
Le Pacte des Âmes Liées
Chapitre 2
Ses pas n'étaient plus vraiment des décisions. Ils semblaient dictés par quelque chose d'extérieur, une force invisible qui guidait chacun de ses mouvements comme si son corps avait cessé de lui appartenir. Devant elle, la forêt s'étendait, massive et obscure, baignée par une lumière lunaire froide qui donnait aux arbres une allure presque irréelle.
Elara sentait son cœur marteler sa poitrine alors qu'elle approchait de l'endroit où elle avait aperçu Kael Blackwood quelques instants plus tôt.
Mais lorsqu'elle atteignit enfin la frontière entre le monde civilisé et les bois, il n'y avait plus personne.
Le vide.
Seulement le vent, les troncs immobiles et une sensation étrange qui lui nouait l'intérieur.
« Il y a quelqu'un ? » lança-t-elle doucement, sa voix tremblante se perdant dans l'immensité silencieuse.
Aucune réponse humaine. Uniquement le chant régulier des insectes nocturnes, indifférent à son trouble.
Elle fronça les sourcils, hésitante. Peut-être avait-elle rêvé. Peut-être que la fatigue, la peur ou l'émotion avaient altéré sa perception. Pourtant, cette pression dans sa poitrine ne disparaissait pas. Au contraire, elle semblait grandir, comme une corde invisible qui tirait sur elle depuis l'obscurité des bois.
Un frisson la traversa.
S'aventurer seule ici, de nuit, relevait de la folie pure. Encore plus pour une oméga sans défense comme elle. Et pourtant, une certitude étrange, presque instinctive, lui soufflait de continuer.
Elle inspira profondément, puis franchit la limite des arbres.
Dès qu'elle entra sous la canopée, la forêt sembla se refermer derrière elle comme une entité vivante. Les branches formaient une voûte serrée, laissant filtrer des éclats de lune qui tombaient au sol en tâches pâles et mouvantes.
Elara avança.
Chaque pas intensifiait cette sensation dans sa poitrine, comme si quelque chose, ou quelqu'un, l'appelait au plus profond de la forêt.
« C'est absurde... » murmura-t-elle en serrant les poings. « Je devrais faire demi-tour. »
Mais son corps ne répondait pas à cette logique. Il continuait d'avancer, attiré malgré elle.
Et plus elle progressait, plus la sensation devenait nette, chaude, presque réconfortante, comme une présence familière qu'elle aurait oubliée.
Un détail finit par la troubler davantage encore.
La forêt ne se comportait pas normalement.
Les branches semblaient s'écarter légèrement sur son passage. Les racines, habituellement traîtresses, se faisaient discrètes sous ses pieds, comme si le sol lui-même la guidait au lieu de la piéger.
Et surtout... le silence.
Les bruits habituels de la nuit avaient disparu. Aucun cri d'oiseau nocturne, aucun froissement de feuilles, aucun souffle animal. Comme si tout retenait son souffle en attendant quelque chose.
Ou quelqu'un.
Après une dizaine de minutes de marche, des voix brisèrent ce silence inhabituel.
Des voix masculines.
Elara ralentit aussitôt, le corps tendu. Son instinct lui cria de reculer. Et si c'était un piège ? Et si Céleste l'avait poussée ici pour la ridiculiser davantage ?
Mais la sensation dans sa poitrine devint si forte qu'elle en devint presque douloureuse.
Elle continua malgré tout, avançant à pas prudents jusqu'à atteindre la lisière d'une clairière.
Ce qu'elle découvrit la figea sur place.
Trois silhouettes masculines se tenaient au centre, formant un triangle parfait. Torse nu, leurs corps puissants luisaient légèrement sous la sueur, malgré la fraîcheur nocturne.
Même de loin, elle les reconnut immédiatement.
Les triplés Blackwood.
Kael, Ronan et Darian, les fils de l'Alpha Marcus.
Kael se tenait légèrement en avant, imposant, charismatique, ses cheveux sombres coupés courts encadrant un visage concentré. Il bougeait avec une précision froide, comme s'il contrôlait chaque respiration.
Ronan, plus sauvage, se déplaçait avec une énergie presque indomptée, les muscles tendus, un sourire dangereux au coin des lèvres, comme s'il attendait un défi permanent.
Darian, lui, observait. Silencieux, calculateur, ses gestes mesurés, ses yeux analysant tout avec une précision inquiétante.
Ils étaient en train de s'entraîner... ou de se battre. Elara n'aurait su le dire. Leurs mouvements étaient trop rapides, trop puissants pour ses yeux humains. Tout semblait se mêler en une chorégraphie brutale et parfaite à la fois.
Puis, soudain, tout s'arrêta.
En même temps.
Les trois frères se figèrent, puis tournèrent la tête vers elle avec une synchronisation troublante.
« Qui est là ? » lança Kael d'une voix grave, autoritaire, qui vibra dans l'air comme un ordre.
Elara recula instinctivement, mais son pied accrocha une racine. Elle bascula en avant, poussant un cri bref, et tomba à genoux au bord de la clairière.
« Je... désolée ! » balbutia-t-elle en se redressant précipitamment. « Je ne voulais pas regarder, je... »
Les mots moururent dans sa gorge.
Les trois regards étaient fixés sur elle.
Et quelque chose clochait.
Leurs yeux.
Ils ne brillaient pas du doré habituel des loups de la meute. Ils reflétaient une lueur argentée, froide et irréelle, identique à celle qu'elle avait entrevue plus tôt chez Kael.
Une chaleur brutale explosa alors dans le corps d'Elara.
Elle inspira vivement, déstabilisée. Cette sensation dans sa poitrine s'étendit, se démultiplia, comme si une connexion invisible venait de s'ouvrir entre elle et eux.
Pendant une fraction de seconde, elle aurait juré voir des filaments lumineux, argentés, s'étirer dans l'air entre elle et les triplés.
Les trois frères réagirent simultanément.
Kael fit un pas en arrière, comme frappé par une force invisible. Ronan émit un son rauque, entre le grognement et la surprise. Darian, lui, écarquilla légèrement les yeux, totalement figé.
« Qu'est-ce que c'est ? » gronda Kael en portant une main à sa poitrine.
« Je ne fais rien ! » s'empressa de répondre Elara en reculant. « Je ne comprends pas... »
Ronan avança légèrement, inspirant profondément l'air autour d'elle.
« C'est elle... » murmura-t-il, troublé. « C'est vraiment elle. »
« Impossible », trancha Kael immédiatement. « C'est une oméga. »
« Regarde ses yeux », intervint Darian plus doucement.
Elara porta instinctivement la main à son visage.
« Mes yeux sont marron... » protesta-t-elle.
« Plus maintenant », souffla Ronan en s'approchant encore.
L'instinct d'Elara lui hurla de fuir, mais son corps restait figé, pris dans une tension inconnue.
Kael fit un pas en avant.
« Reculez », ordonna-t-il à ses frères, avant de fixer Elara. « Qui es-tu ? »
Elle déglutit.
« Elara Moon... je travaille au restaurant de la meute. Je vis dans les cabanes à la frontière du territoire. »
Un éclair de reconnaissance traversa le regard de Darian.
« L'orpheline », dit-il calmement. « Sans famille. »
« J'ai une famille ! » répondit-elle aussitôt, même si sa voix tremblait. Mais le mensonge sonnait creux.
Kael plissa les yeux.
« Pourquoi es-tu ici, à cette heure ? »
Elle hésita.
Comment expliquer l'inexplicable ? Cette attraction, cette force qui l'avait conduite jusqu'à eux ?
« Je... j'ai senti quelque chose m'appeler », admit-elle finalement. « Je n'ai pas pu résister. »
Un échange silencieux passa entre les trois frères.
Darian brisa le silence.
« C'est son anniversaire. Dix-huit ans. »
Elara cligna des yeux, surprise.
« Comment tu sais ça ? »
Il ne répondit pas.
Ronan s'approcha encore.
« Yeux argentés... attirance... » murmura Darian.
Kael serra la mâchoire.
« Non. Pas avec une oméga. »
« Nous l'avons tous senti », répondit Ronan sans la quitter des yeux.
L'atmosphère devint électrique.
« Assez ! » tonna Kael.
Sa voix, chargée d'autorité alpha, fit trembler Elara malgré elle.
Le silence retomba, lourd, écrasant.
Elara recula d'un pas.
« Je devrais partir... »
« Attends », dit Darian.
Il s'approcha lentement, prudemment.
« Ton poignet. »
Hésitante, Elara tendit le bras.
Darian observa attentivement la peau, comme s'il cherchait quelque chose d'invisible.
« Il n'y a rien », déclara Kael.
« Pas encore », répondit Darian.
Ronan encercla légèrement Elara. Elle se retrouva prisonnière de leurs présences. Leurs odeurs mêlées l'étourdissaient.
Pin, fumée, pluie... et quelque chose de primitif, presque surnaturel.
Un hurlement déchira soudain la nuit.
Les trois frères se figèrent.
« Père », dit Kael. « Il nous appelle. »
« On ne peut pas la laisser », protesta Ronan.
« On le peut », répondit Kael fermement.
« Rentre chez toi, oméga », ordonna-t-il enfin à Elara.
Sa voix ne souffrait aucune contestation.
Elara recula malgré elle.
« Ce n'est pas fini ! » lança Ronan alors qu'elle s'enfuyait.
Mais Kael répliqua aussitôt :
« Si. Ça l'est. »
Elle courut.
Sans s'arrêter.
Sans comprendre.
Jusqu'à sa cabane.
La porte verrouillée.
Son souffle brisé.
Son esprit en chaos.
Et pourtant... dans sa poitrine, quelque chose continuait de vibrer.
Jusqu'à ce qu'elle s'endorme enfin, épuisée, hantée par des fils argentés et une voix invisible.
« La lune a choisi... »
Au réveil, la lumière du jour inondait la pièce.
Elle se leva, vacillante, puis se dirigea vers le miroir.
Et hurla.
Sur son poignet, une marque brillante.
Et dans ses yeux... l'argent avait remplacé le marron.
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