
Le désordre de ma vie
Chapitre 3
Partie 6: Révélations
Effrayée par son ton autoritaire, je m'étais réfugiée au coin, priant que quelqu'un vienne à mon secours. Habib n'avait plus rien de l'homme calme que j'avais l'habitude de croiser au lycée. Ses traits avaient durci et,dans sa voix amère, on pouvait deviner tout la hargne qu'il avait accumulée contre moi. Pourquoi cela lui tenait-il tant à coeur de connaitre la vérité? Et surtout pourquoi maintenant alors que tout ceci datait de Mathusalem? Des gouttes de sueur perlèrent à mon front trahissant mon esprit agité. J'avais gardé ce secret pour moi pendant toutes ces années ainsi que l'horrible culpabilité d'avoir causé la perte de mon amie. Devant mon mutisme prolongé, il s'avança vers moi et me secoua par le col tandis que mes pieds se détachaient du sol:
-Tu vas parler oui?!!! tonna t-il en augmentant la pression de ses doigts sur mon cou.
-Habib, s'il te plaît, ne fais pas cela! Je n'ai pas de réponses à ta question, seule Fanta peut te répondre! Pourquoi persistes-tu à me persécuter de la sorte? Que t'ai-je fait?
-Tu ne veux pas parler? OK! Je vais te dire moi ce qui s'est passé! Tu as fait porter le chapeau à ta meilleure amie, voilà ce que tu as fait! C'est toi le propriétaire du journal Samrane, je le sais et n'essaie pas de me mentir! Qu'y a t-il de mal à m'aimer après tout? Samrane, je ne te l'ai jamais dit mais je t'ai toujours admiré pour ta force, ton caractère et ta bonté avec les autres. Tu m'as toujours attiré mais je ne savais pas comment te l'avouer, tu as toujours été si sérieuse, si froide avec moi que je ne savais jamais si c'était le bon moment. Mais aujourd'hui je peux te le dire: Je t'aime Samrane, tu es la femme de ma vie et il ne se passe aucune nuit où je ne rêve de la passer avec toi.
-Arrête-toi s'il te plaît, je ne veux plus t'entendre Habib!
-Je n'ai pas honte de mes sentiments Samrane, jusqu'à quand vas-tu refréner tes pulsions et te cacher derrière les autres? Assume tes actes bon sang!
-Quel sale égoiste tu fais vraiment? Pourquoi viens-tu remuer le couteau dans la plaie deux ans plus tard? Cette fois-ci je ne te laisserai pas nous pourrir la vie une fois de plus! Tu veux une réponse? Eh bien la voici: je ne sais pas ce qui te fait penser juste une minute que toutes ces lignes dans le journal avaient été écrites par moi et cela je m'en contrefiche, mais royalement. La femme qui t'encensait de discours poétiques et amoureux n'est pas celle que tu as en face de toi, mais celle qui par ta couardise, ton immaturité sans bornes se trouve maintenant plongée dans l'ombre pour le reste de sa vie, terminai-je.
-Fanta?? Non, tu veux dire qu'elle est aveugle à présent?
Oui, tes amies de l'époque ne se sont pas gênées pour lui asperger des produits chimiques dans les yeux. Tu les as regardées faire et tu n'as pas bougé le plus petit doigt. Si tu savais comme tu me dégoutes!
-Bon sang, je ne savais pas que cela irait aussi loin. Samrane, rends-moi un service, il faut que tu la retrouves et que tu la convainques de me recevoir. Depuis la lecture de ce journal, ma vision des choses a complètement changé. J'ai l'impression de passer à côté de quelque chose. Si Fanta a vraiment écrit tout cela sur moi, alors c'est la femme de ma vie! Je suis liée à elle et je ne peux pas la laisser me fuir. Je suis responsable de cette femme! Tu peux comprendre cela?
Comme mes pleurs redoublaient, il relâcha sa pression et me remit délicatement à terre tandis que je me laissai glisser sur le parquet. Il lâcha alors un juron et tapa son poing dans le mur pour décharger sa colère. Je ne sais pas comment, mais l'instant d'après je me retrouvai dans ses bras, humant son parfum musqué d'homme. C'est alors que l'impensable se produisit: m'attrapant les cheveux, il rapprocha mon visage du sien et effleura imperceptiblement mes lèvres tandis qu'il me pressait plus contre lui. L'air se chargea d'électricité et une fébrile excitation s'empara de nos corps. Me plaçant face au miroir, il passa ses mains sur ma poitrine tandis que son souffle chaud parcourait ma nuque et me faisait défaillir. Seigneur! Comme cet homme me fascinait! Il annihilait toute forme de résistance en moi, face à lui je n'étais plus capable de réagir avec logique...Il fallait que je mette un terme à tout cela très rapidement avant que cela ne dégénère.
-Elle habite à Saint-Louis, je n'en sais pas plus. Va la retrouver et soyez heureux...
-Pourquoi ai-je l'impression que tu me mens Samrane? Pourquoi tous ces pleurs? Ton corps exprime absolument tout le contraire de tes affirmations. Il est encore temps de me dire toute la vérité!
-Vas-t-en Habib! Tu as eu ta réponse. Maintenant je veux que tu me laisses tranquille et que tu ressortes de ma vie comme tu y es entré.
-J'espère juste que tout ce que tu me racontes est vrai et qu'on n'aura pas à le regretter plus tard!
Me relâchant, il remit sa veste et sortit en claquant la porte du vestiaire. Lorsqu'il fut parti, je me retrouvai seule, devant la glace, à regarder la femme que j'étais devenue: une femme tellement orgueilleuse qu'elle préférait sacrifier son amour pour échapper au jugement et au regard des autres. Voilà où on en était! La société m'avait façonnée à son image et je préférai encore mourir que de laisser les autres me considérer comme une fille volage et sans morale. Je passai ensuite mon visage à l'eau froide et tentai de refaire mon maquillage qui avait coulé lors de cette horrible scène. En sortant des toilettes, j'espérai juste que cette fois-ci mon mensonge ferait justice à Fanta et lui permettrait un nouveau départ.
Je pénétrai dans la salle de cérémonie quelques minutes plus tard comme si de rien n'était tandis que j'essayai activement de repérer ma soeur qui m'avait lâchement abandonné avec Habib. Quelle traitresse celle-là! Elle allait voir ce qu'elle allait voir! Heureusement, les discours de bienvenue venaient juste de commencer et le podium se remplissait au fur et à mesure. Un sifflement dans mon dos attira mon attention et me fit me retourner: c'était ma soeur qui me faisait de grands signes avec son copain. Enfin, ce n'était pas trop tôt! M'avançant dans leur direction, je pris place à côté de Bibi qui commença à me harceler de questions sur Habib:
-Alors, qu'est-ce qu'il te voulait? Il t'a enfin déclaré sa flamme? Hmm quelque chose me dit qu'il s'est passé quelque chose entre vous?
-Ha-ha-ha, très drôle mademoiselle je-sais-tout! Pour ta gouverne, on ne faisait que discuter! lui et moi. Il n'a jamais été question d'autre chose.
-Mon oeil, tu t'es vue? Tu es rouge comme une pivoine Samrane et puis attends une minute! Tu as pleuré? Il t'a fait quelque chose? Où est-il d'ailleurs celui-là que je lui règle le portrait, fit ma soeur qui avait senti que quelque chose n'allait pas.
-Tu ne vas rien faire, tu m'entends? Il ne m'a rien fait, tu peux être tranquille. Je sais me défendre toute seule.
-Tu es sûre que ça va? Si tu veux au retour on prendra un taxi!
-Non, ne t'inquiète pas! En plus tu connais papa, il va encore faire une scène. Concentrons-nous sur le plateau à présent.
Détournant les yeux de ma soeur, je me concentrai sur la scène et oubliai tout ce qui m'entourait...
Partie 7: Cérémonie de remise des prix
Moment raconté par Habib:
Assis de l'autre côté de la salle, avec en gros plan le duo formé par Samrane et sa soeur Bibi, Habib se maudissait encore de son stratagème et pire encore d'avoir avoué ses sentiments à Samrane après tant d'années. Que croyait-il, qu'elle allait lui sauter au cou et prendre la nouvelle avec joie? Non, depuis le temps il aurait du la connaitre mieux que cela! Sur terre, il n'y avait pas plus cynique et froide qu'elle! La question du propriétaire du journal ne se posait même pas, l'auteur du journal était radicalement plus sentimentale que ne le paraissait son principal suspect. Il était très difficile de croire qu'une femme aussi insensible et cruelle que Samrane Bao éprouve des sentiments et s'aventure en plus à les toucher sur papier. D'un côté, elle s'était montrée honnête aujourd'hui et avait fait preuve d'humanité en le renseignant sur Fanta, mais il ne comprenait pas pourquoi il éprouvait alors ce malaise. Pourquoi cette histoire lui semblait-elle complètement tirée par les cheveux? Pourquoi malgré sa froideur avait-il cru percevoir une note de tristesse et de mélancolie chez elle? Pourquoi lui-même se refusait-il à concevoir que le journal soit de Fanta et non de Samrane? Et pourquoi l'avoir embrassé comme il l'avait fait tout à l'heure? Des pensées noires et saugrenues se bousculaient dans sa tête à mesure que croissait son énervement. Il y a encore un mois, cette question ne lui aurait même pas effleuré l'esprit et cela aurait été le cadet de ses soucis. Mais maintenant, tout était différent, tout avait changé...
Oui! Rien n'était plus pareil depuis ce fameux soir où un cancer avait emporté sa mère après sept mois de lutte acharnée. Sa mère lui avait fait promettre sur son lit de mort de retrouver la propriétaire du journal et de l'épouser. Il se rappelait aujourd'hui encore les paroles qu'elle lui avait tenues:
"Mon fils, on ne rencontre l'amour qu'une seule fois dans sa vie. Beaucoup de gens sont malheureux parce qu'ils cherchent l'amour là où il n'est pas et ne laissent pas l'amour venir à eux. Ils sont trop aveuglés pour voir qu'il est là, tout près et qu'il n'y a qu'à tendre un bras pour le cueillir. Cela, tu le comprendras un jour, et j'espère assez tôt car alors je ne serai plus là pour te le rappeler. Sois heureux et épouse la femme qui t'aimera pour tes défauts et tes qualités et te rendra meilleur".
Ces paroles dites, elle s'était éteinte à la clinique des Mamelles, sereine dans la mort tout autant qu'elle l'avait été de son vivant. Cette perte avait créé un grand vide dans son existence car lui et sa mère avaient toujours été très proches. L'absence du père les avait rapprochés. Il ne se souvenait que trop bien de toutes ces nuits où sa mère montait se coucher sans appétit parce que se sentant délaissée, trompée par un mari qui se souciait comme d'une guigne de sa famille. De toutes ces nuits où, rentrant de ses voyages d'affaires il cognait sur sa mère et la battait jusqu'à épuisement. Il avait assisté à la mort progressive de sa mère et n'avait rien fait pour l'aider. Il devait à présent honorer sa mémoire en devenant l'exact opposé de son paternel et en donnant à une femme digne de ce nom l'amour que n'a jamais pu donner son père à sa mère. Tout à coup, des applaudissements et cris fusèrent à la prononciation du nom de Samrane le tirant de ses rêveries et il reporta son attention sur celle-ci qui montait grâcieusement les marches du podium dans sa robe extrêmement moulante qui ne cachait rien de ses formes. C'était incontestablement une très belle femme. Lorsqu'elle riait à gorge déployée, il se dégageait d'elle une fantastique joie de vivre contagieuse. Elle venait de prendre de prendre le micro que lui tendait le proviseur tandis que l'on énumérait ses prodiges scolaires:
-Vous êtes aujourd'hui en direct de la cérémonie de remise de prix des lauréats du lycée d'excellence Bel air! Nous accueillons sur le plateau Samrane Bao, la coqueluche du moment! Alors Samrane comment allez-vous?
-Aussi bien que possible, Dieu merci, répondit celle-ci très détendue.
-Il parait que vous êtes une surdouée et que vous avez raflé tous les prix cette année? continua le journaliste.
-C'est ce que l'on dit! Répondit celle-ci avec un franc sourire.
-Hé bien on va vérifier cela tout de suite, fit le journaliste, coquin: SAMRANE BAO, premier prix de français, premier prix d'anglais, premier prix d'histoire-géographie, premier prix de philosophie, premier prix de mathématiques, premier prix de sciences naturelles, premier prix d'allemand, et ce n'est pas tout! Première de son centre avec une moyenne de 17! Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, quel parcours! Quelle prouesse! Je vous prie d'applaudir cette jeune demoiselle qui fait honneur à ce lycée et au pays entier!
Tandis que les acclamations fusaient de partout, Habib se leva de son siège, imité par les autres qui applaudissaient de plus belle. Malgré son sale caractère, Samrane était une bosseuse et elle méritait ce succès gagné à la sueur de son front. Cette dernière se remettait tant bien que mal de ses émotions et recevait ses cadeaux, les larmes aux yeux, lorsqu'une voix surgie de nulle part cassa net l'ambiance:
" Et premier prix de la traîtrise! N'oublions pas!"
Stupéfaite, Samrane dirigea son attention vers l'endroit d'où provenait la voix avant de se figer de stupeur à la vue de son pire cauchemar...
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