
L'Épineuse Rose et le Serpent
Chapitre 2
La salle de bal scintillait sous le poids des lustres en cristal. C'était le gala de charité le plus couru de Paris, et moi, Jeanne Dubois, j'étais au bras de Pierre Leclerc, le magnat de l'immobilier que tout le monde s'arrachait. Cinq ans. Cinq ans que je jouais le jeu avec lui, un jeu de soumission et de domination qu'il avait instauré et que j'avais accepté. Il aimait dire qu'il m'avait "dressée", et dans nos moments les plus intimes, j'acceptais ce rôle de "chienne" loyale et dévouée. Je pensais que c'était sa façon d'aimer, étrange et tordue, mais la sienne.
Ce soir, je croyais que tout allait changer.
Une semaine plus tôt, ma mère, sur son lit d'hôpital, m'avait fait promettre de récupérer son collier de perles. Un héritage familial que mon père, ruiné et désespéré, avait vendu aux enchères des années auparavant. J'avais appris que le collier serait mis en vente ce soir, lors de ce gala. J'en avais parlé à Pierre, le cœur battant, espérant qu'il comprenne.
"C'est plus qu'un bijou, Pierre. C'est ma mère, c'est ma famille."
Il m'avait caressé la joue, son regard intense et possessif.
"Ne t'inquiète pas, ma petite rose épineuse. Je m'en occupe."
Et il l'avait fait. Quand le commissaire-priseur a annoncé le lot, Pierre a levé sa plaquette sans hésiter. Les enchères ont grimpé, mais il n'a pas cillé, remportant le collier pour une somme qui a fait murmurer toute la salle. Mon cœur a explosé de gratitude. Je serrais son bras, mes doigts tremblaient. Enfin, il me montrait qu'il tenait à moi, qu'après cinq ans, j'étais plus qu'un jeu. Il allait me donner un titre, une place officielle à ses côtés.
Le commissaire-priseur a apporté l'écrin en velours à notre table. Pierre l'a pris, son sourire charismatique illuminant son visage. Je tendais la main, les larmes aux yeux, prête à recevoir mon histoire, mon héritage.
Mais il ne m'a pas regardée.
Il s'est tourné vers la jeune femme assise à sa droite, son assistante, Sophie Moreau. Une fille à l'air fragile, toujours un peu en retrait, que je n'avais jamais considérée comme une menace.
"Sophie," a-t-il dit d'une voix forte, pour que tout le monde entende. "Vous avez été si dévouée cette année. Vous méritez bien plus qu'une prime. Vous méritez un titre, une reconnaissance."
Sous les regards stupéfaits de l'assemblée, il a ouvert l'écrin. Le collier de ma mère brillait, captant la lumière des lustres. Et il l'a passé autour du cou de Sophie.
Le monde s'est arrêté. Le bruit des conversations, la musique, tout a disparu. Il ne restait que le son de mon cœur qui se brisait. Sophie portait le collier de ma mère. Elle rougissait, jouant la comédie de la surprise et de la modestie, ses mains touchant délicatement les perles.
"Pierre... je ne peux pas accepter. C'est trop."
"Tu le mérites," a-t-il insisté, son regard passant enfin sur moi. Il y avait un éclat cruel dans ses yeux, un triomphe sadique.
Je sentais tous les regards sur moi. La pitié, la curiosité, la moquerie. L'humiliation était totale, publique, insupportable.
Pierre s'est penché vers moi, son souffle chaud sur mon oreille, tandis que Sophie paradait avec mon héritage.
"Tu vois, Jeanne," a-t-il murmuré, pour que je sois la seule à entendre sa cruauté. "Tu n'es qu'un passe-temps. Un jeu amusant. Mais Sophie, elle, est une fleur délicate qu'il faut protéger. Elle, elle aura un titre. Toi, tu n'es qu'une chienne que je peux remplacer."
La douleur a été si vive qu'elle s'est transformée en une clarté glaciale. J'ai relevé la tête, essuyant la seule larme qui avait osé couler sur ma joue. J'ai regardé Pierre droit dans les yeux, et pour la première fois en cinq ans, il n'a pas vu de soumission.
J'ai souri. Un sourire lent, délibéré, plein d'un mépris qu'il n'avait jamais vu sur mon visage.
"Tu as raison, Pierre. Je suis une chienne."
Je me suis levée, ma robe de créateur bruissant autour de moi. J'ai attiré l'attention de la salle, qui était passée du choc au silence curieux.
"Et la première qualité d'une bonne chienne, c'est la loyauté. Si le maître change, la chienne aussi."
Je l'ai regardé une dernière fois, lui et sa "fleur délicate" qui portait les perles de ma mère.
"Amuse-toi bien avec ta nouvelle acquisition. Moi, je vais me trouver un nouveau maître."
Sans un regard en arrière, j'ai traversé la salle de bal, la tête haute, laissant derrière moi le murmure grandissant des invités et le visage figé de Pierre Leclerc, qui réalisait peut-être pour la première fois que le jouet qu'il croyait posséder venait de lui mordre la main.
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