
L'Amour, Cette Douce Prison
Chapitre 3
L'appartement était silencieux, un contraste apaisant après le vacarme de la rue. Mais ce silence était lourd, menaçant.
Sophie m'a fait asseoir sur le canapé.
« Reste là, je te prépare une tisane. Tu dois te détendre. »
Elle s'affairait dans la cuisine, ses gestes précis et attentionnés. La même attention qu'elle me portait chaque jour. Une attention que j'avais toujours prise pour de l'amour. Maintenant, je la voyais pour ce qu'elle était : une performance.
Elle est revenue avec une tasse fumante.
« Tiens, bois ça. Ça va t'aider. »
Elle s'est assise à côté de moi, très près. Sa main s'est posée sur mon genou. Un geste tendre, familier.
Mon téléphone a vibré. Discrètement.
Je n'avais pas besoin de le regarder. Je savais ce qui allait s'afficher. Mais je l'ai sorti quand même, comme un masochiste qui ne peut s'empêcher de toucher sa blessure.
J'ai senti une colère froide monter en moi. Une colère si pure et si intense qu'elle en était presque calme. La "cible". C'est ce que j'étais pour eux.
J'ai repoussé sa main, un peu trop brusquement.
Le contact de sa peau me brûlait.
Elle a eu un mouvement de recul, l'air surprise et blessée.
« Antoine ? Qu'est-ce qu'il y a ? »
« Rien. Je suis fatigué. »
Ma voix était plate, sans émotion. Je n'arrivais pas à feindre. Mon corps refusait d'obéir à la comédie.
On a sonné à la porte. C'était Isabelle. Elle est entrée, un sac de pharmacie à la main.
« J'ai apporté de quoi désinfecter ta coupure et des antidouleurs », a-t-elle annoncé, le visage empreint d'une sollicitude parfaite. « Je n'étais pas tranquille de vous laisser seuls. »
Elle s'est approchée, a posé son sac sur la table basse et m'a examiné la mâchoire avec des gestes maternels.
« Ça va aller, mon petit frère. Tu as été si courageux. »
Pendant des années, ces mots m'auraient réchauffé le cœur. J'avais toujours admiré ma sœur, sa force, sa capacité à prendre soin des autres. J'avais toujours cru à sa protection inconditionnelle.
Vibration.
Dix mille euros. Le prix de son affection fraternelle ce soir.
Le visage d'Isabelle flottait devant moi. Je voyais sa bouche bouger, j'entendais des mots de réconfort, mais tout ce que je voyais, c'était ce chiffre. 10 000 euros.
Je me suis levé.
« Laissez-moi », j'ai dit.
Le mot est sorti tout seul, rauque.
Elles m'ont regardé, stupéfaites. Leurs deux visages affichaient la même expression d'incompréhension et d'inquiétude. Deux masques parfaitement accordés.
« Antoine, mon chéri, tu es en état de choc », a dit Sophie en se levant à son tour. « C'est normal. Viens, allonge-toi. »
« Vous me faites mal », j'ai lâché.
La phrase a flotté dans le silence de la pièce.
Isabelle a été la première à réagir. Son visage s'est contracté de douleur, une douleur si bien jouée que j'aurais pu y croire, si je n'avais pas lu l'envers du décor quelques minutes plus tôt.
« Comment peux-tu dire ça, Antoine ? Après tout ce qu'on fait pour toi ? On est là pour toi. On t'aime. »
Elle a avancé d'un pas, sa main tendue vers moi.
C'était une performance de virtuose. La sœur blessée, la confidente rejetée. J'étais censé me sentir coupable. J'étais censé m'excuser et me laisser envelopper par leur fausse bienveillance.
Mais le mécanisme était cassé. Je voyais les ficelles. Je voyais les rouages.
Et ça me donnait la nausée.
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