
Le fantôme de ma mère
Chapitre 3
J’ai neuf ans maintenant. Je suis dotée d’une imagination débordante alors je ne te laisse pas partir comme ça, maman. Dorénavant, je ne joue plus aux princesses, mais à cache-cache avec toi. Je t’invente sans tristesse et je t’accueille, avec joie, dans mes pensées.
Dans un bus, une grande femme brune me tourne le dos. J’observe sa longue chevelure noire et j’imagine que tu es assise là. Mon cœur s’allège : tu vis.
Une bonne sœur au collège te ressemble. L’allure, la douceur, la physionomie, le sourire, tout y est ! Je l’aime beaucoup et je fais tout pour qu’elle s’intéresse à moi.
Plus tard, je tombe « amoureuse » de ma professeure de dessin. Elle est grande, brune, elle a un visage émacié et ce large sourire fermé, tout comme toi. J’imagine alors qu’elle m’adopte et je crée des scénarii dans ma tête. Je fais défiler des saynètes de tous les jours : un petit-déjeuner ensemble, une lecture au coucher, une balade dans les bois… Je pousse l’excentricité à l’interpeller « maman », juste pour goûter à nouveau à l’élocution de ce mot interdit. Gênée, elle me renvoie de timides sourires et me repousse gentiment. Je dérange par mes extravagances ! Ce ne sont pas les premières ni les dernières que je jouerai pour trouver une place dans ce monde cruel qui ne veut pas me chérir. Dès lors, j’allonge mon pas dans une course effrénée pour un regard qui se troublerait d’amour pour moi.
Aussi, je t’utilise comme « bonne fée ». Tout ce qui m’arrive de bien n’est dû qu’à ton coup de baguette magique. J’ai peu de moyens et je prends le bus à l’œil. Combien de fois, tu payes mon billet pour éviter que je ne reçoive une amende ! Toutefois, si je me mets en situation délicate et qu’elle ne se débloque pas, je me méprise. Je m’incrimine de ne pas avoir été à la hauteur de tes attentes. Tu me punis en me laissant seule face à des situations scabreuses : tu ne m’aides pas…
Lorsque mes divagations s’estompent, la frustration, la colère et l’incongruité de mes scénarii délirants me saisissent. Je reçois, alors, une claque mentale : je prends réellement conscience que tu es irremplaçable. Là, j’ai envie de hurler ta mort !
« Va, va, petite fille, replonger ta tête dans l’oreiller et enfouir tes sanglots : il ne te reste que le coussin ! » Malgré les déguisements dont je t’affuble me restent en mémoire tes jambes interminables et tes fines mains. À l’avenir, je serai toujours fascinée par les grandes mains aux ongles longs vernis de rouge.
À la recherche d’un petit quelque chose de toi, j’étudie les mamans de mes copines. Avec les plus intimes, je me fais aimer par leur mère. Cette dernière doit correspondre à certains critères. J’ai des exigences, je peux me le permettre. Tout le monde n’a pas l’honneur d’être ne serait-ce qu’un lentigo de toi. Ces petites filles ont naturellement des griefs envers leur mère. Cependant, elles ne voient pas la chance à déposer leur cartable dans l’entrée et entendre : « C’est toi, ma chérie ? » Cette interrogation n’est qu’amour !
Ma quête d’une maman se poursuit… Le drame est là. Je ne crois pas à ta mort. Je t’imagine dans un autre monde que le mien, mais vivante. Tu ne peux pas mourir sinon moi, je ne peux pas vivre. S’il n’y a pas de mère, il n’y a pas de petite fille. Pourtant, j’existe !
Que faire : je vis ou je me laisse mourir pour te rejoindre ? De plus, je plonge dans une position sociale bancale. Le mot « maman » s’est de lui-même banni de ma bouche et je me métamorphose en un être errant dans un monde qui n’est plus fait pour lui. C’est ainsi que je deviens la bête curieuse de la classe, l’enfant à part, l’enfant que jamais plus sa maman ne viendra chercher à l’école. Les camarades de classe n’ont de cesse de me cracher à la figure des : « Tu n’as pas de maman ! » Puis, ils enveloppent cette phrase d’un rire sardonique.
J’aimerais tant sourire de mon statut d’orpheline et que le monde me fasse rire pour sécher mon chagrin, mais la réalité est contraire : je subis la perfidie ou l’indifférence.
En classe, lors de la préparation de la fête des Mères, je m’agite sur ma chaise. Je ne sais pas quoi dessiner ni écrire. Pendant que tout le monde s’affaire sur sa petite composition, je baisse la tête, honteuse de ne pas être comme les autres. Je me terre dans le silence jusqu’à ce que se termine cette mascarade !
Mon chagrin prend différentes formes.
Tantôt, mes larmes coulent comme un fleuve tranquille, mais elles ne me soulagent pas : elles s’accrochent et forment une boule amère au fond de ma gorge. Ma tristesse est emprisonnée et mon ventre tout crispé.
Tantôt, n’en pouvant plus, elles se précipitent comme un orage pluvieux et m’inondent le visage. La colère déboule alors, gagne mon corps et mon esprit : elle les ronge de sa bile.
Dans les deux cas, je m’enferme dans un brouillard humide et j’agrandis ma blessure. Cette plaie croît avec ma croissance.
Pour un enfant, une maman, c’est beaucoup : c’est tout ! C’est aussi trop « tout ».
La première année, chez l’oncle et la tante, j’avais ton courrier qui me permettait de patienter en espérant ton retour vers moi. Mais tu n’es jamais revenue. De fait, tes lettres sont devenues sacrées. Je les ai lues et relues, le papier en est tout chiffonné. Cependant, après une boulimie de lecture de tes courriers, le contenu finit par me désappointer. J’aurais aimé des lettres imbibées de tendresse amoureuse ; des dépêches qui durent dans le temps ; des mots d’amour à lire et à relire pour que chaque pas dans ma vie soit plus facile, moins lourd et moins solitaire. C’est consternant tes lettres, elles ne contiennent que des recommandations à ne pas importuner mon oncle et ma tante qui ont la charité et le devoir (cruel mélange) de s’occuper de moi pendant ta convalescence.
« Tu ne fatigues pas trop ton oncle et ta tante. »
« Tu travailles bien à l’école pour qu’ils soient contents de toi et que je sois fière de toi. »
Oui, mais tes bras, ton odeur, ta chaleur, toi, où es-tu ? Je veux un câlin !
« Tu es malade, ma fille, soigne-toi bien pour ne pas causer trop de tracas à ta tante ! »
« Je t’embrasse bien fort ma petite fille, maman. »
Je cherche avidement entre tes lignes, des mots d’amour. Est-ce que tu m’aimes encore ? Puis, je fixe longuement ce mot que tu signes : « maman ». J’ai ainsi l’impression d’être la fille d’une maman authentique. Je caresse du bout de mon index les caractères apposés par ta main : tu as effleuré cette feuille blanche que je tiens maintenant dans mes pognes. Je ne tardais jamais à te répondre et ma lettre enfantine, je l’agrémentais de petites décorations florales. J’avais la douce émotion d’être encore en lien avec toi. Au fond de ton lit, à souffrir, tu trouvais toujours l’énergie pour m’écrire, sauf pour répondre à ma dernière correspondance. Tu t’es éteinte dans ton sommeil et ma lettre a attendu sur la table de nuit ce réveil qui n’a jamais éclos.
C’est tout ce qui me reste de toi et moi : tes lettres ! Ce sont tes mots, ta calligraphie soignée et ton paraphe « maman » qui ont fait de ces feuillets imbibés de mots adressés rien qu’à moi, des pages sacralisées.
Je me cache pour te lire afin de ne pas entendre la sempiternelle recommandation de ma tante : « Arrête de penser à ta mère, tu te fais du mal. » Maman, je suis triste chez tonton et tata.
Ils me gavent de « bouffe ». Ils m’habillent comme une petite fille des années trente. Les mots sont censurés. Les expressions affectives sont exclues. Et pourtant, je suis très gâtée. Je reçois une multitude de cadeaux pour les fêtes. Je croule sous les présents à Noël et pour mon anniversaire. Ils me font participer à des excursions éducatives. Je m’y ennuie la plupart du temps. Je ne m’intéresse à rien. Mes travaux d’école sont étroitement surveillés. Je suis assistée dans mes devoirs par une tata exigeante et intransigeante. La plupart du temps, j’ai peur de me tromper et de recevoir une flopée de reproches ou une envolée de claques. Je fais le lourd constat que je ne serai jamais à la hauteur de ses attentes et que je resterai une piètre élève…
Le soir, avant de me coucher, tata m’oblige à m’agenouiller sur un prie-Dieu. Sous son regard glacé, je dois inventorier mes fautes. Mes genoux me font souffrir et je n’ai rien à dire. De quels péchés dois-je me confesser ? Auprès de qui dois-je expier ? Auprès de toi, maman?
Alors que tu es soi-disant perchée sur tes nuages, je prends conscience que tu peux peut-être me voir ! Maman, même si je t’aime à la folie, j’ai besoin d’intimité. Je ne veux pas tout te raconter. Je commence à avoir mes petits secrets, comprends-tu ? Tu me déranges là : je n’aime pas te savoir en train de m’observer.
Pour les activités extrascolaires, je vais au catéchisme et je pratique la danse moderne. Dans la demeure de mon oncle et ma tante, la morale religieuse impose chaque jour ses sermons. J’ai déjà l’esprit rebelle et je ne veux pas me calquer à tous ces préceptes. La plupart du temps, je les ignore. Tu sais, maman, tata, m’apprend que la vie est remplie de devoirs avec très peu d’amusements. Je ne peux pas déroger à la règle magistrale de : « Fais tes devoirs et s’il te reste du temps, tu pourras t’amuser. » Je me sens coupable de me faire du bien. Pour tata, le plaisir est un péché. En revanche, travailler dur, se donner du mal, c’est glorifiant, et Dieu aime tant le dévouement.
Une des phrases préférées de tata est : « Je me suis sacrifiée toute ma vie pour toi ! » En l’occurrence, son : « Toi », c’est moi. Dès lors, la culpabilité exercera violemment son emprise et elle me collera comme une seconde peau tout au long de ma vie future. Mes envies se transforment en carcinome dont il faut éviter la propagation. Je suis chez eux sans plaisir ni joie en attendant une délivrance pour un retour aux sources.
Je vis hors du temps.
Je veux rentrer à la maison, maman
Mon frère me manque, terriblement. C’est mon meilleur copain. C’était celui avec qui je jouais aux cow-boys et aux Indiens. Nos combats, nos chamailleries transformaient nos parties en joutes endiablées. Lors de la lutte finale, nos rires finissaient toujours par éclater. Nos escarmouches se poursuivaient à table où le silence régnait. En effet, notre père nous interdisait de communiquer pendant les repas et nous n’avions droit à la parole que si nous la demandions. On ouvrait rarement la bouche tant nous craignions sa réaction face à nos apartés. Soit il trouvait notre dialogue pauvre et inintéressant, soit nous étions repris pour une faute de français sur notre langage enfantin. Dans tous les cas, nos propos étaient étouffés par un mépris manifeste. Nous baissions la tête, mortifiés.
Mon frère et moi, nous jouions de ce silence imposé. Nous poursuivions, alors, le « jeu » par des regards appuyés et des gestes de la main. Avec multiples mimiques, nous prolongions notre guerre entre cow-boys et Indiens. C’était une maigre victoire, mais nous grugions l’homme qui nous faisait le plus peur : notre père !
Mon frère et moi étions devenus comme les deux doigts d’une main. Notre ennemi commun, c’était notre père. Tant nous le craignions, nous ne pouvions pas souvent le tromper. En fin de semaine, nous devions démontrer l’état de propreté de notre serviette de table. Chacun des trois enfants affichait sa serviette sous l’œil intraitable du « père ». Celle ou celui qui la présentait sans une once de tâche gagnait 20 centimes. La mienne était toujours constellée de gras, de taches jaunâtres et je recevais systématiquement le regard dédaigneux de mon père. Non seulement je ne méritais pas la pièce, mais j’endossais en plus la honte de ne pas savoir essuyer ma bouche sans tacher ma serviette de table. Je n’ai jamais reçu de pièce.
Cela fait déjà deux années que je ne vois plus mon compagnon de jeu, Éric, ton fils, maman
Je pleure souvent son absence.
Je veux retrouver ma famille.
Je veux recouvrer un peu de toi, maman, dans les autres et dans leurs souvenirs.
Je veux partager avec eux mon chagrin et dialoguer sans fin sur toi.
Je veux pouvoir parler sans réserve et que tu ne sois plus un sujet tabou.
Je veux quitter cet endroit aseptisé, ordonné et sans chaleur.
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