
Le Faux Mariage de l'héritière muette
Chapitre 2
Le dîner fut une étude sur l'exclusion. La table de la salle à manger était assez longue pour y faire atterrir un avion, dressée avec une porcelaine fine et une argenterie assez lourde pour servir d'arme. Isabeau était assise tout au bout, face à Victoire. Elle s'était changée pour un t-shirt blanc uni, le tissu si fin et lavé tant de fois qu'il en était presque transparent.
Devant tous les autres trônaient des assiettes de canard rôti au glaçage de cerise. Devant Isabeau, un bol de salade verte. Sans vinaigrette.
Tiphaine picorait son canard.
- Le gala est demain, dit-elle, sa voix légère et pétillante. Je porte le Dior sur mesure. Les essayages étaient un cauchemar, mais c'est enfin parfait.
Elle regarda Isabeau, attendant une réaction. Isabeau découpa une feuille de laitue avec une précision chirurgicale.
Victoire tapota son verre avec une cuillère.
- Isabeau sera présente également. Il y a des... obligations.
Isabeau mâcha. Elle fixa le centre de table, un arrangement massif de lys blancs. Elle ne hocha pas la tête.
- Est-ce qu'elle comprend le français ? demanda Tiphaine en regardant Gontran. Peut-être qu'il nous faut la langue des signes.
- Elle comprend, dit Gontran sans lever les yeux de son téléphone. Elle est juste difficile.
Après le dîner, Isabeau battit en retraite au troisième étage. Elle avait à peine fermé sa porte que celle-ci fut poussée violemment. Tiphaine se tenait là, le masque de la sœur douce disparu. Son visage était tordu par un rictus de mépris.
- Ne pense pas, siffla Tiphaine en entrant dans la pièce et en claquant la porte du pied, que juste parce que tu portes le nom, tu as droit à la vie qui va avec. Tu es une pièce de rechange. Une roue de secours.
Isabeau se tenait près du bureau. Elle regarda Tiphaine avancer.
- Ce sont mes parents, dit Tiphaine en pointant un doigt dur dans l'épaule d'Isabeau. Ma grand-mère. Mon argent. Tu es un déchet.
Elle bouscula Isabeau. Isabeau trébucha en arrière, son omoplate heurtant le mur avec un bruit sourd. La douleur irradia dans son bras. Elle n'émit aucun son. Son visage resta une toile vierge.
Cette absence de réaction rendit Tiphaine furieuse. Elle saisit un verre d'eau sur la table de nuit et jeta le contenu au visage d'Isabeau.
- Dis quelque chose ! hurla Tiphaine. Espèce de monstre ! Espèce d'idiote muette !
L'eau dégoulinait des cils d'Isabeau. Elle ne l'essuya pas. Elle cligna simplement des yeux, suivant une gouttelette qui tombait de son menton sur le sol.
Tiphaine poussa un cri de frustration et sortit en trombe, claquant la porte si fort que la vitre trembla.
Isabeau resta là une minute entière. Puis, lentement, elle essuya son visage avec l'ourlet de son t-shirt. Elle alla à la porte et enclencha le verrou.
Elle alla à son lit et souleva le matelas. En dessous, caché dans une fente du sommier, se trouvait une tablette noire. C'était un prototype, cryptage de niveau militaire, qu'elle avait récupéré et réparé elle-même. Elle s'assit par terre, croisa les jambes et entra un mot de passe de vingt caractères.
L'écran s'anima. Elle connecta un petit dongle USB artisanal - un système qu'elle avait construit à partir de pièces détachées - pour contourner le pare-feu commercial de la famille. Il lui fallut moins de trente secondes pour trouver le port obsolète que Gontran n'avait pas pris la peine de mettre à jour.
Elle ouvrit une application de dessin. Ses doigts, habituellement serrés en poings ou ballants, devinrent fluides. Ils dansaient sur le verre.
Des lignes se formèrent. Des formes s'assemblèrent.
En dix minutes, c'était fini. Une caricature dans le style de l'horreur gothique grotesque. Elle dépeignait une fille en tailleur Chanel, mais sa peau se décollait comme du papier peint pourri. En dessous, elle n'était pas humaine. Elle était une masse d'asticots grouillants et de pièces d'or. Sa bouche était cousue avec du fil de diamant.
Isabeau signa dans le coin : E-11.
Elle se connecta à un serveur sécurisé, routé à travers trois pays différents, et posta l'image sur le forum d'art underground.
Légende : Bienvenue à la maison. ValeursFamiliales
Elle actualisa la page.
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Les commentaires affluèrent.
Utilisateur_X : "E-11 est de retour ! La reine est revenue."
Art_Snob : "La texture de la peau... viscérale. Est-ce un commentaire sur la bourgeoisie ?"
Dark_Soul : "Je sens cette image dans mes dents."
Isabeau regarda les chiffres grimper. Une notification apparut, venant d'un cabinet juridique représentant un studio de jeux vidéo majeur. "E-11, concernant l'acquisition des droits pour votre récent portfolio de personnages..."
Elle la balaya du doigt.
Elle mit son casque à réduction de bruit. Elle fit défiler jusqu'à une playlist intitulée "BRUIT". Du métal industriel, lourd et chaotique, explosa dans ses oreilles, un mur de son pour tenir les souvenirs à distance.
Flashback. Une cave. L'odeur de moisi. Des enfants qui rient. Un pied qui percute ses côtes. "Dis quelque chose, le monstre !"
Isabeau serra les yeux. Sa main tremblait violemment. Elle ne chercha pas de pilules ; elle n'y avait pas accès ici. À la place, elle saisit un crayon fusain et un bout de papier. Elle commença à hachurer, comptant à rebours à partir de mille par tranches de sept. 993. 986. 979.
La musique martelait. Le graphite cassa net. Le tremblement cessa.
- Que la partie commence, Tiphaine, chuchota-t-elle à la pièce vide.
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