
Le bassin de Neptune
Chapitre 2
Jade attendait, légèrement apeurée, légèrement impatiente que quelqu’un se mette à parler mais il ne se passait rien. Alors, après quelques secondes, elle décida que, peut-être, ce n’était que ce petit vent d’Automne qui l’avait fait frissonner, et que la nostalgie avait fait le reste, et elle reprit sa marche. Deux pas de plus et le même frisson lui glisse sur la colonne vertébrale. Là, Jade s’arrête net et sans même penser que ça pouvait être bizarre comme réaction, elle se met à parler toute seule dans le vide, les mains sur les hanches, les sourcils froncés, le bord des lèvres pincées :
« Bon, qui est là ? Je sais bien, je sens bien qu’il y a quelqu’un, alors ça suffit. On ne joue pas ; J’attends ».
Jade regarde de droite et de gauche en s’attendant à entendre une voix sortie de nulle part. Pourtant il ne se passe rien. Du coup, elle s’énerve et continue de parler toute seule en reprenant sa marche vers le cabinet.
« OK, j’ai compris. En fait, je suis si nostalgique que me voilà en train de me faire des rêves. Quelle idiote ! Allez, on y va, j’ai du boulot ».
Mais aussitôt a-t-elle terminé sa phrase que le frisson se présente de nouveau et de plus belle.
« Ah non ! crie-t-elle en stoppant net sa marche, ça, c’est impossible. Là, il n’y a aucune brise, aucun petit vent. Je ne suis donc pas idiote. Il y a manifestement quelqu’un et, qui que vous soyez, vous avez plutôt intérêt à vous montrer ou à me parler, parce que… »
Mais elle n’a pas le temps de finir sa phrase. Un énorme frisson celui-là, lui parcoure le corps en entier, en la frigorifiant. Ça lui donne le tournis, et elle se sent presque à tomber tellement l’énergie de ce frisson est forte. Du coup, lorsqu’elle reprend ses esprits, elle se dit que, peut-être, il fallait être patiente et douce avec celui ou celle qui était présent, car ce n’était-ce pas forcément quelqu’un de très gentil. Elle marcha plus vite pour atteindre le cabinet. Elle se disait que, comme avec Victor, ce serait l’endroit idéal pour commencer à parler. Elle sentait un double sentiment l’envahir ; l’inquiétude et l’excitation. Son cœur s’était mis à battre plus vite et ses temples à enfler sous la pression. Elle avait envie de courir jusqu’au cabinet ; Elle ne cessait de se répéter cette question : « et si c’était Victor ? ».
Une fois à l’intérieur, elle s’installe sur son fauteuil et regarde autour d’elle. Elle vise surtout les chaises en face du bureau pour voir si elles bougent. Elle écoute également pour tenter d’entendre quelque chose. Une minute, deux minutes. Rien ne se passe. Jade n’y comprend rien. Elle a pourtant bien senti à trois reprises ce frisson, et il avait l’air d’être produit par quelqu’un, pas par le vent. Alors pourquoi n’y avait-il pas d’autre manifestation ? Elle reste tout de même silencieuse, et même immobile, dans l’attente de quelque chose, avec l’espoir secret et fou que ce sera la voix de Victor qui résonnera alors dans son oreille. Elle décide même de faire comme si tout était normal, en s’apprêtant à ouvrir un de ses livres, et en se disant qu’ainsi elle faisait une petite blague à Victor (tellement elle se persuadait que ce ne pouvait être que lui), quand, tout à coup, une voix résonna.
« Bonjour »
Cette voix est féminine, très douce, plutôt jeune et un peu hésitante ; ce n’est pas la voix de Victor, et Jade est tout à coup très déçue. Elle avait eu tellement d’espoir que ce soit lui ; Elle ressent même une énorme boule de tristesse dans le fond de sa gorge.
La voix résonne de nouveau « Bonjour ! »
« Ah oui, j’avais oublié », dit Jade, en ajoutant un « Bonjour », pas très chaleureux, plutôt triste.
Mais la voix ne semble pas affectée par la tonalité de la réponse de Jade, et continue.
« Je me nomme Mérope ; Une des Pléiades ; Vous connaissez les Pléiades, n’est-ce pas ? »
Jade se met à sourire doucement, sans même le remarquer.
« Non, pas franchement, c’est quoi les Pléiades, et pourquoi devrais-je les connaître ? »
La voix résonne aussitôt, comme si elle était incrédule
« Comment ça vous ne nous connaissez pas ; bien sûr que si. Vous avez une partie de notre histoire sur vos murs ».
Jade reprend :
« Comment ça, votre histoire sur mes murs ? »
« Bien sûr, répond Mérope. Artémis, Orion, Zeus. S’il vous plaît, ne me dites pas que ça ne vous parle pas. Nous, les Pléiades, étions les compagnes d’Artémis, et un jour où nous avons croisé Orion, il est tombé follement amoureux de notre beauté, et nous a pourchassés pendant cinq longues années. Pour nous protéger, Zeus nous transforma en colombes afin qu’il ne nous trouve plus. Vous avez une des peintures sur toiles représentant cette chasse, dans le grenier ; et également l’histoire d’Orion tué par Artémis. Vous ne pouvez pas ne pas connaître notre histoire. »
La voix de Mérope est douce, pas du tout autoritaire ou agressive, mais plutôt surprise et presque inquiète que Jade n’ait pas compris de qui il s’agissait.
Jade, elle, est interloquée, et se met à penser très vite :
Est-ce que ça recommence ? Est-ce que tout ce qui est arrivé avec Victor recommence avec cette Mérope ? Comment est-ce possible, Zeus a fermé la porte tridimensionnelle, et il n’a jamais été question d’avoir d’autres visiteurs des autres dimensions !Puis elle se met à parler tout haut :
« Dites-moi, Mérope, vous me dites que vous savez ce qu’il y a sur mes murs, et vous m’assurez qu’ainsi cette peinture sur toile dans mon grenier représente votre histoire ; Que donc je ne peux l’ignorer, mais puisque vous avez l’air d’en savoir autant, vous devriez également savoir que les écritures étaient en fait des anagrammes qui devaient servir à une formule unique, pour pouvoir ouvrir la porte tridimensionnelle. « Unique », je précise. Ajoute Jade d’un ton ferme. Il me paraît donc impossible que ces écritures puissent raconter d’autres histoires. »
La réponse de Mérope ne se fait pas attendre.
« C’est exact que les écritures ont servi à remettre en place une situation. Néanmoins, une porte tridimensionnelle reste une porte, Jade, et les écritures de vos murs restent des clés qui servent à plusieurs ouvertures, tout comme les mots et phrases de vos livres, et tout comme les objets qui emplissent cette demeure. Vous êtes au cœur d’un centre positif-négatif spirituel et, vu des autres dimensions, cet espace est extrêmement attirant et vous, personnellement, vous êtes comme le téléphone qu’il faut décrocher pour réserver un aller dans votre dimension. »
Le visage de Jade s’illumine. Elle rayonne, c’est évident. Finie la déception de ne pas avoir entendu Victor, finie la nostalgie. La voilà lancée dans une nouvelle aventure. Tout à l’air de recommencer, mais avec des acteurs différents, une histoire différente. Jade se sentait comme transportée. Elle comprenait d’un seul coup ce qui lui avait manqué. Cette excitation de l’aventure, de se sentir si utile, de se sentir comme dans un conte de fées, de se sentir elle-même comme une fée, en fait. C’était une sensation que les mots ne pouvaient expliquer. C’était magique, c’était génial. Jade se mit à se parler à elle-même, tout haut
C’est incroyable, moi qui étais nostalgique de Victor, je n’aurai pas pensé une seconde que l’histoire ne s’arrêterait, de toute façon, pas à son départ. Comment même ai-je pu le penser, vous me direz ? Forcément, ce n’était pas qu’un petit rêve. Forcément, j’ai rencontré Zeus et les Nymphes. Il n’y a que moi pour avoir imaginé que ce puisse n’être qu’un seul évènement dans une petite vie terrestre.
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