
Le contrat de nos vies
Chapitre 3
Les jours qui suivirent cette première rencontre furent particulièrement lourds pour Isabella. À chaque fois qu'elle croisait le regard de son père, elle voyait l'inquiétude, l'attente, et quelque chose qu'elle n'avait jamais vu en lui avant : l'impuissance. Son père, autrefois si fier et indépendant, comptait sur elle pour redresser la situation. Chaque jour qui passait sans réponse semblait peser plus lourd sur ses épaules. Et elle, malgré son envie de fuir cette situation absurde, savait qu'il n'y avait pas d'autre solution. Ses rêves d'amour et de liberté étaient désormais bien loin.
Elle reçut un appel du père de Jimmy trois jours après leur rencontre. La voix du vieil homme était formelle, presque bureaucratique.
- Nous pensons qu'il serait bon que vous et Jimmy vous rencontriez en privé pour discuter des modalités. Après tout, même si ce mariage est d'ordre contractuel, vous devrez vivre ensemble.
Les mots résonnèrent dans l'esprit d'Isabella : « vivre ensemble ». Elle, une fille de banlieue modeste, allait devoir partager sa vie avec un homme qu'elle ne connaissait pas, qui venait d'un monde si différent du sien. Mais avait-elle réellement le choix ? Elle accepta le rendez-vous, le cœur lourd.
Jimmy, de son côté, avait également reçu la pression de ses parents, surtout de sa mère, qui voyait en ce mariage l'opportunité parfaite de réaliser son rêve de devenir grand-mère. Jimmy n'était pas dupe ; il comprenait bien que ce mariage n'était qu'une question d'intérêts mutuels. Mais ce qui l'irritait le plus, c'était de se sentir pris au piège dans une situation qui le dépassait. Pourtant, une part de lui était curieuse. Cette Isabella, avec sa simplicité et son air réservé, l'intriguait plus qu'il ne voulait l'admettre. Il s'était dit qu'il valait mieux la revoir pour clarifier les termes de leur arrangement et, peut-être, comprendre un peu mieux qui elle était.
Le lendemain, ils se retrouvèrent dans un petit café discret de la ville, loin des regards indiscrets et des mondanités. Isabella était arrivée en avance. Elle s'était installée dans un coin, observant distraitement les passants par la grande baie vitrée. Le battement rapide de son cœur trahissait son anxiété. La ville autour d'elle continuait de vivre, insensible à son sort, tandis que dans quelques minutes, sa vie allait définitivement basculer.
Lorsque Jimmy entra, son allure impeccable dénotait une fois de plus avec la simplicité de l'endroit. Il repéra immédiatement Isabella et se dirigea vers elle. Il s'assit en face, et pendant quelques secondes, ils se regardèrent sans parler, une tension palpable s'installant entre eux. C'était étrange, car malgré le contexte si formel, un silence presque intime régnait, comme si chacun cherchait à deviner les pensées de l'autre.
- Alors, dit Jimmy finalement, brisant le silence, nous devons parler.
Isabella hocha la tête. Elle savait que cette discussion était inévitable, mais l'entendre de sa bouche rendait les choses encore plus réelles, plus définitives.
- Je pense que nous savons tous les deux ce que ce mariage signifie, continua-t-il, sa voix posée mais ferme. Ce n'est pas un mariage d'amour. Nous ne sommes pas ici pour des promesses de contes de fées.
Ces mots, bien qu'Isabella les ait anticipés, la frappèrent en plein cœur. Bien sûr, elle savait que cet arrangement n'avait rien à voir avec l'amour, mais l'entendre si froidement la déstabilisait. Elle chercha ses mots, ses mains serrant nerveusement la tasse de café devant elle.
- Je comprends, répondit-elle doucement, évitant de croiser son regard. Ce n'est pas non plus ce que je veux... mais... nous devrons tout de même cohabiter, non ?
Un léger sourire, presque imperceptible, effleura les lèvres de Jimmy. Elle avait raison, bien sûr. Ce mariage n'était pas qu'un simple contrat sur papier. Il impliquait une vie partagée, des routines, des compromis. Mais cette idée ne le réjouissait guère. Pourtant, en observant Isabella, il sentit qu'elle non plus ne se réjouissait pas de cette situation. Cette simple constatation créa en lui un élan inattendu de compassion. Ils étaient deux prisonniers dans la même cage dorée, après tout.
- Oui, nous devrons cohabiter, concéda-t-il en croisant enfin son regard. Mais je pense que nous pouvons fixer quelques règles dès maintenant.
Isabella se raidit légèrement. Quelles règles ? Qu'attendait-il d'elle ?
- Ce mariage, continua Jimmy, sera principalement pour satisfaire nos familles. Mais je crois qu'il serait plus simple pour nous deux de garder nos vies aussi séparées que possible. Nous pourrions habiter ensemble, mais chacun dans ses espaces. Je ne veux pas d'interférences, et je suis sûr que vous non plus.
Cette proposition lui sembla à la fois un soulagement et une déception. Isabella se sentait rassurée à l'idée qu'il n'exigerait pas d'elle plus que ce qu'elle était prête à offrir. Mais au fond, quelque chose dans cette séparation stricte lui laissait un goût amer. Était-ce vraiment ainsi que leur vie à deux devait commencer ? Une vie de solitude partagée ?
Elle acquiesça doucement, bien qu'intérieurement, un mélange de soulagement et de tristesse se disputait en elle.
- D'accord, murmura-t-elle. Nous pouvons faire comme ça.
Jimmy l'observa un instant de plus. Elle n'était pas du tout ce qu'il avait imaginé. Sa douceur, sa réserve, tout cela contrastait tellement avec les femmes qu'il connaissait, souvent ambitieuses et calculatrices. Cette jeune femme assise devant lui semblait sincère dans son malaise, et étrangement, cela le désarmait.
- Très bien, répondit-il enfin. Nous allons signer le contrat dans quelques jours, et après cela... nous serons officiellement mariés.
Isabella sentit son cœur se serrer. Tout allait désormais très vite, trop vite. Mais en regardant Jimmy droit dans les yeux, elle sut qu'elle n'avait pas d'autre choix.
Leur destin était scellé.
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