
Le manifeste des ombres
Chapitre 3
Le capitaine Jimenez était un policier consciencieux, à l’ancienne. On le surnommait Jim, le fils d’Eliott. Tout le monde ne comprenait pas du premier coup. Il était toujours vêtu de la même façon. Dans sa garde-robe, à côté de ses jeans et de ses blousons en cuir, il y avait des jeans et des blousons en cuir. C’était un vieux garçon, victime quelque part de son implication. Les horaires des officiers de police étant souvent difficilement compatibles avec une vie familiale équilibrée. Bien sûr, il y avait eu des tentatives, mais elles s’étaient toutes soldées par un échec. Et, c’était un taiseux presque autant que Peyo Irribaren, son collègue. Quand l’un disait bonjour à l’autre le matin, l’autre attendait le soir pour lui répondre bonsoir.
Comme tous les matins, il se rendait aux halles de Bayonne pour y prendre son café. Il avait pris cette habitude des années plus tôt quand de l’autre côté de la Nive, le petit Bayonne était un fief de l’ETA. C’était son point d’observatoire habituel. Ça ne lui avait rien apporté si ce n’est une excuse pour prendre son café du matin dans un cadre bien plus agréable que le commissariat.
En arrivant, il fut interpellé par Édouard :
— Lord Jim, venez vous joindre à moi, s’il vous plaît.
Il aimait bien Édouard. Cette façon d’appeler tout le monde en commençant par Lady ou Lord, son accoutrement, ses manières de Dandy, tout en lui l’énervait. Mais il devait reconnaître que c’était un fin analyste et un esprit aiguisé.
— C’est vous qui payez ?
— Promis !
Il le rejoignit de bonne grâce.
Édouard attaqua sans préambule :
— Avez-vous noté, ces derniers temps, un accroissement des vandalismes sur des voitures de luxe ?
— Pas particulièrement. Il y a quinze jours, on a eu une Ferrari brûlée sur le parking d’un centre commercial. Mais ça arrive parfois.
— Rien d’autre ?
— Non, rien de particulier qui me vienne à l’esprit.
— Auriez-vous un moment pour passer à mon bureau dans la journée ? J’ai quelque chose à vous montrer. C’est… interpellant.
— Alors, je ne vais pas cracher sur une interpellation. Elles se font rares ces derniers temps.
Édouard ne lui connaissait pas autant d’esprit et décida que ce, n’était qu’un pur hasard. Il rangea ça plutôt dans les perles de la maréchaussée.
Édouard paya et ils marchèrent vers son bureau. Ils étaient à 5 min de la rue Portneuf et en profitèrent pour flâner et échanger quelques banalités. Cette rue était celle d’où les touristes prenaient le plus de photo des flèches de la cathédrale. Quand un Bayonnais rentre à Bayonne, il se sait chez lui dès qu’ils voient ces deux clochers. Ils portent sur la vieille ville une douce bienveillance, comme un phare urbain qui rassurerait des marins en voiture. C’était une rue droite, mais pas tout à fait, bordée d’arcade mais pas complètement. Édouard la voyait comme une rivière qui amenait le promeneur de l’église à l’Adour. Il aimait cette rue.
Arrivés au bureau, Édouard pria le capitaine de s’asseoir.
— J’ai remarqué, à travers les lectures de la presse régionale, d’ici et d’ailleurs une étrange coïncidence. Depuis exactement trois semaines, des vandalismes ont lieu sur des voitures, des bateaux ou des lieux de luxe. Cela a commencé ici puis s’est répandu vers Bordeaux puis Toulouse. En tout 23 attentats, 15 voitures de grand luxe style Ferrari, Aston Martin, ce genre de marque. 6 équipements hôteliers de luxe ont été vandalisés. Notamment le Grand Hôtel de Bordeaux qui a vu sa piscine teintée par du bleu de méthylène. Le plus marrant c’est d’imaginer la tête du Schtroumpf qui en est ressorti. Et il y a aussi 2 bateaux de luxe qui ont été rendus inutilisables. J’ai estimé entre 3,5 et 4 millions d’euros de dégâts. Et le point commun de ces attaques, c’est que ce sont des signes extérieurs de richesse.
— Vous êtes en train de me dire qu’un ou plusieurs individus sont en train de s’attaquer aux signes extérieurs de richesse ?
— En fait, c’est un groupe, car 3 attentats ont eu lieu à quelques dizaines de minutes d’intervalle à Biarritz, Bordeaux et Toulouse.
— Qu’est-ce qui vous a mis la puce à l’oreille, un indic ?
— Non, je lis la presse française tous les matins, et je raffole des chiens écrasés. Et puis, dans la presse, nous n’avons pas d’indic, juste des sources
— Bah, il n’y a pas de différence.
— La même qu’entre un pro et un amateur. La source n’a rien à gagner, si ce n’est que l’information soit révélée. L’indic, en général, il sauve son cul.
— C’est une façon de voir les choses. Mais qu’attendez-vous de moi ?
— Eh bien, je me disais que vous auriez peut-être envie de creuser, de contacter vos homologues Bordelais et Toulousains pour voir si un mode opératoire se détachait ou si on avait déjà appréhendé quelqu’un.
— C’est ce que je comptais faire, mais je ne pourrais pas vous révéler les informations. Je suis tenu au secret professionnel.
— Moi aussi, Lord Jim, moi aussi.
— Alors dès que je n’aurais rien à vous dire, je vous appelle.
— Voilà, merci, d’avance.
Le policier quitta son bureau. Pour l’instant, il ne pouvait pas plus avancer.
Les prochains jours, il continuerait à scruter les journaux. Il savait déjà, au fond de lui-même, qu’il tenait un scoop. Mais lequel ?
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