
Le Carrefour
Chapitre 3
À peine était-elle rentrée chez elle que Katia dut courir au téléphone : c’était Sam.
« Salut Miss ! Comme promis, je t’appelle…
— Ça va ?
— Crevé ! Tu parles d’une journée !
— Tu fais quoi ce soir ?
— Pour l’instant, rien. Pourquoi ?
— Je t’invite à souper chez un "Russe".
— Tu as gagné au loto ?
— T’occupe ! Alors, c’est oui ?
— Da !
— Tu passes me prendre vers vingt heures ?
— Plutôt vingt heures trente. Il faut que je passe chez moi me changer. Je n’ai pas eu le temps à midi…
— D’accord. Ah, au fait, tenue de soirée de rigueur !
— Hé ! Tu ne vas pas me reconnaître !
— Si, si…
— Bon, d’accord, je termine ce dossier et je décolle !
— Bisous…
— Bisous. »
Eh bien ! Encore heureux que Fred, le mari d’Éliane, se soit cassé la patte à midi ! Comme quoi, après la pluie, le beau temps !
Pauvre Fred ! Non seulement il avait un plâtre, mais en plus il, s’était fait engueuler copieusement par Éliane, furibarde de voir une semaine de vacances nocturnes lui passer sous le nez… enfin, comme disait la tendre épouse, il serait plus prudent qu’il aille dans un centre de rééducation en bord de mer…
« Encore là, Sam ?
— Eh oui, patron, plus qu’un dossier à terminer…
— Bon courage ! N’oubliez pas de fermer l’ordinateur. Et demain, arrivez donc un peu plus tard !
— Merci, patron.
— Bonne soirée !
— À vous aussi. »
Sam passa chez lui, où régnait un capharnaüm indescriptible. Il eut toutes les peines du monde à retrouver son costume, avant de choisir une chemise assortie à laquelle il ne manqua de bouton et qui ne fut ni tâchée ni brûlée ! Puis, ce fut une partie de cache-cache avec le fer à repasser… pour enfin s’apercevoir qu’il avait grossi et que, si le pantalon pouvait être mis en le maintenant en dessous du ventre, la veste, elle, ne pouvait plus être fermée. Alors, il mit une écharpe bleu marine autour de son cou, la laissant pendre sur l’ouverture de la veste. Le résultat était acceptable.
C’est donc un quasi-gentleman (enfin, gentleman-farmer) qui prit le volant de la voiture la plus redoutée des tympans du quartier !
***
Trois coups de sonnette brefs : c’est Sam !
Katia ouvre. Et rit ! Il faut voir la tête de Sam…
« Eh oui, ce soir, j’inverse les rôles : j’invite, tu es bien habillé, et je suis plus que cool. »
« Ça, pour être cool… »
Katia avait son jean délavé, un gros col roulé jaune sous un pull marin troué, et des baskets fortement usagées.
« Je te choque ? »
« Non… mais je suis quand même un peu surpris…
— On y va ?
— Quand tu veux. C’est loin ?
— Rue des Franciscains. On prend ta voiture et c’est moi qui conduis !
— Bien, chef ! »
Le spectacle de cette Katia inconnue au volant de sa guimbarde fit rire Sam aux éclats. Et ils arrivèrent souriants au restaurant russe.
Ils commandèrent un bortsch. Comme il y avait vingt minutes d’attente, la Maison leur offrit une vodka.
« Tu ne préfères pas autre chose ? »
« Non, non, Sam ! Ce soir, je bois mon verre, comme une grande fille ! »
Elle but sa vodka cul sec. Pendant ce temps, Sam lampait la sienne.
« Sam…
— Oui…
— Je sais quelle est ta vie, je ne suis pas dupe. Mais je t’aime. Je n’aime que toi, je suis prête à tout pour toi.
— …
— Est-ce que tes "trophées" te rendent heureux ?
— Hum… tu reprends une vodka ?
— Non, merci. Mais sers-toi si tu en veux une… »
Sam se servit une dose « coloniale ». C’est ainsi qu’il appelait les verres remplis d’alcool à ras bord. Elle lui prit la main ; il ne la retira pas…
« Qu’est-ce que tu proposes ?
— Je ne propose pas Sam… je demande… viens vivre avec moi, rien qu’un mois… essayons !
— Chez toi ou chez moi ?
— Comme tu veux…
— Tu crois…
— Quoi ?
— Que tu vas me supporter ?
— Je t’aime. »
Entouré de deux violons, le serveur amena le bortsch. C’est au son de la musique tzigane qu’ils furent servis, alors que leurs yeux à tous deux brillaient de mille reflets, et ils n’étaient pas exclusivement liés à l’alcool. Sam souriait.
Ils mangèrent en silence, se dévorant des yeux et se parlant par des regards. Comme dessert, ils commandèrent des crêpes Suzette, qui n’avaient rien de Russes mais présentaient l’avantage de demander un quart d’heure d’attente.
« Sam… la seule chose que je te demande, pendant ce mois, si tu acceptes…
— Hum…
— C’est de m’être fidèle. »
Sam éclata de rire.
« Ça ne sera pas le plus dur !
Il pensait à Fred, plâtré pour six semaines, et son rire mua en fou rire.
— Sam, je suis sérieuse.
— Je sais. Excuse-moi. Tu sais, le plus dur, ça ne sera pas de ne pas te tromper. Ce serait autre chose…
— Je ne te l’ai pas demandé ce soir…
— Oui… plus tard, peut-être…
— Alors, on essaye ?
— Banco ! »
Au même moment, les crêpes Suzette firent leur apparition flamboyante, dégoulinantes de Grand-Marnier et portées par un serveur qui avait dû faire ses classes chez barnum, tandis que les violons jouaient Kalinka.
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