
Le syndrome d'Aurélie
Chapitre 3
Nous sommes en 1985. Assis devant son bureau Empire, Édouard contemple, pensif, ce morceau de métal de bizarre forme, fixé sur un socle en bois verni, témoin de sa première expérience de forgeron. Certains conservent, naturalisée, la tête de leur premier brochet, d’autres la photo bien enfouie au fond d’un portefeuille de leur première conquête, lui vénérait cet objet qu’un père trop tôt disparu l’avait autorisé à fabriquer pour la première fois. La chaleur, le bruit infernal, les fumées ravageuses avaient eu raison de la santé de Charles quelques années plus tôt. Et Édouard se remémorait souvent l’image de cet atelier, précurseur de l’entreprise florissante qu’il dirigeait aujourd’hui.
L’une des portes du bureau ouverte sans ménagement, une femme apparut. Un sourire crispé sur le visage, elle déclara :
— Dis donc Édouard, la Tunisie est très en retard, on manque cruellement de vêtements, les clients se plaignent !
Édouard ne répondit pas de suite. Henriette, sa femme depuis vingt-cinq ans, et bien que n’exerçant aucune fonction officielle dans l’entreprise, occupait un grand bureau à côté du sien. Aucun horaire ne l’astreignait, mais elle aimait parcourir l’usine pour en respirer l’atmosphère. Les femmes sont réputées pour leur intuition développée, et Henriette n’échappait pas à la règle. Mais chez elle cette faculté se complétait d’un sens pratique hors du commun. Édouard en était toujours amoureux. Très belle, elle lui avait donné trois enfants, et jouait un rôle informel de conseillère. Un rituel, établi inconsciemment entre eux, amenait parfois Henriette, en privé bien sûr, à déclarer, sur un sujet ou un autre : « Monsieur Chantegros, tu déconnes ! »
C’est le seul mot d’argot qu’elle osait employer, son éducation lui en interdisant tous les autres. Lorsqu’elle s’exprimait ainsi, Édouard savait que le sujet évoqué devenait hypersensible. Que ce soit à propos d’une décision financière, d’un investissement prévu, d’un recrutement ou de tout autre évènement, l’expression ne signifiait pas nécessairement un véto, mais au moins un avertissement appelant à remettre l’ouvrage sur le métier. Et à chaque fois que cela s’était produit, soit le projet fut abandonné, soit profondément amendé. Rien que pour cela, Henriette lui était indispensable.
— Je m’en occupe, merci et à tout à l’heure !
Dans les années 80, les pays du Maghreb débutaient leur industrialisation, en même temps qu’Édouard élargissait son programme de vente. Les deux orientations se rejoignirent très vite, la Tunisie se spécialisait dans la fabrication des vêtements de travail, et Édouard souhaitait adjoindre ces produits à sa gamme. La construction d’une usine de produits textiles près de Tunis fut décidée. De nombreux organismes mixtes facilitaient ces implantations, et six mois plus tard l’usine tournait. Une aubaine pour Chantegros, bénéficiant de prix de revient dérisoires, et donc de marges colossales sur le marché français. Seul bémol, les délais parfois fantaisistes.
Henriette, depuis son bureau contigu à celui d’Édouard, endossait également un autre rôle : celui de paratonnerre ! Tous les employés la connaissaient, soit de par sa présence à l’usine, mais surtout pour ses activités externes : kermesse paroissiale, bonnes œuvres en tous genres, cantines scolaires balbutiantes. Sa légendaire gentillesse, couplée à son don d’écoute, autorisait que tout puisse lui être dit. Et quand un problème surgissait, s’adresser directement à Édouard, au caractère ombrageux et emporté par moment, risquait de déclencher une réaction violente. Alors on s’adressait à Henriette, qui, soit résolvait le problème d’elle-même, soit choisissait le bon moment pour le soumettre à son mari.
Que de chemin parcouru depuis l’antique forge paternelle ! Au fil des années, agrandissements, déménagements, diversifications ont permis l’édification d’un petit groupe employant plus de cinq cents personnes. Suite à la fermeture des mines, libérant ainsi nombre d’ouvriers, et grâce aux aides proposées, une nouvelle usine fut installée à Alès. Principalement pour fabriquer de petites bétonnières, des compresseurs, et tous les matériels que la mécanisation galopante dans le bâtiment imposait aux entreprises. La construction puis la direction de l’usine fut confiée à Paul Lavier, le frère aîné de quelques années d’Henriette.
Après de brillantes études, la carrière professionnelle de Paul, jusque-là intégralement consacrée à la direction technique d’une entreprise de BTP, lui conférait l’indispensable expérience dans le métier. Henriette avait donc proposé cette candidature à Édouard, qui l’avait plébiscitée, considérant à juste titre qu’il était bien l’homme de la situation. Paul, marié à Christine, avait deux enfants d’une douzaine d’années. À l’époque, de nombreux Parisiens quittaient la capitale suite aux décentralisations, et le couple s’avérait plutôt satisfait de côtoyer régulièrement le soleil du midi.
Henriette et Édouard, n’avaient ni l’un ni l’autre fréquenté très assidûment l’école, ce qui les rapprochait également. Édouard n’aimait pas les études et attendait impatiemment la sortie pour rejoindre en courant la forge de son père. Un bac réussi miraculeusement, puis une année d’école professionnelle en pointillés ne lui conféraient pas un niveau d’exception. Mais c’était un autodidacte sérieux, appliqué, et muni d’un excellent garde-fou… Monsieur Chantegros, tu déconnes… Combien de fois Henriette ne l’avait-elle pas sauvé du désastre !
Henriette, fille d’un médecin de campagne bon enfant, très belle femme, grande, distinguée, ne chérissait pas non plus l’école. Elle se révélait surtout chef de bande, organisant la rébellion contre l’autorité scolaire, ce qui lui valut nombre de punitions sévères. Une meneuse séduite un jour par la personnalité d’Édouard, ses projets, ses fantasmes parfois. Et sa fonction, par procuration, de directrice cachée de l’entreprise Chantegros lui permettait de s’éclater dans l’ombre. Tirer les ficelles lui convenait parfaitement.
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