infirmière Olga change la perfusion, le froissement des draps de lin chaque fois qu'on le tourne pour éviter les escarres.
- Bonjour, Mikhaïl Orlov murmuré-je en entrant ce matin-là.
Je prononce son patronyme avec une douceur cérémonieuse parce que c'est ainsi que l'on s'adresse aux hommes de son rang, même endormis, même absents. Olga, qui change les pansements de la sonde, lève brièvement les yeux vers moi. Elle a cessé de me regarder comme une curiosité. À présent, elle m'adresse des hochements de tête presque respectueux, comme on salue une nonne à l'entrée de la chapelle.
Je dépose près du lit un petit vase en cristal où trempent quelques brins de tilleul cueillis dans la cour intérieure. Le parfum frais et sucré lutte contre l'odeur aseptisée de la chambre. Puis je m'assois dans le fauteuil de velours grenat que j'ai fait rapprocher, et je commence mon rituel quotidien : je prends sa main droite, celle qui porte encore les cals légers d'une vie active, et je la tiens dans les miennes.
- Il a gelé cette nuit, dis-je sur le ton de la conversation. Les branches du vieux chêne ressemblent à du verre soufflé. Vous aimeriez peut-être le voir, si vous pouviez ouvrir les yeux. À moins que vous ne préfériez l'été. Je ne sais rien de vos goûts. Personne ne m'en parle.
Ma voix s'élève, fragile et têtue, dans le silence de la chambre. Je lui parle de tout et de rien. De la neige qui a fondu dans la cour, laissant apparaître les premières jonquilles. Du thé noir que je bois à sa place, trop corsé, qui me brûle la langue. D'un livre que j'ai trouvé dans la bibliothèque du deuxième étage, un vieux volume d'Alexandre Pouchkine dont la reliure craque quand on l'ouvre.
- Je pourrais vous le lire, si vous voulez. Je ne sais pas si vous aimez la poésie. Encore une chose que j'ignore. Mais j'aimerais vous la faire découvrir, ou peut-être vous la rappeler.
Je ne reçois pas de réponse. Ses doigts sont tièdes et mous dans ma paume. Le moniteur cardiaque égrène des bips réguliers, imperturbables. Parfois, Olga entre, vérifie un cadran, change une poche de soluté, ressort. Le jour s'égrène ainsi, goutte à goutte, comme la perfusion qui coule dans ses veines.
Vers midi, le ciel se couvre et une averse mouchette les vitres. J'allume une petite lampe à abat-jour de soie, et la chambre s'emplit d'une pénombre ambrée. Je lâche la main de Mikhaïl pour aller chercher le Pouchkine dans ma chambre attenante, et je reviens m'asseoir.
Je lis Eugène Onéguine à voix haute, lentement, en détachant les syllabes. Les vers russes roulent dans ma bouche comme des galets polis par un fleuve. De temps en temps, je lève les yeux vers son visage. Aucun tressaillement, aucun frémissement. Mais je continue. Peut-être que ma voix traverse les limbes où il séjourne. Peut-être qu'elle tisse un fil d'Ariane qu'il pourra suivre pour revenir.
- Mais Dieu m'est témoin, mon Eugène, / Combien je vous suis attachée...
Je marque une pause. Ces mots de Tatiana résonnent d'une manière trop intime. Je referme le livre, les joues un peu chaudes, comme si j'avais confessé un secret devant un témoin. Mais le seul témoin ne peut pas m'entendre, n'est-ce pas ?
L'après-midi s'étire. Je masse ses doigts, l'un après l'autre, ainsi qu'Olga m'a appris à le faire pour prévenir l'atrophie. Ses mains sont belles, longues, racées. Des mains de pianiste, de chirurgien, ou de prédateur financier je n'en sais rien. Je les connais mieux que mon propre reflet à force de les frictionner, de les plier, de les embrasser parfois, en cachette, quand la honte cède le pas à une tendresse sans témoin.
Ce soir-là, Irina Orlova fait son apparition hebdomadaire. La mère de Mikhaïl entre dans la chambre comme une lame dans un fourreau : précise, silencieuse, étincelante. Son tailleur vert bouteille sent le parfum d'iris et le tabac froid des cigarettes qu'elle fume dans le jardin d'hiver. Ses yeux gris, minéraux, balaient la pièce, m'évaluent, évaluent son fils, puis reviennent se poser sur moi.
- Aucun changement ? demande-t-elle sans préambule.
- Aucun, madame. Les constantes sont stables.
- Vous perdez votre temps à lui parler. Les médecins disent qu'il ne perçoit rien.
Je baisse la tête, mais ma voix ne tremble pas quand je réponds.
- Je préfère croire le contraire. Cela ne peut pas lui faire de mal.
Elle me fixe un instant, et dans ses prunelles froides passe une lueur que je ne saurais nommer : agacement peut-être, ou curiosité clinique devant un insecte qui refuse de mourir.
- Faites comme vous voulez. N'oubliez pas que vous êtes ici pour une raison précise. La famille Orlov n'a que faire des élans romantiques.
Elle embrasse le front de son fils avec une tendresse mécanique, dépose un bouton de rose sur la table de chevet, et s'en va dans un froissement d'étoffe. Son parfum stagne dans la chambre, entêtant, possessif, rivalisant avec l'odeur du tilleul.
Je ne pleure pas. J'ai appris à retenir mes larmes comme on retient son souffle sous l'eau. À la place, je m'assois plus près du lit, je reprends sa main, et je recommence à parler, plus bas, presque dans un souffle.
- Votre mère ne croit pas que vous m'entendez. Olga non plus. Peut-être même que vous, vous ne m'entendez pas. Mais je continuerai quand même. Parce qu'il n'y a que dans cette chambre que je ne me sens pas seule. Vous voyez le paradoxe ? Je parle à un corps endormi, et c'est la seule compagnie qui ne me juge pas.
La nuit tombe sur la perspective Koutouzov. Les réverbères s'allument un à un derrière les rideaux, dessinant des halos mouvants. Je ne rentre pas dans ma chambre. Je roule une couverture sur le fauteuil de velours, et je m'y blottis, les jambes repliées, le livre de Pouchkine ouvert sur mes genoux. Le sommeil vient lentement, bercé par le ronron des machines.
Au matin, je suis réveillée par un bruit qui n'appartient pas à la routine. Un déclic, minuscule, presque imperceptible. J'ouvre les yeux. La main de Mikhaïl, celle que j'ai lâchée en m'endormant, a glissé de quelques centimètres sur le drap. Elle repose à présent tout près du rebord du lit, comme si, pendant la nuit, quelque chose en lui avait cherché à tâtons un contact perdu.
Je retiens mon souffle. Les machines n'ont rien signalé. Olga, en entrant, hausse les épaules.
- Un spasme, madame Orlova. Rien d'inquiétant.
Je fais oui de la tête, mais je n'y crois pas. Je saisis cette main déplacée, je la serre contre ma joue, et je murmure :
- Vous avez bougé. Je sais que vous avez bougé.
Le moniteur cardiaque émet un bip plus rapide, l'espace d'une seconde, puis reprend son rythme monotone. Mon cœur, lui, continue de battre la chamade jusqu'au soir.
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