
Les Chaînes du Destin
Chapitre 2
« Bonjour, Clara », dit Madame Deveraux en lui adressant un regard scrutateur. « J'espère que tu as bien dormi. »
Clara hocha la tête poliment, bien que la vérité fût tout autre.
« Asseyez-vous », ordonna-t-elle d'un geste de la main. Clara prit place en silence, mais son regard ne cessait de se poser sur la chaise vide à l'autre bout de la table, celle qui aurait dû être occupée par Gabriel. La tension était palpable.
Le silence fut finalement rompu par un homme qui semblait avoir dans la trentaine, à l'allure soignée mais dont le regard dissimulait une certaine méfiance.
« Je suis Julien, le frère cadet de Gabriel », déclara-t-il avec un sourire en coin. « J'espère que tu te plais ici, Clara. »
Clara se sentit mal à l'aise face à ce sourire ambigu. Elle ne savait pas vraiment comment répondre, mais murmura un vague remerciement. Il la fixait avec une intensité qui la déstabilisait, comme s'il essayait de lire en elle, de percer à jour ses véritables intentions.
« Julien, ne sois pas impoli avec notre invitée », intervint Madame Deveraux, coupant court à la conversation. « Clara est des nôtres maintenant. »
Le ton autoritaire de Madame Deveraux mit immédiatement fin aux échanges, et Julien détourna les yeux, visiblement peu enclin à contrarier sa mère.
Le repas se déroula dans une ambiance étrange, où chaque membre de la famille semblait suivre un script soigneusement élaboré. Clara, elle, sentait de plus en plus le poids de son nouveau rôle. Les heures s'égrenaient lentement, et chaque seconde passée dans cette maison semblait lui rappeler l'emprisonnement auquel elle avait consenti.
Après le repas, Clara décida de se rendre dans le jardin pour s'aérer l'esprit. Le manoir était entouré de vastes jardins impeccablement entretenus, mais même dans cet espace ouvert, elle ne parvenait pas à échapper à l'oppression qu'elle ressentait. Alors qu'elle marchait lentement entre les haies parfaitement taillées, elle entendit des pas derrière elle.
« Clara, attends. »
C'était Julien. Il l'avait suivie et, à présent, il se tenait à quelques mètres d'elle, les mains dans les poches, son expression toujours aussi indéchiffrable.
« Est-ce que tout va bien ? » demanda-t-il, son ton adouci, contrastant avec l'ambiance tendue du petit déjeuner.
Clara hésita. Elle ne connaissait pas encore assez bien Julien pour savoir si elle pouvait lui faire confiance, mais il était le premier à lui adresser des mots sans cette froideur calculée dont Madame Deveraux faisait preuve.
« Je... je ne sais pas vraiment, » avoua-t-elle finalement. « Tout ça est si... surréaliste. »
Julien sourit doucement, presque avec compassion.
« Je comprends. Ce mariage, la pression de la famille... C'est beaucoup pour une seule personne. Surtout quand Gabriel... enfin, quand les circonstances sont ce qu'elles sont. »
Clara sentit un pincement au cœur en entendant le nom de Gabriel. Julien parlait avec une certaine amertume, et Clara se demanda quel genre de relation il avait réellement avec son frère.
« La famille Deveraux est... particulière », ajouta Julien après un moment de silence. « Tu apprendras vite que rien n'est jamais simple ici. Et encore moins quand il s'agit de Gabriel. »
Clara leva un regard intrigué vers lui, espérant qu'il en dirait plus. Mais Julien se contenta de la regarder, comme s'il en avait déjà trop dit. Clara ressentit une étrange sensation. Il y avait quelque chose de non dit, quelque chose de profondément enfoui dans l'histoire de cette famille, et elle commençait à réaliser qu'elle n'en connaissait que la surface.
Julien la laissa ensuite, prétextant une affaire urgente, et Clara se retrouva à nouveau seule, perdue dans ses pensées. Elle retourna dans le manoir, cherchant refuge dans la bibliothèque pour échapper à l'atmosphère étouffante de la maison.
Alors qu'elle s'installait dans un fauteuil, un livre à la main, un bruit attira son attention. Un murmure, léger mais persistant, semblait venir du couloir adjacent. Curieuse, elle posa son livre et sortit de la pièce, se dirigeant vers l'origine du son. C'était la voix de Madame Deveraux, basse et tranchante, discutant avec quelqu'un qu'elle ne pouvait pas voir.
« Nous ne pouvons pas permettre à cette situation de se détériorer davantage », disait-elle d'un ton glacial. « Clara doit être intégrée. Que cela lui plaise ou non. »
Clara sentit son cœur se serrer. Elle savait que les Deveraux n'avaient pas fait ce mariage par amour ou par compassion. Mais entendre ces mots la blessa plus qu'elle ne l'aurait cru. Elle se recula discrètement, craignant d'être découverte, et se réfugia dans sa chambre, son esprit en ébullition.
Elle s'assit sur le rebord du lit, son regard perdu dans le vide. Le sentiment de piège qui l'avait envahie lors de la cérémonie s'amplifiait à chaque instant. Que cachait cette famille ? Pourquoi étaient-ils si déterminés à la garder ici, à l'intégrer coûte que coûte ? Et surtout, quel rôle jouait Gabriel dans tout cela, même plongé dans son sommeil éternel ?
Alors qu'elle se perdait dans ses pensées, une domestique frappa à la porte, interrompant ses réflexions.
« Madame Deveraux souhaite vous voir dans la chambre de Monsieur Gabriel », annonça-t-elle d'une voix polie mais ferme.
Clara sentit un frisson lui parcourir l'échine. Qu'attendait-on d'elle maintenant ? Elle se leva, prenant une profonde inspiration, et suivit la domestique dans les longs couloirs du manoir, jusqu'à la chambre de Gabriel. Là, Madame Deveraux l'attendait, debout à côté du lit, fixant son fils endormi avec une intensité presque dérangeante.
« Clara », dit-elle sans se tourner, « il est temps que tu prennes ta place dans cette famille. Tu dois comprendre que ce mariage, bien que peu conventionnel, est crucial pour nous. Gabriel se réveillera, j'en suis convaincue. Mais en attendant, c'est à toi de veiller sur lui. Tu as des responsabilités, que cela te plaise ou non. »
Clara resta silencieuse, incapable de répondre. Elle n'avait jamais ressenti un tel poids sur ses épaules. Comment pouvait-elle veiller sur un homme qu'elle ne connaissait pas, qu'elle n'aimait pas, et qui ne pouvait même pas la voir ?
Madame Deveraux la fixa un instant, puis tourna les talons et quitta la pièce, laissant Clara seule avec Gabriel. L'air dans la chambre semblait soudainement lourd, presque suffocant. Clara s'approcha lentement du lit, regardant cet homme qu'elle devait désormais appeler « mari ». Un homme qui ne savait même pas qu'elle existait.
Elle s'assit sur une chaise près du lit, observant les traits figés de Gabriel. Il était beau, certes, mais son immobilité rendait cette beauté presque effrayante. Clara se demanda combien de temps elle pourrait supporter cette situation, combien de temps elle resterait prisonnière de ce mariage forcé.
Le silence était lourd, presque oppressant, et Clara sentait une vague de désespoir l'envahir. Mais quelque part, au fond d'elle, une petite flamme de révolte commençait à brûler. Elle ne pouvait pas rester ici éternellement. Il devait y avoir un moyen de se libérer de cette situation, de cette famille.
Clara resta assise près du lit de Gabriel, regardant fixement cet homme qu'elle devait appeler « époux », mais qui demeurait un inconnu pour elle. La pièce était silencieuse, hormis le bruit régulier des machines qui surveillaient les signes vitaux de Gabriel. Un léger bourdonnement résonnait dans la pièce, presque apaisant, mais chaque seconde passée ici faisait naître en elle un malaise grandissant.
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