
Le furet
Chapitre 3
Chapitre 2Le serment
Fils unique, élevé dans un milieu aimant, entre deux parents très épris l’un de l’autre, Damien avait un peu moins de dix ans quand son père, alors âgé de 35 ans, fut assassiné. Très jeune, il avait décidé de devenir policier, comme son père, car Éric était pour lui un exemple, presque un dieu, toujours très présent auprès de lui dès que son emploi du temps le permettait, et qui lui avait enseigné les principes de valeurs qu’il pratiquait. L’assassinat de son père causa donc au fils un choc moral et émotionnel important. Cela le conforta dans son idée de servir dans la police et il se fit le serment de tout tenter pour retrouver celui qui l’avait rendu orphelin, et lui faire chèrement payer son crime.
Sa mère, très amoureuse de son mari, bouleversée par cet assassinat, et complètement perdue par la mort tragique de son homme, s’était mise à boire. Pendant presque la totalité de la première année de son veuvage, elle se rendait chaque jour sur la tombe de son compagnon mort pour y pleurer, et rentrait à la maison démolie moralement, et de plus en plus physiquement à cause de la boisson à laquelle elle s’était mise, et qu’elle ingurgitait de plus en plus également. À tel point que son fils avait fini par trouver ce comportement pour le moins gênant, et qui l’avait à la longue énervé. Il avait bien essayé de la réconforter, de l’aider pour l’empêcher de boire, mais rien n’y faisait.
Toutefois, petit à petit, la douleur de la perte de son compagnon s’était progressivement estompée, les visites au cimetière avaient fini par s’espacer, et la consommation de bouteilles aussi. Mais les mauvaises habitudes de la boisson continuaient de temps en temps à ressurgir. Ce qui chagrinait son fils, car lorsqu’il arrivait à sa mère de rentrer ivre après une visite au cimetière, elle s’enfermait dans un mutisme total qui pouvait durer des jours entiers. On comprend que dans ces conditions, Damien qui restait compatissant à la douleur de sa mère, car il la ressentait aussi cette douleur, s’en soit un peu éloigné.
Devant cette situation pénible, et en espérant que le fait de retrouver l’assassin de son mari pourrait éventuellement apporter un certain réconfort à sa mère, et lui permettre sinon d’oublier, mais de vivre à peu près normalement avec sa douleur, Damien décida qu’il ferait tout pour retrouver ce criminel. Et, en digne fils de son père, après des études secondaires brillantes et un service militaire dans la gendarmerie, il passa le concours d’entrée à l’École des officiers de police, où il obtint son diplôme et entra dans la fonction de lieutenant à la brigade où avait opéré son père. Espérant ainsi, à côtoyer des dealers, recueillir des renseignements quant à l’identité de l’assassin de son père, et le faire emprisonner.
C’est donc environ quinze ans après l’assassinat de son père que Damien fut intégré dans l’équipe des stups. Il avait 25 ans. Pendant les années qu’avait duré la traque du voyou auteur du meurtre, aucun indice réellement exploitable n’avait permis de localiser et d’identifier l’assassin. De même la recherche de l’arme qui avait servi à tuer son père n’avait rien donné.
De temps en temps, apparaissait bien un semblant de piste nouvelle, mais qui s’avérait toujours finalement et rapidement aboutir dans un cul-de-sac.
Les recherches avaient donc été progressivement réduites, puis stoppées, faute de matière sérieuse et suffisante pour donner des résultats et mettre la main au collet de cet individu introuvable qui semblait s’être évanoui dans l’espace
Quand Damien fut intégré dans sa section, les recherches avaient été définitivement abandonnées depuis quelques années, et le dossier classé.
Presque tout le monde dans la brigade avait donc oublié ce fait divers. Excepté certains des plus anciens dont Philippe, le fidèle équipier d’Éric qui après la mort d’Éric avait remplacé son ami à la tête de l’équipe, anciens qui avaient participé à la traque pour faire payer l’assassin. Anciens qui rendaient aussi quelques fois visite à la veuve éplorée, ravivant malheureusement à chaque fois le lourd chagrin de celle-ci.
Mais Philippe qui avait succédé naturellement à Éric à la tête de l’équipe, puis de la brigade, décéda quelques années plus tard d’un AVC, et les visites des anciens collègues se firent de plus en plus rares et espacées.
Damien s’était cependant fait le serment de venger la mort de son père pour tenter d’adoucir la peine de sa mère et de lui faire retrouver la dignité qu’elle perdait petit à petit. Et d’amener son assassin en prison pour de longues années. Aussi, dès qu’il prit son poste à la brigade, il eut immédiatement le souci de reprendre les investigations.
Son patron à la brigade, le capitaine Marc Dorgeo avait remplacé Philippe à son poste après son décès.
Damien le connaissait car son père en parlait souvent en confiance à la maison. Aussi Damien avait exposé au capitaine son intention de rouvrir le dossier et de reprendre l’enquête à son compte. Mais Dorgeo était réticent à l’idée de la remettre en route, compte tenu de l’impasse dans laquelle elle était arrivée.
Il accorda néanmoins à Damien, en mémoire d’Éric qui avait été son chef quelques années auparavant et qu’il avait apprécié, l’autorisation de la reprendre à son compte uniquement. Sous réserve qu’elle n’interfère nullement dans le travail qui lui était confié, et d’être informé de toute avancée que Damien pourrait obtenir. Sans cependant se faire d’illusions sur la réussite de l’enquête, mais en se disant toutefois qu’un œil nouveau pouvait éventuellement apporter un regard différent qui – qui sait ? – pourrait ouvrir de nouveaux horizons
Il y avait cependant un point important sur lequel il avait affirmé son intransigeance : le personnel qui était affecté à la brigade étant en sous-nombre, il ne voulait pas mettre de moyens supplémentaires en service pour reprendre l’enquête. D’autant plus que l’état du dossier et les années d’enquêtes écoulées sans succès ne lui donnaient pas non plus d’arguments pour le faire. Et qu’aucun nouvel élément susceptible d’apporter un éclairage différent ne lui permettait de le rouvrir.
Damien devait donc se débrouiller tout seul, sans que cela ne perturbe les affaires qui lui seraient confiées dans l’exercice de ses fonctions. Ces conditions avaient été acceptées sans aucune réserve par Damien, car celui-ci, conscient de l’arrêt des investigations sans succès, désirait opérer seul dans cette quête qu’il considérait comme son devoir le plus strict, et qu’il comptait mener à bien malgré les années passées et perdues.
Lorsqu’il prit ses fonctions au sein de la brigade, Damien se retrouva en équipe avec une jeune femme à peu près de son âge qu’il connaissait moyennement car elle avait été élève en même temps que lui à l’école des officiers de police. Comme lui, elle avait été recrutée aux stups à la fin de ses études. Damien l’avait côtoyée, mais sans plus, à l’École des officiers de police, et ils étaient sortis tous les deux diplômés la même année. Elle avait de nombreux amis, mais Damien n’était pas l’un de ceux-là quand ils étaient étudiants, ce qui explique qu’ils n’avaient pas vraiment de connaissance précise l’un de l’autre.
C’était une jeune femme brillante et intelligente. Plutôt douée en informatique. Elle se prénommait Charline, était célibataire, jolie et sportive, dynamique et impatiente de montrer au monde ses capacités d’enquêtrice. Ils avaient tout de suite fait une équipe soudée car ils avaient les mêmes valeurs et s’appréciaient mutuellement. Le père de Charline était également policier retraité, ceci expliquant cela. Ils s’étaient donc découverts rapidement, et s’étaient aussi « adoptés » comme équipiers, si l’on peut dire, rapidement et sans problème.
Damien avait eu une copine quelques années auparavant, une secrétaire de direction, avec laquelle il s’entendait plus ou moins bien. Elle se prénommait Claire, ils s’étaient connus étudiants, et s’étaient mis ensemble rapidement.
À cette époque, Damien qui vivait avec sa mère avait décidé de changer d’air car l’atmosphère de la maison devenait de plus en plus pesante. Depuis qu’il avait choisi de devenir policier, sa mère, malgré l’insistance de Damien pour qu’elle trouve un nouveau compagnon, avait toujours refusé, car elle voulait rester éternellement l’épouse d’Éric. Elle vieillissait mal et lui rappelait continuellement que ce métier avait tué son père, et qu’elle était inquiète à le voir suivre ses traces. Quand il lui arrivait de sortir, il la retrouvait le soir qui l’attendait avec impatience au milieu de la nuit, ce qui souvent lui donnait un sentiment de culpabilité. Bien qu’il comprît cette habitude, cela finissait par l’agacer. Car il y avait dans l’attitude de sa mère quelque chose qui le dérangeait dans son insistance. Il avait même fini par penser que celle-ci lui cachait quelque chose. À tel point qu’un jour, il avait fini par lui demander si ce n’était pas le cas. Mais elle avait baissé la tête, fondu en larmes, niant tout secret, en assurant que seule sa crainte de voir son fils subir un sort identique à Éric motivait son comportement. Ce qui avait coupé court à toute autre discussion, et Damien en avait finalement oublié son questionnement.
Aussi, avant que la situation déjà pénible ne dégénère encore plus, il avait loué un appartement indépendant. Cependant, devant le désarroi de sa mère qui allait croissant avec l’âge, il lui rendait visite régulièrement car il ne désirait pas la laisser seule, et il ne voulait surtout pas qu’elle pense qu’il était indifférent à sa peine.
Lui et sa copine vivaient donc depuis bientôt deux ans en couple dans cet appartement. Damien était au départ très amoureux, mais elle l’était un peu moins… même beaucoup moins. Elle lui reprochait continuellement le métier qu’il avait choisi et qu’elle jugeait trop à risques, et qui selon elle, l’accaparerait trop lorsqu’ils seraient mariés et qu’ils auraient des enfants. Un jour, elle lui avait même demandé d’en changer, sinon elle le quitterait ! Cela lui rappelait trop sa mère, et ses sentiments de culpabilité. Et puis, il n’en était pas encore au mariage et encore moins aux enfants. En fait elle ne comprenait pas que l’on puisse aimer ce métier de policier, tellement enthousiasmant, qui protégeait ses compatriotes. Et qui lui donnait le sentiment non usurpé, d’être utile aux autres.
Elle avait aussi un tas d’amis qu’il connaissait peu, dont certains qu’il n’aimait pas vraiment. Ils venaient de temps en temps faire la fête chez lui, ce qui le mettait souvent mal à l’aise car ce n’était pas sa conception de la vie. Surtout que dans la bande de copains qu’elle fréquentait, il y en avait qui fumaient de l’herbe, et peut-être même se droguaient avec de la poudre. Et cela lui déplaisait car c’était contraire aux valeurs qu’il avait acquises par son père, valeurs qu’il respectait. Lorsqu’il lui en faisait le reproche et lui demandait de ne plus fréquenter ces jeunes hommes, elle le traitait de vieux râleur, ce qui avait le don de l’agacer fortement. Et puis, il n’était pas sûr qu’elle-même ne s’adonnait pas de temps en temps à cette drogue, ce qui risquait de lui poser des problèmes pour sa carrière de flic.
Cette fille n’était pas non plus d’une fidélité exemplaire, ce qui en rajoutait à la liste des griefs qu’il avait fini par cumuler contre elle. Petit à petit, ces griefs s’additionnant les uns aux autres, avaient fini par faire mourir ses sentiments envers elle. Et c’est presque finalement avec un soulagement qu’il la trouva un jour dans les bras de l’un de ses copains. Ce qui ne l’étonna pas vraiment, mais lui donna une excellente raison de mettre fin à leur liaison boiteuse. Bien sûr, elle pleura, tentant de trouver des explications à ce qu’elle appelait une erreur qu’elle regrettait, mais il fut intraitable, et elle sortit de sa vie… et de son appartement par la même occasion.
Cela faisait presque trois ans qu’il était redevenu célibataire quand il fut embauché aux stups. Il avait bien eu deux ou trois aventures entre temps, mais un peu échaudé par cette première expérience amoureuse assez calamiteuse, et devenu méfiant vis-à-vis des femmes, ces aventures ne duraient pas longtemps, et se terminaient sans lendemain. Mais les qualités et les valeurs qu’il avait trouvées dans les propos et la personne de Charline, lui avait redonné une certaine confiance dans la gent féminine. Et le fait qu’elle soit assez sexy n’enlevait rien, bien au contraire, à sa bonne impression de départ.
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