
Lé dévoreuse de monde
Chapitre 3
Ce fut le jour de ces six ans que le premier « incident » arriva, elle était sur la balançoire comme à son habitude, sa chevelure de jais battant au rythme des mouvements de ces jambes, lorsqu'un bruit l’interpella. Un groupe de garçons se tenaient les uns contre les autres un peu à l'écart, formant un cercle imaginaire autour de quelque chose qu'elle ne voyait pas. Soudain curieuse, elle stoppa la balançoire pour descendre, s'avança timidement, presque peureusement, de crainte d'être confrontée à ces autres personnes, pour les voir lancer des cailloux sur un chaton blessé. Tout se passa en une fraction de seconde, sans comprendre ce qu'elle faisait, ces mains bougèrent, ces doigts aussi et les enfants furent projetés en arrière alors qu'une pluie de projectiles rocailleux leurs tombaient dessus, implacable, les châtiant pour leurs fautes. Imperturbables face aux cris qui retentirent, elle s'avança vers la petite boule de poile noir et le porta dans ces bras, en larmes, avant de rentrer chez elle en courant. Trente minutes après, une horde de parents furieux venaient frapper à sa porte et bien qu'elle se réfugia derrière sa mère, elle trembla de peur, pour la première fois de sa courte vie, quand ils la traitèrent de monstre.
Mya comprenait qu'elle avait fait une bêtise, mais ne voyait pas vraiment ce qu'il y avait eu de mal à défendre un animal en souffrance, pourtant sa mère pleura, longtemps, très longtemps et le lendemain elle l'informa qu'elles allaient devoir déménager. Julie n'expliqua rien à sa fille, ni sur ces pouvoirs, si sur ce qui s'était passé, elle se contenta de ranger leurs quelques affaires dans des valises poussiéreuses avant de prendre le train pour aller à la campagne et ainsi tout recommencer. Mais maintenant, à chaque fois qu'elle laissait la fillette s'éloigner un peu, elle la mettait en garde « Surtout tu dois faire attention. Ne te mets pas en colère et tout se passera bien. ». Ces mots étaient devenus une doctrine que Julie répétait inlassablement. Les jours semblaient plus doux à la campagne, Mya y trouvait un magnifique terrain de jeu rempli d'animaux en tout genre qu'elle n'avait de cesse de visiter. Si bien que tout les fermiers du coin la connaissait et l'écoutait quand elle leur disait qu'une vache souffrait ou qu'une brebis allait mettre bas dans la nuit car tous savaient, que la fillette avait un don pour communiquer avec les animaux, pour les apaiser et ça ne les gênait pas tant qu'elle n'entrait pas chez eux. L'enfant réalisa alors du haut de son jeune âge que la différence pouvait faire peur mais qu'elle était tolérée quand elle faisait du bien aux gens. Les années s'écoulèrent paisiblement pour la mère et la fille jusqu'à ce que Mya arrive à ces dix ans.
À dix ans, Mya était déjà une magnifique jeune fille, prémices d'une adolescente encore plus belle, ces yeux bleus ensorcelaient les garçons de son âge et ces longs cheveux noire rendaient jalouses les filles de sa classe. Elle restait toujours isolée des autres mais le sexe opposé commençait à lui tourner autour et prenait de plus en plus d'assurance pour venir l'aborder. Souvent en groupe, ils l'attendaient à la sortie de l'école pour essayer de gagner ces faveurs, un regard, un sourire, un geste. Elle les ignorait comme toujours mais une fois, il y eu un jeune garçon, un peu plus téméraire que les autres. Il la suivit sur le chemin du retour si discrètement qu'elle ne le remarqua pas. Elle s'accorda comme souvent une pause jusqu'au lac et resta les pieds dans l'eau à se gorger de cette quiétude. Perdu dans ces pensées, elle ne comprit que trop tard que quelqu'un d'autre était là, c'est à ce moment que l'enfant essaya de lui voler son premier baiser. La réponse fut instinctive, presque primaire, un flux d’énergie l'enveloppa, tournoya autour d'elle avec une telle force qu'il projeta l'enfant qui chuta sur le sol en se brisant un bras. Ce dernier pleurait, hurlait qu'il avait mal, pourtant aux yeux de Mya, il n'y avait que ces visages déformés par la colère lui hurlant qu'elle était un monstre, une abomination de la nature, une créature à abattre, souvenir si vite ravivé par la situation. Elle fuit aussi loin que ces jambes la portèrent et se cacha sous un peuplier, certaine que ces branches la couvriraient et que personne ne la trouverait. La nuit était déjà tombée quand sa mère la trouva recroquevillée sur elle, à même le sol, grelottant de tout son corps bien qu'une étrange couche de mousse la protégeait, un peu comme si la végétation l'avait recouverte pour la protéger. Elle transporta sa fille dans ces bras jusqu'à chez eux et le lendemain alors que Mya croyait qu'elle allait se faire gronder, sa mère resta silencieuse et l'envoya à l'école comme tout les jours. Ce jour là, la fillette apprit une nouvelle leçon, la différence est tolérée quand elle est bienveillante mais quant on s'en prends à un autre, on est juste craint, pire, on devient un monstre et plus rien ne peut revenir à la normal.
Tout les autres enfants étaient au courant de ce qui s'était passé, dans un si petit village tout allait vite, et les rumeurs étaient à peut près la seule distraction encore à portée de main de tous. En arrivant à l'école, elle les entendit chuchoter sur son passage et s'éloigner dès qu'elle s'approchait. Ils la fuyaient. Au fond d'elle, elle ne put qu'en être soulagée, enfin, se dit elle, enfin ils comprennent que je n'ai rien à faire avec eux. À ces yeux, les autres n'avaient pas vraiment d'intérêt, elle n'allait en cours que pour obéir à sa mère alors leurs refus de l'approcher lui apporterait peut être la paix. Finalement, ils ne faisaient que fouler le même sol tout en évoluant dans des bulles différentes. Malgré les rumeurs enflant sur Mya, une petite fille de son âge finit par la rejoindre pendant une récréation. Sur le cou, Mya ne sut pas vraiment comment réagir, jusqu'à ce qu'elle l'entende lui parler de sa petite voix fluette.
- Je m'appelle Héléna, je suis assise juste derrière toi en classe. Tu sais, c'est pas parce les autres ne te comprennent pas qu'on est tous dans ce cas là. Tu n'est pas la seule à être spéciale. On pourrait devenir amies, je te montrerai ce que je sais faire.
Elles n'avaient rien en commun, l'une brune à la peau halée et au regard bleu perçant, l'autre blonde à la peau claire avec des yeux verts vifs et pleins de vie. Le Ying et le Yang, deux exacts opposés que leurs différences allaient rapprocher. C'était la première fois qu'un autre enfant réussissait à l'approcher. La première fois qu'elle décidait de s'ouvrir à un être vivant. Elles étaient rapidement devenue inséparable Héléna passait souvent chercher Mya et à l'abri des regards, elles s'entraînaient et découvraient ensemble leurs limites. Pour Héléna, tout coulait de source, elle savait parfaitement ce qu'elle était, une sorcière, tout comme sa mère. Cette dernière lui avait alors expliqué à contrôler ces pouvoirs jusqu'à ce qu'elle ait l'âge de s'en servir librement. Elle lui en apprit plus que quiconque sur ce monde étrange auquel elles appartenaient, ces règles ainsi que les écoles dédier à leurs arts et les autres espèces. Mya essaya de s'imaginer, toutes ces créatures encore inconnues pour elle, cette nuit là, elle rêva de Vampires et de Loups Garou, de Gobelins et d'Elfes, ça n'avait rien à voir avec un cauchemars au contraire. Il y avait aussi une autre créature, quelque chose qu'elle ne parvenait pas à voir mais qui les rassemblaient tous. Au petit matin, avant l'école, elle questionna sa mère sur ces origines, son père inconnu, du bout des lèvres Julie du admettre qu'elle était une sorcière mais que son père n'avait rien de magique. Elle ne sut quoi lui répondre d'autre car elle ne comprenait toujours pas pourquoi le seul homme à qui elle s'était offerte l'avait quittée du jour au lendemain, la laissant seule avec leur fille.
Les petites filles grandirent côte à côte, cultivant leurs différences, elles se fichaient de ce que les autres disaient d'elles, des rumeurs à leurs sujets, des regards noirs sur leurs passages. Héléna parlait, sautillait, riait pendant que dans son ombre Mya la suivait du regard, apprenait d'elle. Lorsque Héléna parla pour la première fois du château de Berwickshire, son amie s'interrogea, aurait elle le droit d'aller étudier au milieu des siens plutôt que dans une école classique pour enfants ordinaires ? Pourrait elle à son tour découvrir ce monde inconnu qui n'attendait qu'elle ? Elle en parla à sa mère, du bout des lèvres, lui expliqua qu'elle désirait vraiment s'y rendre, qu'elle voulait voir de ces yeux ce qu'elle ne faisait qu'imaginer. Au début Julie, protectrice, n'était pas vraiment d'accord, elle n'imaginait pas sa seule enfant loin d'elle, pourtant une sensation étrange au fond d'elle la poussa à accepter, un sentiment particulier lui intimant de la laisser partir pour évoluer, grandir et devenir une femme. Les deux jeunes filles durent attendre encore deux ans avant d'avoir l'âge requis mais quand elles reçurent leurs lettres d'admissions, rien ne parvenait plus à les faire tenir en place. Ce fut la première fois que Julie vit sa fille manifester un tel intérêt, une telle joie de vivre qui lui avait toujours été étrangère. Julie en profita, savoura chaque instant de cette préparation et elles allèrent ensemble chercher ces fournitures scolaires avant de boucler ces valises. Elle la regarda s'éloigner sur le quai de la gare, la saluât par la fenêtre, retenant ces larmes, tout en sachant qu'elle la lâchait dans l'inconnu.
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