
Le Millionnaire Qui M'a Relevée
Chapitre 3
Le type libidineux me sourit avant d'essuyer les commissures de ses lèvres entre son pouce et son index, puis il revient planter ses yeux baveux entre mes seins. Je referme mon manteau malgré le chauffage et grommelle à nouveau vers lui :
– Vous n'êtes pas censés être puritains, vous les Américains ? Désolée mais vous ne ressemblez en rien à Jon Snow et il n'y a que lui qui pourrait me faire supporter cette fucking tempête de neige enfermée dans une voiture qui sent la chaussette. Rassurez-moi, vous portez vos fucking chaussures, là ? Très bien, alors appuyez sur le champignon, Jon-Michel, regardez devant vous et évitez les plaques de verglas, c'est tout ce qu'on vous demande. Je veux juste rentrer chez moi, arriver entière et donner tort à mon frère, OK ? Fuck, fuck et re-fuck !
Le chauffeur grommelle un « OK » baveux et je crois que je préfère ne pas savoir avec quoi il est « OK » exactement.
Aéroport Liberty de Newark, enfin.
Avec un nom pareil, on est forcément faits pour s'entendre.
Sauf que je ne suis apparemment pas la seule à avoir eu cette brillante idée : l'aéroport est plein à craquer. De ce que je vois, ce que j'entends, au milieu de cette agitation moite, des visages rougis, des cris agacés, des pas pressés et des valises à roulettes qui s'entrechoquent, j'en déduis que les avions décollent encore ici. Mais pas pour longtemps. Autour de moi, ça grouille, ça joue des coudes, ça sourit pour de faux en se marchant dessus pour de vrai, la foule est compacte, la tension palpable. Dans ce remake urbain des Hunger Games, les gens ont l'air prêts à tout – vider leur compte en banque, vendre un organe, se rouler par terre, abandonner leur sandwich ou piétiner leur propre dignité – pour trouver un vol.
Et je fais partie de ceux-là.
Le bonnet de travers sur la tête, mes deux valises roulant dans mon sillage, je me faufile comme je peux entre les corps impatients et les cœurs insoumis, scanne du regard les panneaux d'affichage sans m'arrêter, repère le Newark – Paris qu'il me faut et débarque au comptoir de la compagnie aérienne comme une furie. Je patiente derrière un grand type suant et une petite dame chic en trépignant. Mon pompon ne tient plus qu'à un cheveu au sommet de mon crâne mais je tiens bon. Mon tour venu, je dégaine passeport et carte bleue en même temps que mon regard le plus implorant.
– Pitié, dites-moi qu'il vous reste une place sur le vol pour Paris !
– On a eu quelques annulations en classe économique à cause de la tempête, vous arrivez juste à temps. – Je prends !
La neige cotonneuse virevolte toujours dehors, en tous sens, l'air de ne pas du tout savoir quel est son projet de vie, mais la température intérieure, elle, continue à grimper dans le but assumé de nous torturer. Et sans doute comme la plupart des femmes dégoulinantes ici présentes, je me demande si je suis par miracle en train de maigrir sans rien faire. Je retire quand même mon bonnet et secoue la tignasse brune tout aplatie qui se trouvait dessous. L'hôtesse en uniforme et chignon parfait me sourit, l'air de compatir, avant de se tourner vers son écran. Elle imprime mon billet puis me le tend.
– Dites, cette tempête... Ce n'est pas méchant, hein ? L'avion ne va pas se crasher avec nous dedans ?
– Vous vous apprêtez à prendre l'un des derniers vols autorisés mais toutira bien, madame. On ne laisse pas décoller un avion si toutes les conditions de sécurité ne sont pas réunies.
J'acquiesce tout en voyant ma vie défiler et mon frère inscrire sur ma pierre tombale : « À ma Boulette de sœur regrettée, je te l'avais bien dit. » Au moins, j'ai maintenant un billet d'avion pour m'éventer.
Dix minutes plus tard, je brûle sans doute cent calories supplémentaires en déposant mes deux valises d'une tonne sur le tapis roulant. Je ne peux pas m'empêcher de leur faire un petit signe de la main en reniflant au moment de les laisser prendre leur envol loin de maman.
Autour de moi, les gens me regardent bizarrement.
Une actrice née, je vous dis.
***
Fin d'après-midi, fin de mois de novembre, la nuit commence déjà à tomber sur l'aéroport et j'admire les lumières dehors qui essaient de se faire plus jolies que les flocons – il faut croire qu'il m'arrive de ne pas tout détester, parfois. Il me reste quelques minutes à tuer avant d'embarquer, alors quand le visage de ma mère s'affiche sur l'écran de mon téléphone, je décroche sans réfléchir et l'entends me demander d'une voix distraite :
– Willa, tout va bien à New York ?
– Il neige. Beaucoup.
– Ah, ça doit être joli... Tu as des nouvelles de ton frère ?
Un soupir discret m'échappe. Je sais pertinemment qu'elle m'appelle uniquement pour ça, prendre de ses nouvelles à lui. Wolf et elle sont en froid depuis une éternité et je lui sers presque quotidiennement d'indic.
– Je ne sais pas ce qu'il a mangé au petit déjeuner, maman, ironisé-je. Nisi son transit est régulier. Ce que je sais, en revanche, c'est que je dois rentrer à Paris aujourd'hui et que je viens de dilapider une petite partie de la fortune de ton fils pour trouver un avion qui accepte de décoller. Il va sûrement me tuer à l'arrivée... Enfin, si je ne meurs pas avant, le visage ratatiné contre un hublot.
– Qu'est-ce que tu racontes, encore ?
– Je dois y aller, maman.
– Déjà ?
– Je m'apprête à embarquer !
– Mais...
– Bye !
***
Une nouvelle voix doucereuse appelle les passagers du vol Newark – Paris et je me rue à la porte d'embarquement avec cette allure très précise : la marche la plus rapide que tes jambes te permettent mais qui ne donne pas non plus l'impression que tu cours comme une sauvage. Un peu de tenue, tout de même.
La dernière fois que j'ai « marché-couru » comme ça, dignement mais en me déboîtant quand même les hanches à chaque pas, c'était pour les soldes d'une grande marque un mercredi à l'ouverture, en souriant faussement à mes rivales. Et la fois d'avant, pour avoir du rab de frites à la cantine sans passer pour une morfale.
Quelle violence, cette vie.
Quand j'atteins enfin mon siège, je vérifie mon billet avant de déranger le type déjà assis en bordure d'allée – et qui a sans doute dû courir comme un dératé pour atterrir ici avant moi, je le sens d'ici, vieux malpoli. Je lui souris, il soupire. Je sens qu'on va s'adorer. Il me regarde de la tête aux pieds, plusieurs fois, puis décale à peine ses genoux et me laisse un espace de dix centimètres pour passer mon fessier à peine plus épais. Je le remercie en ironisant, il grommelle en soupirant encore. Je sens que l'ironie ne va pas suffire longtemps. Je serre mon sac à main contre moi pour éviter de le heurter et finis par m'asseoir dans un trou de souris, coinçant un pan de sa parka sous ma cuisse au passage.
– Ttt, rrrohhh ! bougonne bruyamment le type en tirant dessus.
Il a beau ne pas avoir prononcé un seul mot audible, j'ai perçu qu'il était français. Dans toute sa splendeur.
– Oui, c'est-à-dire ?
– Vous ne pouvez pas faire un peu attention avec... tout ça ?
D'un petit geste dédaigneux de l'index, il fait le tour de mon corps. Et mon sang se met à tournoyer aussi dans mes veines surchauffées.
– Je suis assise sur mon siège, monsieur, je ne fais rien d'autre que respirer, là. Avec « tout ça ».
– Non, vous êtes assise sur mon anorak et je ne peux plus bouger. Quandon a vos... mensurations, on pense un peu aux autres.
– Personne n'a prononcé le mot « anorak » depuis 1996 et vous pouvez aller bouger dans une autre allée pour laisser mes mensurations tranquilles, merci.
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