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Couverture du roman Le Tribut des Innocents

Le Tribut des Innocents

À Lille, le capitaine Flament endure les tourments d'une maladie dévastatrice tout en dirigeant une affaire atroce. Une famille entière a été massacrée dans le calme secteur de Lambersart. Face au néant technique des preuves, l'enquêteur se fie à son instinct pour débusquer ce prédateur. Entre sa propre souffrance physique et l'injustice subie par les victimes, il s'engage dans une course contre la montre pour stopper le tueur avant qu'un nouveau crime ne soit commis.
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Chapitre 3

Harnaché dans sa combinaison blanche, le capitaine Flament poussa la porte d’entrée. Il nota qu’il n’y avait pas eu d’effraction et pénétra dans la maison des victimes. Une dizaine de personnes étaient déjà présentes, chacune affublée de la même combinaison, des mêmes surchaussures, de la même charlotte et du même masque que lui. Pour un spectateur non averti, la scène rappelait plus un lieu de contamination bactériologique que le théâtre d’un quadruple homicide.

J-C passa le couloir en intégrant chaque détail. Il arriva dans une large pièce, ouverte sur le jardin par de grandes baies vitrées. Cette pièce regroupait en un seul espace le salon et la salle à manger. La scène de crime. Des techniciens passaient au crible chaque centimètre carré de la pièce de vie où la mort s’était invitée. Des flashes crépitaient dans tous les sens. J-C détailla la salle rapidement. Les baies vitrées donnaient sur un jardin sans vis-à-vis. La partie droite de la pièce correspondait au salon. La télévision était accrochée au mur. Un divan lui faisait face, un autre tournait le dos aux fenêtres, et un meuble bas fermait l’espace salon, faisant à la fois office de rangement et d’assise occasionnelle. Un poêle à bois trônait au coin de la pièce.

Près du poêle, des couvertures mortuaires recouvraient deux corps. De petite taille. Les deux enfants, songea le capitaine Flament avec un pincement au cœur. À proximité des dépouilles, une bûche ensanglantée. J-C s’approcha et souleva les housses en retenant son souffle, prêt à encaisser le choc. Les deux enfants étaient en pyjama, l’un gris, l’autre rose. Une détresse inhabituelle le saisit à la gorge. Le capitaine Flament en avait vu, des saloperies. Il avait perdu toute illusion sur la nature humaine et s’attendait au pire, à chaque fois qu’il se rendait sur une scène de crime. Le métier voulait ça. Il avait déjà participé à quelques enquêtes sur des infanticides. Chacune d’entre elles était une de trop. C’était toujours dur à avaler, de voir des gamins réduits à néant par la folie des hommes… Mais là, il y avait quelque chose d’autre. Quelque chose de pire. J-C n’avait jamais vu un acharnement pareil. Les visages des gamins étaient méconnaissables. On ne distinguait plus aucun trait. Le nez, les lèvres, les sourcils, les joues… Tout n’était maintenant qu’un amas organique, une bouillie de chair et d’os, de sang et d’éclats de bois incrustés. Une plaie horizontale traçait une rature fatale au travers de leur cou. Les deux enfants avaient été égorgés, avant ou après avoir été passés à tabac. J-C détourna le regard, écœuré, et se força à reporter son attention sur autre chose pour tenir à distance les images qui s’imprimaient dans son cerveau. Celles d’une bûche de bois qui s’abattait impitoyablement sur les visages innocents de deux enfants prêts à aller se coucher.

De là où il était, J-C ne voyait pas encore le corps du père, mais il apercevait celui de la mère, étendu à côté de la table à manger, de l’autre côté de la pièce. Autour d’elle étaient agenouillés le médecin légiste et son assistant. Ils étaient accompagnés de deux autres personnes que J-C reconnut malgré leur accoutrement.

Florian, le procédurier de l’équipe. Le cadet également. À trente-deux ans, il avait la charge de répertorier tous les indices qui étaient trouvés, que ce soit sur les corps des victimes par le médecin légiste ou sur les lieux du crime par l’équipe scientifique. Il retranscrivait les auditions et les interrogatoires. Il couchait sur le papier chaque détail de l’enquête. Un travail titanesque qui ne pardonnait aucune erreur ni aucune approximation, même infime. Il était responsable du respect des procédures, et au moindre oubli ou à la moindre imprécision, le dossier à charge pouvait déraper et capoter devant le juge.

À ses côtés, Lucille Rahmani. 35 ans, nouvelle arrivée dans la brigade criminelle. Ancienne gendarme basée dans le sud de la France, elle avait pu intégrer l’équipe d’Ademski et revenir dans sa région natale grâce à son oncle, un général qui avait des relations dans les Hauts-De-France. Son teint mat, ses cheveux noirs et ses yeux châtaigne trahissaient ses origines iraniennes. Elle récoltait les indices et photographiait tout ce que relevaient le médecin légiste et son assistant. Ses photographies iraient enrichir le dossier de Florian. Sur ce coup, elle était un peu les « mains sales » du groupe. Un privilège douteux souvent réservé aux nouveaux arrivés.

Autour d’eux, les techniciens étaient eux aussi occupés à figer la scène de crime. Ils examinaient chaque centimètre carré à la recherche d’indices et photographiaient tout. Les paparazzi de la mort. Ça pouvait sembler déplacé, mais la justice avait besoin d’un maximum de détails pour pouvoir faire une reconstitution complète et exacte des lieux, si un juge le demandait. Des petits plots jaunes numérotés indiquaient la présence d’indices à relever ou de traces à examiner.

En s’approchant d’eux, J-C découvrit le corps du mari. Il était à terre, adossé contre l’arrière du divan, les jambes repliées dans une mare de sang. Les mains attachées dans son dos, une corde épaisse en guise de bâillon, et des marques de lacération sur tout le haut du corps. Buste, cou et visage. L’état de la dépouille donnait l’impression qu’une bête sauvage s’était acharnée sur lui. Il avait dû souffrir un long moment et mettre un certain temps avant de mourir.

Le capitaine Flament continua d’avancer vers le corps de la femme, saluant d’un geste ses collègues et l’équipe médicale. La victime était allongée sur le flanc, dénudée. Comme son mari, elle avait les mains attachées dans le dos, et une corde dans la bouche pour la réduire au silence. L’ondulation de ses longs cheveux, rendus poisseux par la transpiration et le sang, était figée sur le sol. Son corps présentait de nombreuses marques de coups et de lacérations, similaires à celles de son mari, mais elles paraissaient moins profondes. Elle aussi avait été torturée, mais pas de la même façon. Il semblait à l’enquêteur que le meurtrier avait pris son temps avec la femme, mais ne s’était pas acharné dessus. L’impression qui ressortait de cette partie du crime était plus de l’ordre de l’humiliation et de la domination que de la torture et de la frénésie meurtrière. Une plaie traversait le corps de la femme, au niveau de l’abdomen. Sans doute le coup fatal.

J-C demanda discrètement à Lucille ce qu’ils avaient pour l’instant.

— Pour la femme, de nombreux hématomes, commotions, marques de blessures par arme blanche, entama l’iranienne. Il l’a probablement cognée contre les murs, on y retrouve des marques de sang qui correspondent aux blessures infligées au visage. Elle a été déshabillée, mais à première vue il n’y a pas de trace de viol ou de sévices sexuels. Bâillonnée et ligotée, elle n’a pas pu se défendre, et a subi un certain nombre de blessures avant le coup fatal porté dans le bas du dos. L’arme est ressortie par le ventre.

— Tous les coups ont été portés ante-mortem, compléta le médecin légiste d’une voix presque mécanique. Nous aurons la liste exhaustive des coups infligés après l’autopsie, mais l’idée est là : elle a d’abord été frappée contre le mur à plusieurs reprises, puis peut-être à coups de poing et coups de pied. Ensuite, le tueur l’a laissée se traîner au sol, et peu après, il est passé à l’arme blanche…

— Elle a été déshabillée, mais n’a subi aucune violence sexuelle ?

— À première vue, confirma le médecin.

J-C détourna le regard vers le mari. Adossé contre le divan, il était tourné vers le corps de sa femme. Le tueur l’avait positionné là pour qu’il le voie humilier et torturer son épouse. Il voulait faire souffrir l’homme psychologiquement avant de le frapper dans sa chair. Il avait rossé sa femme, lui avait ôté ses vêtements, l’avait dominée, humiliée et terrifiée, sous le regard impuissant de son mari.

L’avait-il tuée avant de se mettre à torturer le père de famille ? Et les enfants, à quel moment avaient-ils été frappés à mort et égorgés ? Les parents avaient-ils assisté à ce massacre ?

Confusément, J-C sentait que le but du tueur était de faire souffrir au maximum le père de famille. Il imaginait bien dans quel ordre s’étaient déroulés les événements, mais préférait attendre les résultats des autopsies avant de tirer des conclusions. Le seul soulagement était l’absence de viol. Ça faisait partie des choses auxquelles J-C n’arrivait pas à s’habituer.

En sueur dans sa combinaison, Flament laissa ses collègues continuer leur travail et reprit son inspection de la maison, avec une pensée qui tournait en lui comme un leitmotiv. La scène de crime puait le sadique.

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