
Larmes et paris d'une épouse
Chapitre 3
Le lendemain matin, le silence à la table du petit-déjeuner était pesant. Léa était partie tôt pour ses cours, inconsciente du drame qui s'était joué pendant la nuit. Sophie n'avait rien avalé. Ses yeux, cernés de fatigue, fixaient sa tasse de café froid.
"Je vais aller voir mes parents," a-t-elle murmuré, la voix blanche. "Je peux leur demander un prêt. Ils ont quelques économies..."
"Non," ai-je répondu sèchement en me levant pour mettre mon assiette dans l'évier.
"Mais pourquoi ? On doit faire quelque chose ! On ne peut pas rester comme ça !"
"Et tu leur diras quoi ? Que tu as perdu leur futur héritage, l'argent pour l'opération de mon père et les études de leur petite-fille en une nuit de poker ? Tu veux leur donner une crise cardiaque ?"
Elle a baissé la tête, vaincue par la logique implacable de mes mots.
"Et la police ?" a-t-elle tenté, sans grande conviction. "On peut porter plainte pour escroquerie."
J'ai soupiré. "Avec quelles preuves, Sophie ? Tu leur diras que tu as volontairement participé à une partie de jeu illégale et que tu as perdu ? Ils te riront au nez. Au mieux, ils te classeront comme une joueuse compulsive qui ne sait pas s'arrêter. Les grands gagnants de l'histoire, ce seront Chloé et son complice."
Elle est restée silencieuse. Chaque porte de sortie se refermait devant elle. Il n'en restait qu'une. La mienne.
"Alors... qu'est-ce qu'on fait ?" a-t-elle demandé, sa voix tremblante.
"On va récupérer notre argent," ai-je dit calmement. "Toi et moi."
Elle m'a regardé, l'espoir et la peur se mêlant dans ses yeux.
"Comment ?"
"Tu vas appeler Chloé. Tu vas lui dire que tu as réussi à trouver un peu d'argent. Que tu veux rejouer ce soir. Juste une petite somme, pour essayer de te refaire. Tu lui diras que tu viendras avec ton cousin, qui est de passage en ville et qui aime bien jouer un peu."
"Mon cousin ?"
"C'est moi," ai-je précisé. "Je ne veux pas qu'ils sachent qui je suis. Pour eux, je serai un inconnu. Un pigeon de plus."
En fin d'après-midi, nous étions garés dans une rue adjacente à la boutique de Chloé. C'était un petit magasin de prêt-à-porter aux vitrines poussiéreuses, qui semblait crier son manque de clients. La vraie affaire se passait à l'arrière.
Sophie a passé l'appel, la voix chevrotante mais en suivant mes instructions à la lettre. Chloé a mordu à l'hameçon immédiatement, sa voix mielleuse cachant à peine sa cupidité. Le rendez-vous était fixé pour vingt heures.
"Je la connais depuis l'école," a dit Sophie en raccrochant, le regard perdu. "Elle a toujours été un peu comme ça... jalouse de la vie des autres. Sa boutique ne marche pas, elle a toujours eu des dettes. Mais je n'aurais jamais cru... jamais..."
"La jalousie et le besoin d'argent font faire des choses terribles," ai-je commenté. "Et l'homme avec elle, hier soir, qui était-ce ?"
"Marc Leroux. Chloé l'a présenté comme un ami, un joueur professionnel qui lui donnait des conseils. Il était... très sûr de lui. Il n'arrêtait pas de me dire que j'avais du potentiel, que la chance allait tourner."
Marc Leroux. Ce nom ne me disait rien, mais je connaissais son genre. Un charognard qui gravite autour des parties clandestines, repérant les plus faibles pour les dépouiller avec des techniques à la limite de la triche. Lui et Chloé formaient le duo parfait : elle appâtait la victime, il l'exécutait.
À l'heure dite, nous sommes entrés dans la boutique. Chloé nous a accueillis avec un grand sourire, un peu trop large pour être honnête. Elle a à peine jeté un regard à Sophie, déjà concentrée sur sa nouvelle proie potentielle : moi.
"Alors c'est toi le fameux cousin ! Enchantée, je suis Chloé."
"Jean," ai-je répondu sobrement, en lui serrant la main.
Elle nous a fait passer dans l'arrière-boutique. La pièce était enfumée, éclairée par une suspension basse au-dessus d'une table de poker recouverte d'un tapis vert usé. Marc Leroux était déjà là, affalé sur une chaise, un verre à la main. Deux autres hommes, aux visages fatigués et aux vêtements modestes, complétaient la table. Des figurants, probablement payés une misère pour faire le nombre et donner l'illusion d'une vraie partie.
Marc m'a dévisagé de haut en bas, un sourire arrogant aux lèvres.
"Alors, le cousin vient tenter sa chance ? J'espère que tu as les poches plus profondes que ta cousine."
Sophie a tressailli. Je lui ai posé une main sur l'épaule, un geste discret pour lui dire de se taire. J'ai avancé vers la table et j'ai sorti une petite liasse de billets de ma poche. Cinq cents euros. Le dernier argent liquide qu'il nous restait.
"Je ne viens pas pour discuter," ai-je dit en m'asseyant à la place vide. "Je viens pour jouer."
J'ai poussé Sophie sur une chaise derrière moi, à l'écart. Son rôle était terminé. Maintenant, c'était le mien.
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