
Le divorce qui l'a libérée
Chapitre 2
Chloé Morin se tenait sur le seuil, un sourire éclatant et innocent plaqué sur son visage. Elle tenait un sac isotherme dans ses mains.
« Antoine ! Je t'ai apporté le steak que tu aimes tant ! » a-t-elle gazouillé, les yeux grands et pleins d'adoration.
Les Veyrac se sont figés. Le timing était trop parfait, trop accablant. L'air dans la pièce s'est épaissi de vérités non dites.
J'ai failli en rire. Chloé se présentait chez nous de plus en plus souvent, toujours sous prétexte de travail, toujours aux moments les plus « coïncidents ». La semaine dernière, elle avait « oublié » un dossier et devait passer le récupérer un samedi matin. Elle avait déjà le code de sécurité de notre portail.
Voyant la tension, le sourire de Chloé s'est effacé. Elle a joué la comédie de l'inquiétude.
« Oh, je dérange quelque chose ? Je peux juste laisser ça et partir. »
« Non, reste ! » a dit Antoine, la voix pressante.
Il m'a pratiquement bousculée en se précipitant vers elle, son corps formant un bouclier entre Chloé et moi.
Il lui a pris le sac, son contact s'attardant sur ses mains.
« Tu es si attentionnée », a-t-il murmuré, sa voix empreinte d'une tendresse qu'il ne m'avait pas montrée depuis des années.
C'était un écho douloureux. C'était la voix qu'il utilisait pour moi, à l'époque où il avait besoin de moi, avant que son nom ne soit sur les couvertures des magazines d'architecture.
Il a conduit Chloé à la table, l'asseyant sur la chaise juste à côté de la sienne, une place qui était toujours implicitement la mienne.
« Tu vois, Camille ? » a annoncé Antoine à la cantonade, la voix forte et théâtrale. « Ça, c'est de l'attention. Chloé sait que j'aime un simple steak bien cuit. Pas... ça. »
Il a fait un geste dédaigneux vers mes Saint-Jacques.
J'ai regardé le steak qu'elle avait apporté. Il venait d'une brasserie bas de gamme du centre-ville. Je connaissais chaque morceau de bœuf qu'Antoine aimait, comment il l'aimait cuit, le boucher spécifique qu'il préférait. Il détestait le steak bon marché.
Ou du moins, il détestait. Maintenant, ses préférences étaient celles de Chloé. Le problème n'était pas la nourriture ; c'était la personne qui l'apportait.
Une vague de prise de conscience amère m'a submergée. Il ne remplaçait pas seulement ma cuisine ; il me remplaçait entièrement.
Chloé, se prélassant dans l'attention, a sorti d'autres cadeaux.
« Monsieur de Veyrac, j'ai pris ça pour vous », a-t-elle dit en tendant à Gérard une petite boîte mal emballée. C'était une pince à cravate bon marché, du genre qu'on trouve dans un bac de soldes.
« Comme c'est merveilleux ! Une jeune femme si prévenante », a claironné Gérard, son éloge d'une lourdeur embarrassante.
Mon estomac s'est noué. Je me suis souvenue de la montre vintage à plusieurs milliers d'euros que j'avais dénichée pour l'anniversaire de Gérard l'année dernière. Il avait à peine grogné en guise de remerciement.
Ensuite, Chloé s'est tournée vers Béatrice.
« Et Madame de Veyrac, pour vous. »
Elle a présenté un foulard en soie. Je pouvais dire à trois mètres que c'était une imitation de mauvaise qualité d'un modèle que j'avais moi-même admiré le mois dernier.
« Oh, c'est ravissant, ma chère », s'est exclamée Béatrice en enroulant le tissu bon marché autour de son cou. « Vous avez un goût si exquis. »
Elle savait que c'était un faux. C'était une femme qui pouvait repérer une contrefaçon à l'autre bout d'une pièce. Ils faisaient ça exprès.
Puis, Béatrice a porté le coup de grâce. Elle a regardé Chloé, puis moi, son expression un mélange de pitié et de triomphe.
« Vous savez, Chloé, vous feriez une merveilleuse recrue pour cette famille. »
Ce n'était pas une suggestion. C'était une déclaration. Ils auditionnaient publiquement ma remplaçante, juste devant moi.
Quelque chose s'est brisé en moi. La digue soigneusement construite qui contenait huit ans de rage et d'humiliation a volé en éclats.
Mon cœur s'est mis à battre contre mes côtes, un tambourinement frénétique de fureur.
Avec un cri arraché des profondeurs de mon âme, je me suis jetée en avant et j'ai balayé la table d'un revers de bras.
Coquilles Saint-Jacques, verres à vin et couverts se sont écrasés au sol dans une explosion chaotique de verre et de porcelaine.
Tout le monde a sursauté, leurs visages un masque de choc.
« Mais qu'est-ce qui te prend, bordel ? » a hurlé Antoine, le visage déformé par la rage. « Tu es folle ? »
Gérard et Béatrice me fixaient, leur choc se transformant rapidement en une fureur glaciale. Ils m'avaient poussée, encore et encore, et maintenant que j'avais enfin craqué, ils me regardaient comme si j'étais le monstre.
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