Couverture du roman Le vent se lève

Le vent se lève

8.4 / 10.0
Marie, libraire en Bretagne, vit une passion dévastatrice avec un homme marié qui finit par l'abandonner. Meurtrie, elle s'exile outre-Atlantique pour se reconstruire et trouver un remède à ses blessures. Alors que sa vie touche à sa fin, son ancien amant réapparaît soudainement. Entre souvenirs douloureux et désir de paix, Marie parviendra-t-elle enfin à se libérer de ce passé obsédant ? Un récit émouvant sur la quête de soi et les cicatrices indélébiles de l'amour.

Le vent se lève Chapitre 1

À toutes les Marie…

Pour nous et pour tous les êtres humains. On ne décide jamais des personnes qu’on aime. Elles s’imposent à nous. Qu’il s’agisse d’un coup de foudre ou d’un attachement plus lent, on ne le provoque pas on le subit. Personne ne sait ce qui fait naître nos sentiments. Certains disent que tout est chimique, d’autres que ça vient de nos vies d’avant.

Gilles Lejardinier

*****

J’avance jusqu’au bout de la jetée menant au phare. Il est tout juste 15 heures. Je viens souvent ici me promener depuis plus de vingt ans, trouver l’inspiration pour l’écriture de mes poésies. Je m’assieds toujours sur le banc de granit face à l’océan. Je suis écrivaine. Je reste éternellement en admiration devant cette mer infinie où les vagues ramènent l’écume en s’éclatant sur les rochers.

Un paquebot s’éloigne en glissant en silence sur les ondulations des vagues. Peut-être navigue-t-il vers le continent ? Un petit vent froid se lève et me caresse le visage tout en balayant mes cheveux blancs. J’ai froid. L’hiver sera bientôt là, bien qu’ici l’été la température ne dépasse jamais les 16 degrés. L’océan se recouvrira d’icebergs et les orques pointeront leur nageoire pour se reproduire. Magnifique spectacle de vie.

— Tiens, la lanterne du phare vient de s’allumer et commence son balai infernal.

Aujourd’hui j’ai 65 ans. Je regarde cette immense étendue liquide et je me demande ce que j’ai fait de ma vie. Je me demande ce que tu as fait de la tienne. Cela fait plus de vingt ans que je ne t’ai pas revu. Cela fait plus de vingt ans que je pense à toi. Je n’ai jamais changé mon numéro en espérant un appel de ta part. Mais tu ne m’as jamais rappelée depuis ce jour où sur le quai du port de Brest tu m’as laissée prendre ce bateau pour Saint-Pierre, pour l’autre bout du monde.

Je pensais que partir loin, sur une terre hostile, m’aiderait à t’oublier. Mais quand on part, on emporte l’amour aussi avec soi. M’as-tu seulement donné le choix ? « On se remet de tout mais on ne guérit de rien »comme l’écrivait si justement le philosophe Marc Gendron.

J’ai de plus en plus froid. Il est temps de rentrer. Un dernier regard sur l’horizon où le cargo vient de disparaître pour un long voyage. Je marche doucement, et de plus en plus prudemment, je n’ai plus vingt ans et les pierres sous mes pieds roulent sur ce chemin aride.

Je vis sur cette île depuis 22 ans et je ne suis jamais retournée sur le continent. Je suis bien ici. Je loge dans une maison en bois recouverte d’un bardage bleu vif, ma couleur préférée, avec des fleurs aux balcons des fenêtres ornées de dentelles. Je n’ai jamais su ta couleur favorite. Quelle importance ? Avons-nous besoin de tout connaître de l’autre pour nous aimer ?

J’habite avec un marin pêcheur, rien d’étonnant sur une île où la première ressource est la pêche. Je n’ai jamais voulu me marier pour n’appartenir à personne. Yann est un homme bon, courageux et passionné par son métier, issu d’une famille bretonne comme moi. Il part parfois plusieurs jours en Atlantique pêcher le cabillaud sur « Alaska » son chalutier. Mais il commence à se fatiguer avec le poids de l’âge et prendra bientôt sa retraite en laissant son affaire à son fils Gaël. Son métier c’est toute sa vie. J’occupe ma solitude dans l’écriture de mes livres. Un joli compromis. Quand mon compagnon rentre, je me consacre totalement à lui. Et quand il est sur l’océan je me consacre exclusivement à toi. Tu es inconsciemment la source de mon inspiration poétique depuis tellement d’années. J’arrive à vivre de mes écrits. Beaucoup de femmes ici ne travaillent pas et passent du temps à lire quand leur homme navigue sur l’océan au péril de leur vie. Le climat est rude. La végétation est quasi inexistante. On ne peut pas se promener dans les bois comme au Canada. Je vends mon art dans la seule librairie existante sur l’archipel.

La librairie ça me connaît. Autrefois, j’avais repris au décès de ma grand-mère la petite officine, qui portait le joli nom de « Au point virgule » sur le continent au Conquet, la commune la plus occidentale de France à quelques kilomètres de Brest. J’adorais sentir l’odeur des livres. Parfois, avant la fermeture, le soir, j’en prenais un et je le feuilletais rapidement près de mon visage pour sentir le parfum du papier et de l’encre. J’aime les livres car ils sont la mémoire des hommes. Toi aussi tu les appréciais. Moi c’était la littérature philosophique, toi plutôt la politique socio-économique.

C’est ma grand-mère Marie qui m’a appris à lire. Je passais toutes mes vacances sur l’île d’Ouessant. Elle possédait une immense bibliothèque en bois qui sentait bon la cire d’abeille. L’odeur était si forte que si on y restait longtemps, les vêtements s’en imprégnaient naturellement. Quand je rentrais dans cette pièce qui paraissait gigantesque à mes yeux d’enfant, le temps se suspendait. Elle consacrait de longues heures à m’expliquer l’importance de s’instruire. Elle me disait :

— Tu vois, Marie, les livres sont de la magie et c’est la seule chose qui compte, écoute le craquement des pages, sens l’odeur de l’encre, ma petite fille. Les livres sont l’essence même de ta vie.

Eh oui, je porte le même prénom que ma dame sans âge, et j’en suis très fière. Mon grand-père ne portait pas d’attention particulière à la lecture, mais c’était un grand passionné de jardinage. Il connaissait par cœur le cycle de la lune pour réussir son potager. Les fraises y étaient merveilleusement sucrées, elles fondaient dans ma bouche comme des bonbons fabuleux.

C’est elle qui lisait pour lui et lui racontait le soir à table. Enfance délicieuse où dès que le vent se lève sur Saint-Pierre, je sens les embruns des souvenirs m’envahir.

L’enfance où notre vie d’adulte se construit. Tout cet amour reçu a débordé chez moi. J’aime aimer. J’aime t’aimer.****

Je suis en train de lire « La part de l’autre » du philosophe Eric-Emmanuel Schmitt. Que se serait-il passé si Adolf Hitler avait été admis à l’École des Beaux-Arts ? La minute de décision du jury aurait-elle changé le cours de l’histoire ?

Serais-je sur cette île aujourd’hui si je n’avais pas fermé la librairie avec quelques minutes de retard à la suite d’une envie pressante ? Si en t’avançant dans l’entrée, tu n’avais pas fait tomber la collection sur les grands navigateurs ? Au lieu de te mettre dehors, nos regards se sont croisés, j’ai ri, que pouvais-je faire d’autre ? Tellement surpris visiblement que je ne proteste pas, tu m’as offert le plus beau des sourires.

Nos vies ne sont pas dues au hasard, nos vies sont dues à des rencontres mais ces rencontres sont le fruit d’événements qui nous échappent complètement.

Je suis inquiète ce soir, le brouillard se lève et demain Yann part en mer vers les Grands bancs de Terre-Neuve, c’est la saison de la pêche au cabillaud. S’il n’y avait pas cette brume salée et il y en a souvent ici, je serais plus rassurée. C’est le climat océanique qui veut ça. Mais Yann est un excellent marin qui est toujours rentré à bon port.

Depuis quelques années, avec les quotas de pêche alloués aux pêcheurs de l’archipel, il devient de plus en plus difficile de vivre seulement de la pêche hauturière. Alors Yann est employé de temps en temps dans la ferme d’aquaculture de l’élevage des coquilles de son ami Kenael.

J’ai rencontré Yann, enfin c’est plutôt lui qui m’a rencontrée, il y a douze ans à la fête des marins en partageant la traditionnelle brioche, symbole de la solidarité. Nous avons un peu discuté de l’office et des chants destinés aux marins qui venaient d’être donnés à la cathédrale ainsi que des maquettes des navires qui trônent devant l’autel en mémoire des naufragés. Nous nous sommes suivis dans la procession sous un grand soleil, nous dirigeant vers le quai Léonce Dupont pour la bénédiction de l’océan et des bateaux. Tous les regards et les cœurs étaient tournés vers la mer sauf les nôtres qui ne se quittaient plus. Je suis restée très longtemps seule, je refusais de m’attacher afin éviter de souffrir à nouveau.

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