
Le Fardeau gelé, l'épouse trahie
Chapitre 3
Le SUV s'immobilisa complètement, le silence soudain après le vrombissement du moteur semblant étrangement bruyant. Aymeric s'étira, puis ouvrit sa portière, une rafale d'air froid de la montagne s'engouffrant dans le véhicule.
— Enfin, grommela-t-il en se massant les tempes. Ce trajet était interminable. Elle est toujours là-derrière ?
Il ne regarda même pas le coffre, son ton plus agacé que curieux.
Je ne suis pas juste "elle", pensa mon moi fantomatique, flottant près de son épaule. Je suis Élise. Ta femme. Celle qui est morte dans ton coffre. Celle que tu as tuée. Mais les mots étaient sans son, dénués de sens pour les vivants.
Chloé émergea du côté passager, frissonnant de manière théâtrale, bien que son sourire fût large et vibrant.
— Courchevel ! s'exclama-t-elle en écartant les bras, inconsciente de la tragédie qui venait de se dérouler à quelques mètres derrière elle. C'est encore plus magique que dans mes souvenirs, Aymeric chéri. Les lumières d'hiver, la neige fraîche… c'est parfait pour nous.
Bruno, l'homme de main au visage sombre, s'approcha du SUV.
— Patron, le personnel va décharger les bagages. Dois-je leur faire… récupérer la fille ? demanda-t-il, ses yeux glissant vers l'arrière du véhicule, une légère hésitation dans la voix.
Aymeric fit un geste dédaigneux de la main.
— Dis-leur juste de l'emmener directement dans sa chambre. Et assure-toi qu'elle y reste. Je ne veux pas qu'elle erre partout et fasse une scène. Elle est censée se reposer, tu te souviens ?
Il ne précisa même pas quelle chambre, juste "sa chambre", comme si n'importe quel coin ferait l'affaire.
Bruno hocha la tête, une expression étrange traversant son visage. Il jeta un coup d'œil à Chloé, qui haussa simplement les épaules, son attention déjà focalisée sur le luxueux chalet.
— Compris, patron.
Mais Bruno ne dit pas au personnel de me récupérer. Il leur dit juste de décharger les bagages. L'équipement de ski, les sacs, les boîtes. Et moi. Mon corps restait là, un secret silencieux et gelé, niché parmi les choses oubliées.
Aymeric et Chloé entrèrent à grandes enjambées dans le hall opulent, leurs rires résonnant dans l'espace grandiose. Ils étaient l'image même de la richesse et du bonheur, totalement inconscients du contraste glaçant que leur joie formait avec la forme sans vie toujours dans la voiture.
— Je suis épuisée, se plaignit Chloé en s'appuyant lourdement sur Aymeric. Et un peu triste, encore, à propos de… tu sais.
Elle fit la moue, ses yeux s'emplissant de larmes opportunes.
Aymeric passa immédiatement un bras autour d'elle.
— Je sais, mon amour. C'est bon. On va tout oublier.
Il déposa un baiser doux sur son front.
— J'ai quelque chose pour toi.
Il sortit une petite boîte en velours de sa poche. À l'intérieur, un pendentif en diamant scintillait sous les lumières du lustre.
— Pour un nouveau départ. Pour notre bébé.
Chloé haleta, ses larmes instantanément oubliées.
— Aymeric ! C'est magnifique ! Tu es le meilleur.
Elle jeta ses bras autour de lui, couvrant son visage de baisers.
Je regardai, un vague souvenir remuant ma forme spectrale. Maman me donnait des choses, pensai-je. Des petites choses. Un caillou peint. Un bouton brillant. Elle disait que c'étaient des gages de son amour. L'amour de Maman était chaud et doux, comme sa vieille couverture en laine. Les gestes d'Aymeric étaient froids et durs, comme les diamants qu'il donnait à Chloé.
Le souvenir de la cave, des mots cruels d'Aymeric, de l'obscurité, du froid, refit surface. Je détestais le noir. Ça ramenait les pires choses. Pas seulement la solitude, mais lui. L'homme que Bruno amenait parfois à la maison. Celui avec les mains froides et les yeux qui ne souriaient pas. Il venait quand Aymeric était absent, quand Chloé était partie. Il venait à la cave.
Il me touchait. D'une façon qui m'effrayait. D'une façon qui faisait mal. Et je pleurais, silencieusement, parce qu'Aymeric m'avait dit de me taire.
— Les gentilles filles ne font pas de bruit, Élise, avait-il dit. Surtout quand elles ont des ennuis.
Je ne comprenais pas ce qui se passait. Je savais juste que c'était mauvais. Et l'obscurité de la cave, c'était exactement comme l'obscurité du coffre. Sauf qu'il n'y avait personne pour m'entendre dans le coffre. Personne pour me faire mal, désormais. Pas l'homme étrange. Pas Aymeric. Pas Chloé.
Ma forme fantomatique trembla. Pourquoi ne m'avait-il pas aimée ? Était-ce parce que je cassais des choses ? Parce que mes mots sortaient parfois emmêlés et faux ? Je l'aimais. Maman avait dit que je devais être sage, et qu'il m'aimerait. J'ai essayé si fort. Si, si fort. Mais ce n'était jamais assez.
À l'intérieur de la chaleur douillette du chalet, Aymeric et Chloé s'installaient dans leur suite.
— Élise ne devrait pas être là maintenant ? demanda Chloé, un sourire sournois jouant sur ses lèvres. Peut-être qu'elle s'est perdue en allant à sa chambre. Elle a toujours été un peu… confuse.
Aymeric renifla, avalant une gorgée de champagne.
— Laisse-la se perdre. Mieux encore, laisse-la être où que Bruno l'ait mise. Ce n'est plus mon problème. C'est le problème d'un gardien maintenant. Ou le problème d'un asile.
Il semblait soulagé, presque ivre à l'idée de sa liberté retrouvée.
Un membre du personnel de l'hôtel, un jeune homme aux yeux nerveux, frappa à leur porte.
— Monsieur de Valois, nous avons fini de décharger le SUV. Mais… nous n'arrivons pas à trouver tous les bagages. Et… votre femme ?
Aymeric fronça les sourcils, l'irritation assombrissant ses traits.
— Comment ça, "pas trouver" ? Elle est censée être dans sa chambre. Et tous les bagages devraient être ici. Vérifiez encore ! claqua-t-il, sa voix tranchante.
— Monsieur, nous avons vérifié la chambre que vous avez indiquée, elle est vide. Et nous avons fouillé le véhicule minutieusement. Certains des petits sacs manquent. Et… il n'y avait personne dans le coffre quand nous avons déchargé les skis.
Le jeune homme bégayait, le visage pâle.
Chloé rit, un son cassant et moqueur.
— Oh, pour l'amour du ciel. Elle joue probablement encore à un de ses jeux stupides. Elle se cache quelque part. Elle essaie d'attirer l'attention.
Elle leva les yeux au ciel.
— Elle a toujours fait ça. Tu te souviens quand elle a fait semblant d'être malade juste pour que tu la portes ?
Je ne faisais pas semblant, voulais-je hurler. J'avais mal à la tête. J'avais mal au ventre. C'est vous qui m'avez fait mal ! Mais les mots étaient mort-nés, résonnant seulement dans le vide silencieux où ma vie avait été.
La mâchoire d'Aymeric se contracta.
— C'est une putain de nuisance, marmonna-t-il en attrapant son téléphone. Toujours. Je lui ai dit d'aller directement dans la chambre. Maintenant, elle erre probablement dans les couloirs en se donnant en spectacle.
Il composa un numéro, ses doigts frappant les touches avec une force colérique.
— Élise, si tu fais une de tes scènes, tu vas le regretter ! Décroche ce téléphone !
Il porta le téléphone à son oreille, écoutant. Seule la tonalité distante, étouffée et solitaire, lui répondit.
— Bordel, Élise, réponds-moi ! rugit-il, sa frustration débordant.
Il regarda autour de la suite luxueuse, comme s'il s'attendait à voir mon visage d'enfant dépasser de derrière un rideau.
— Où est-ce que tu es, bon sang ?
Juste à ce moment, son téléphone vibra d'un appel entrant. Pas de moi. C'était Bruno. Aymeric foudroya l'écran du regard, puis répondit, sa voix sèche.
— Bruno, où est-elle ? Le personnel ne la trouve pas. Elle est déjà à l'établissement ?
Une pause. Puis, la voix de Bruno, basse et urgente, traversa le téléphone, assez forte pour que moi, l'observatrice spectrale, je l'entende.
— Patron… il y a un problème. Un gros problème. Le valet… il vient de trouver quelque chose dans le coffre. Quelque chose… d'inattendu.
Le visage d'Aymeric blêmit. Il fixa le téléphone, ses yeux écarquillés par une horreur soudaine et naissante.
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