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Couverture du roman Le grand déballage d'amour

Le grand déballage d'amour

Joséphine, Clara et Adèle partagent leurs récits de vie, marqués par une douleur profonde qu'elles tentent de surmonter. Face aux épreuves, ces trois femmes découvrent la force de l'empathie et de la solidarité humaine. Pourtant, une vérité bouleversante émerge : elles ne forment qu'une seule et même personne. Atteinte d'une leucémie foudroyante, cette femme refuse de céder au désespoir. Elle puise alors une résilience inattendue dans un « amour en trois dimensions ».
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Chapitre 2

Parmi les nombreuses marques de sympathie que je reçois, je pense que je garderai à tout jamais dans ma mémoire, la visite dans ma chambre stérile d’un collègue lui-même poursuivi par le cancer, dont je ne voyais que les yeux pétillants et souriants. Il avait capté que je me laissais aller et me dit : « Joséphine, tu ne peux pas abandonner, trop de monde t’attend dehors à commencer par tes enfants. Tu dois trouver la force de continuer, tu ne peux pas baisser les bras ». Cette phrase a eu l’effet d’un électrochoc et peu à peu, j’ai repris du poil de la bête. Si cette phrase a eu un tel impact sur moi, c’est par sa véracité et sa sincérité. Émanant d’un autre malade ayant expérimenté avec horreur la réalité et la souffrance indescriptible de la maladie, je savais qu’il parlait vrai. Aujourd’hui, mon collègue danse avec les anges…

En parlant de danser avec les anges, un soir où j’étais particulièrement angoissée, désespérée et me sentant dégringoler une à une les marches de mon existence, un homme est entré dans ma chambre. Un homme immense, vêtu d’une longue soutane à la Don Camillo. Mon sang ne fait qu’un tour, je m’affole et je pense : « Ce prêtre vient pour me donner l’extrême onction ! ». Avec le recul, j’en ris encore. Cependant, ma réaction montre bien dans quel état d’esprit, de fragilité, nous les malades sommes face à cette tuile qui nous tombe sur la tête.

Je garde aussi en mémoire les fraises de Wépion apportées à l’hôpital par une amie. Je ne me nourrissais presque plus, tout me dégoûtait et ces fraises rouge sang, juteuses, au goût divin sont venues chatouiller mes papilles. Enfin quelque chose de bon, enfin un peu de plaisir ! Elles avaient le goût de la Madeleine de Proust.

Il ne faut pas non plus oublier mon voisin fantôme derrière la cloison qui nous sépare. Il semble particulièrement aimer la musique de chambre. Je l’entends jouer du violon. Agréable et apaisant pour l’âme et le corps. Mon mélomane semble être virtuose… Un soir, je perçois la mélodie de « Let it be » des Scarabées, sur des accords de guitare, dans le couloir impersonnel à mourir de l’oncologie. Un mini concert rien que pour moi. Je serai la seule à oser sortir de ma chambre à la rencontre d’un moment suspendu dans l’Univers de la maladie.

Mais attention, le cancer est doté d’une intelligence hors norme, c’est un haut potentiel. Il est insidieux et se glisse partout, surtout là où on ne l’attend pas, tel le Basilic d’Harry Potter. Il ne se contente pas que du malade, son appétit est féroce. À lui seul, il va créer un véritable cataclysme, un Hiroshima familial. Toute ma famille proche va être affectée par ma maladie. Leur douleur est perceptible même si chacun essaie maladroitement de me la cacher.

Ayant une certaine faculté d’amnésie des mauvais moments, j’ai totalement occulté l’annonce du diagnostic par l’équipe médicale. Par contre, je garde en mémoire indélébile l’instant où j’ai quitté les urgences pour me rendre dans ce qui deviendra mon radeau d’infortune. À l’entrée du couloir, j’aperçois une plaque où il est écrit : « Oncologie ». Je me tourne vers ma moitié d’un air interloqué : « Oncologie, c’est le cancer, non ? » Pas de réponse. « Si, si, je suis certaine, j’ai bien capté. Je dois avoir un cancer. » Je m’affole, j’ai peur et suis en rage. Personne ne me dit rien ! Pourquoi moi ? Je ne fume pas, je ne bois pas, je mange bio, je pratique du sport. Pourquoi ?

Ma moitié est muette comme une carpe, elle ne sait pas encore qu’elle va devenir mon trois quarts, voire mon unité. La bataille commence et risque d’être longue, indéfiniment longue.

Par contre, je ne pourrai jamais effacer de ma mémoire l’annonce du diagnostic à mes deux enfants. Je vois défiler les images d’un film de série B qui aurait dû être interdit aux moins de 9 et 12 ans. J’en connais toutes les séquences, tous les plans et tous les acteurs. L’hématologue, la psychologue, mes enfants, mon compagnon de la malchance et moi. Mon fils pose de nombreuses questions, il veut tout savoir sur ma maladie. Cela semble le rassurer. Mais il n’est pas dupe, il a bien compris que le cancer et la Grande Faucheuse sont souvent de mèche. Ma fille pleure et se mure dans son silence. À ce moment-là, elle ne réalise pas encore que je flirte avec la mort.

Durant deux ans, l’hôpital devient ma seconde famille. Ma vie est entre les mains des médecins, je ne peux que leur faire confiance et je me laisse guider tel un chien suivant son maître. Les traitements lourds de chimio se succèdent. Je vis l’enfer du décor. Mes cheveux commencent à tomber. Sur les conseils d’une infirmière, je décide de les raser. Ma sœur m’accompagne dans cette épreuve. Grâce à un coiffeur haut en couleur, un peu fantasque, psychologue à ses heures, je me transforme en Zinedine Zidane sans trop de heurts. Bizarrement, cela ne m’affecte pas trop. Je me dis que ça repoussera. L’important pour moi est de sauver ma peau ! Trop de monde m’attend dehors. Je n’ai pas envie de quitter la planète bleue à 44 ans ! La vie peut encore me réserver de belles surprises. Ce n’est pas possible, mon histoire ne peut pas s’arrêter là, du jour au lendemain, je ne le veux pas! Mais le cancer est un véritable despote, un terrible dictateur, il décide seul et se fiche totalement de mes envies. On est loin de la Démocratie ! Marche ou crève, Joséphine !

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