
Le secret de Sophie
Chapitre 3
Le lendemain matin, Sophie a descendu les escaliers, vêtue d'un peignoir de soie. Elle a posé une main sur mon épaule alors que je fixais une tasse de café froid.
« Alex, il faut qu'on parle. Je sais que j'ai été distante hier. J'étais sous le choc. Je regrette tellement de ne pas être restée jusqu'au bout. Pardonne-moi. »
Ses paroles étaient lisses, répétées. Mais maintenant, j'entendais le vide derrière chaque mot. Je n'ai pas répondu, me contentant de hocher la tête.
« Je pense qu'il faut aller de l'avant, » a-t-elle poursuivi. « Pour honorer sa mémoire, on doit être forts. J'ai pensé que... ce serait mieux de ranger ses affaires. Pour ne pas avoir à voir ça tous les jours. »
Mon cœur s'est serré. Je voulais lui dire de ne toucher à rien. Chaque objet de Chloé était un trésor.
« Je voulais justement qu'on le fasse ensemble, ce week-end, » ai-je dit d'une voix rauque.
Elle a eu un petit sourire triste.
« Oh, mon cœur. Je ne voulais pas t'imposer ça. Je m'en suis déjà occupée hier soir, pendant que tu dormais. J'ai tout donné à une association. »
J'ai levé les yeux vers elle, incrédule.
« Tout ? »
« Oui, tout. Ses vêtements, ses jouets... Je ne pouvais pas supporter de les voir. C'est comme si elle n'avait jamais... »
Elle n'a pas fini sa phrase, mais je l'ai comprise. C'est comme si elle n'avait jamais existé. Elle était en train de l'effacer. Méthodiquement.
Je me suis levé et je suis monté dans la chambre de Chloé. La pièce était stérile. Les murs roses étaient nus. Le lit était fait, sans sa peluche préférée, un lapin à l'oreille déchirée. L'armoire était vide. Il ne restait rien. Juste une odeur de produit nettoyant.
Sophie m'a suivi.
« C'est mieux comme ça, tu ne crois pas ? »
Je me suis tourné vers elle, le corps tremblant de fureur contenue.
« Est-ce qu'elle a souffert ? Là-bas, en Suisse. »
Elle a semblé surprise par ma question.
« Alex, on en a déjà parlé. Les médecins ont dit que non. C'était paisible. »
« Paisible ? » ai-je répété, le mot me brûlant les lèvres. « Elle m'a appelé la veille. Elle disait qu'elle avait hâte de rentrer. Elle voulait qu'on aille à la mer. Elle n'avait pas l'air de quelqu'un qui allait mourir paisiblement. »
Son visage s'est durci.
« C'était une enfant. Elle ne comprenait pas la gravité de sa maladie. Elle était optimiste, c'est tout. Arrête de te torturer avec ça. »
Elle a tourné les talons et m'a laissé seul dans la chambre vide.
Plus tard dans la journée, alors qu'elle était sortie faire des courses, je suis allé fouiller dans le garage. J'espérais, contre toute logique, qu'elle n'avait pas tout jeté. Et j'ai trouvé. Dans un grand sac poubelle noir, prêt à être mis sur le trottoir, il y avait quelques-unes de ses affaires. Pas les jouets, ni les jolis vêtements. Juste des choses qu'elle avait jugées sans importance : une boîte à chaussures remplie de ses dessins, son premier cahier d'écriture, un cadre photo cassé avec une photo de nous deux.
Et le lapin à l'oreille déchirée.
J'ai serré la peluche contre moi, son odeur familière me remplissant les narines. C'était tout ce qui me restait d'elle.
J'ai mis la boîte et le lapin dans ma voiture et j'ai conduit jusqu'à mon ancien atelier. C'est une petite dépendance que j'avais louée il y a des années pour mes projets d'ingénierie, avant de tout mettre en pause pour ma famille. C'était notre endroit secret avec Chloé. On l'appelait "la cabane de Papa". Sophie n'y avait jamais mis les pieds.
J'ai passé des heures à nettoyer et à ranger l'endroit. J'ai accroché ses dessins au mur. J'ai posé le lapin sur un petit fauteuil. J'ai mis la photo de nous deux sur mon bureau. Ce n'était pas grand-chose, mais c'était son espace. Un endroit où son souvenir ne serait pas effacé par sa mère. C'était mon sanctuaire.
Quand je suis rentré à la maison ce soir-là, une paire de chaussures pour homme que je ne connaissais pas était posée dans l'entrée. Des mocassins en cuir chers, pas du tout mon style.
Une angoisse sourde m'a étreint.
Je suis entré dans le salon. Sophie était là, un verre de vin à la main. À côté d'elle, sur le canapé, était assis un homme charismatique, au sourire carnassier. Marc Fournier.
Il était là. Dans ma maison. Le jour même où j'avais enterré ma fille qu'ils avaient assassinée ensemble.
Sophie s'est levée, tout sourire.
« Alex ! Te voilà. Je te présente Marc. Tu te souviens, je t'ai parlé de lui ? Mon ami d'enfance. Il est venu me soutenir. Il n'a pas pu venir à l'enterrement, il était en voyage d'affaires très important. Il s'en excuse sincèrement. »
La bile est montée dans ma gorge. Le culot. L'arrogance. Ils me prenaient vraiment pour un idiot.
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