
Le Pardon Impossible: Une Famille Brisée
Chapitre 3
Je suis devenue une âme errante, un simple spectateur de la tragédie qui a suivi ma mort. C'est une sensation étrange, de flotter au-dessus de son propre corps sans pouvoir rien faire, sans ressentir ni la douleur ni le froid.
Le lendemain de ma mort, un orage a éclaté sur Paris. Des éclairs zébraient le ciel et le tonnerre grondait, comme si la nature elle-même pleurait mon sort. C'est sous cette pluie battante que des éboueurs ont trouvé ce qui restait de moi, jeté sans ménagement dans une benne à ordures.
J'ai observé la scène d'en haut. Les gyrophares bleus et rouges dansant sur les murs humides, les policiers en uniforme installant un périmètre de sécurité. Et puis, je l'ai vu arriver. Mon père, l'inspecteur Dubois.
Il est descendu de sa voiture, le visage fermé, imperméable à la pluie comme aux émotions. Il s'est approché de la scène de crime, son collègue, un homme plus jeune nommé Léo, à ses côtés.
« Qu'est-ce qu'on a ? » a demandé mon père d'une voix neutre.
Léo a grimaillé. « Un sac. Ou plutôt, plusieurs sacs. Des morceaux... Chef, c'est moche. Vraiment moche. »
J'ai suivi leur regard vers les sacs mortuaires noirs alignés sur le sol. Mon corps. Ou ce qu'il en restait. Découpé, démembré. Un puzzle macabre.
La morgue était froide et stérile. L'odeur de désinfectant était entêtante. J'ai flotté à travers les murs et je me suis retrouvée dans la salle d'autopsie, un endroit que mon père connaissait par cœur. C'était son domaine, là où il faisait parler les morts.
Aujourd'hui, la morte, c'était moi.
Mon père a enfilé une blouse blanche et des gants en latex avec une précision chirurgicale. Léo se tenait à côté de lui, les yeux rouges et l'air nauséeux.
« Putain, Dubois... Le légiste dit qu'il n'a jamais vu un tel acharnement. La victime a été dépecée. Vivante. »
Mon père n'a pas cillé. Il a ouvert le premier sac. À l'intérieur, un amas de chair et d'os.
« Commence par le torse et les membres. On doit reconstituer le corps pour l'identification. Chaque morceau compte. »
Son professionnalisme était terrifiant. Il parlait de moi comme d'une simple pièce à conviction.
Léo a dégluti difficilement. « Chef, ça ressemble... ça ressemble à sa signature. »
« Qui ? »
« Le Boucher de la Pluie. Ça fait huit ans qu'on n'avait pas entendu parler de lui. Depuis... depuis l'affaire de ton fils. »
Le nom a résonné dans la pièce silencieuse. Le Boucher de la Pluie. Un tueur en série sadique qui avait terrorisé Paris des années auparavant. Il ciblait les jeunes, les torturait avant de les abandonner sous la pluie. L'enquête avait été menée par mon père. On disait que le tueur lui en voulait personnellement. La dernière victime présumée du Boucher avait été Louis. L'avion écrasé était considéré comme une fuite désespérée du tueur pour échapper à la police, emportant mon frère avec lui.
Mon père a figé son geste. Une ombre est passée sur son visage, un éclair de douleur ancienne. Mais elle a disparu aussi vite qu'elle était apparue.
« C'est une possibilité, a-t-il dit d'une voix sèche. On verra. »
Alors qu'ils commençaient le travail macabre, le téléphone de mon père a sonné. C'était un de ses agents.
« Chef, on a une description approximative de la victime. Une jeune femme, environ dix-huit ans, cheveux longs et bruns. On a retrouvé un sac à proximité, avec une carte d'étudiante au nom de Jeanne Dubois. »
Un silence de mort s'est installé dans la salle. Léo m'a regardé, puis a regardé mon père, le visage décomposé.
« Dubois... Jeanne... c'est pas ta fille ? »
J'ai retenu mon souffle inexistant. C'était le moment. Le moment où il allait comprendre.
Mais la réaction de mon père m'a glacée jusqu'à l'âme.
Il a ricané. Un son sec, sans joie.
« Ma fille ? Cette menteuse ? Elle a probablement encore fugué pour attirer l'attention. Elle adore ce genre de drame. Laissez tomber, elle réapparaitra dans quelques jours en pleurnichant. Franchement, Léo, parfois je me dis qu'elle aurait mieux fait de mourir à la place de mon fils. »
Il a prononcé ces mots avec un tel détachement, un tel mépris, que même Léo en a eu le souffle coupé.
Pour lui, j'étais déjà morte depuis longtemps. Depuis huit ans, pour être précis.
J'ai flotté au-dessus d'eux, une spectatrice invisible de ma propre déshumanisation. Je l'ai regardé, lui, mon père, l'homme qui m'avait donné la vie, assembler les morceaux de mon corps sans savoir que c'était le mien.
C'était une scène surréaliste. Il travaillait avec une concentration intense, ses mains expertes manipulant les pinces et les aiguilles, recousant ma peau, alignant mes os.
« Regarde ça, Léo, a-t-il dit, le ton purement professionnel. Le tueur a utilisé une lame très fine, probablement un scalpel chirurgical. Et il a versé du sel sur les plaies pour augmenter la souffrance. C'est pas un simple meurtre, c'est de la torture. »
Il a examiné une de mes mains.
« Les ongles ont été arrachés un par un. Et regarde ces marques sur les poignets et les chevilles. Elle a été attachée. »
Il s'est arrêté, a secoué la tête avec une sorte de respect mêlé de dégoût pour la cruauté du tueur.
« Quelle haine... Qu'est-ce que cette pauvre fille a bien pu lui faire pour mériter un tel sort ? C'est un monstre. Un véritable monstre. »
En prononçant ces mots, il faisait preuve de plus de compassion pour une victime anonyme qu'il n'en avait jamais eu pour moi au cours des huit dernières années.
Une partie de moi, l'âme brisée que j'étais devenue, s'est sentie presque soulagée. Soulagée que mon visage soit si abîmé, qu'il ne puisse pas me reconnaître tout de suite. Je voulais retarder le plus possible le moment où il devrait affronter la vérité.
La vérité sur ce qu'il m'avait fait. La vérité sur l'horreur qu'il avait laissée s'abattre sur sa propre fille.
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