
L'amour a vaincu ses peurs
Chapitre 3
Louis du Château
Tu sais, mon petit Gaspard, disait Alphonse, mon fils aîné Louis, qui était ton oncle, était un homme humble juste et fort. Il n’a jamais baissé les bras, il a fait preuve de volonté et de courage, il a lutté jusqu’au bout.
Chez nous à la ferme, il travaillait sans relâche, depuis des années. La batterie durait toute la journée. Et le soleil était largement couché, que le village retentissait encore du mugissement de la batteuse. Nous étions soulagés quand elle s’arrêtait.
Chaque jour, il fallait se lever très tôt, le labeur nous attendait. Nous devions prendre des initiatives sur le travail, sur le choix des jeunes bêtes à garder, sur les ventes aussi. Louis se débrouillait très bien, c’était un paysan, il avait ça dans le sang. Je lui avais petit à petit passé la main.
Tous les matins, on s’installait à table pour déjeuner. Chacun sortait son couteau, se taillait une tranche dans le grand pain cuit par Léontine, et piochait dans les rillettes, dans le pâté, dans le jambon, dans le beurre. Il y avait aussi des œufs durs et des radis.
Tous mangeaient goulûment, se régalaient, et arrosaient ça avec du café noir bien corsé ou avec des grands verres de vin rouge.
Le soleil dardait ses premiers rayons, lorsque le père Alphonse mettait en branle sa batteuse, dont le bruit entêtant retentissait tout au long de la journée. Et brusquement ce jour-là, la ferme devenait une ruche.
Dans un nuage de poussière, la machine recrachait la récolte de l’année qui ferait vivre la maisonnée. L’avoine pour les vaches, l’orge pour les volailles et le blé pour le pain.
Avec ses trois commis, Marcel, Antoine et Lucas, il a fallu plusieurs jours pour terminer cette grosse batterie.
Ni grand ni petit, Marcel n’avait l’air d’un vieux bonhomme, il avait le dos voûté et les bras ballants qui pendaient le long du corps. Des bras qui n’en finissaient pas et à leur extrémité, des mains aussi grosses que des truelles. Avec ça des yeux perçants et une barbe de plusieurs jours.
Antoine était un garçon blond comme les blés, aux yeux rieurs, il avait la bouille d’un bébé joufflu, couverte de taches de son. Très grand, fort et costaud, il levait à même les bras de gros ballots de foin.
Lucas un très beau jeune homme, mince, cheveux clairs et yeux bleus, ne passait pas inaperçu, il plaisait beaucoup à la gent féminine.
Il y avait aussi les servantes, Pascaline un joli petit bout de femme de dix-huit ans, chevelure flamboyante tressée, peau laiteuse parsemée de taches de rousseur et yeux verts en amande, Olga et Simona, deux Polonaises, deux jeunes trentenaires, deux sœurs de sang, bien en chair, bien dans leur peau, elles étaient avenantes, courageuses et toujours de bonne humeur. Toutes les trois donnaient un coup de main à Léontine, pour les repas, les bêtes, la lessive et les tâches ménagères.
Après le repas du midi et la vaisselle, c’était la sieste quotidienne pour tous entre 13 h 00 et 14 h 00 la marriennecomme ils disaient là-bas, ils travaillaient dur, il fallait récupérer. Tout ce petit monde discutait, se racontait ses histoires, riait aux éclats.
C’était la belle vie. Il fallait travailler dur, mais nous étions heureux.
Ton oncle nous a laissé plusieurs lettres, c’est le seul lien qui nous reste avec les souvenirs et les photos. Ces missives avec la grâce de Dieu nous ont été remises en main propre par Lucas, notre commis et ami proche de Louis.
Gaspard aimait écouter son grand-père parler de sa vie, du temps passé et de la guerre.
Un soir de novembre, Alphonse vint s’asseoir au pied du lit du jeune garçon et commença à raconter comment son fils aîné Louis avait perdu la vie.
Gaspard était tout ouïe, son grand-père avait la boule au ventre, il déplia lentement les précieuses lettres.
Auschwitz, septembre 1939
Chère maman, cher papa,
Je vous écris ces missives, car ici, mes jours sont comptés. Il n’y a pas d’échappatoire. J’espère de tout cœur que mes écrits arriveront jusqu’à vous.
J’ai trente-quatre ans, je viens d’arriver sur ce maudit camp, je dois me déshabiller et jeter mes vêtements sur un tas au milieu d’une pièce, les hommes qui sont avec moi m’imitent. Des Allemands crient et les manteaux, blouses, chemises, pantalons, vestes, caleçons, slips, tee-shirts, chaussures, s’entassent sur un mont.
C’est terminé, il n’y a plus de différence entre les riches et les pauvres, les portes de l’enfer viennent de s’ouvrir toutes grandes.
Je sais que vous avez eu de la chance, et tant mieux pour vous. Quand les Allemands sont arrivés à la ferme, j’étais seul avec quelques ouvriers. Nous entendions seulement le bruit du vent et un tracteur qui peinait au milieu des terres. Ce jour-là, il faisait froid, j’étais souffrant, j’avais des maux de ventre. Vous étiez tous partis vaquer à vos occupations quotidiennes, au marché pour les femmes, aux champs pour les hommes.
Quand j’ai vu les Allemands se rapprocher, j’étais dans la grange pour empailler les bêtes avec Antoine, Marcel, Lucas et une de nos servantes Pascaline, ils furent tous embarqués. Les nazis étaient excités, ils demandaient après les autres occupants. Nous leur avions dit qu’il n’y avait personne à part nous, ils ont eu beaucoup de mal à nous croire.
Ils tenaient des fusils qu’ils braquaient sur nous en les agitant comme s’il était urgent de nous fusiller.
Pascaline pleurait, hurlait, un des Allemands la fit taire en lui assenant un violent coup de crosse, elle vacilla, et se retrouva allongée au sol la tempe ensanglantée.
— Bon, assez rigolé, suivez-nous bande de menteurs disaient-ils.
D’autres Allemands les avaient rejoints.
— Rhaus ! Rhaus ! répondaient-ils.
Ils firent le tour de la ferme et commencèrent à la piller, se servirent en fromage, en pain, en charcuterie et prirent ton vin papa. Les animaux étaient paniqués.
Un des nazis qui était complètement saoul a ouvert l’étable et l’écurie. Les bêtes se sont ruées, et il a commencé à tirer des coups de fusil en l’air. Plusieurs volailles furent abattues sur-le-champ. C’était un chaos indescriptible.
Pascaline avait repris ses esprits. Elle n’osait plus bouger, plus rien dire, elle tremblait.
Les soldats repus nous avaient laissés ramasser nos effets personnels. Nous fîmes nos balluchons.
Des camions attendaient dans la cour, ronronnant, se laissant rouler autour d’eux de gros nuages de gaz brûlés.
Nous avons suivi les soldats en les suppliant, mais ceux-ci nous repoussaient avec des gestes agressifs.
— Laissez repartir Pascaline, elle est si jeune, elle est innocente ! avais-je dit.
Je me suis avancé alors hardiment d’un pas, mais j’ai reçu un violent coup de crosse dans le ventre. J’étais plié de douleur, j’ai craché du sang.
Pascaline fut prise d’une crise de panique. Je la voyais respirer très vite comme si elle allait s’étouffer. Sans y prêter attention, les Allemands nous ont ordonné de grimper dans le camion. Assis sur des bancs, nous étions entourés par ces bourreaux qui serraient leurs fusils entre les genoux. Les larmes aux yeux, nous vîmes les dernières images de la ferme qui devinrent une silhouette floue, puis tout disparut.
Il y eut de plus en plus d’occupants dans le camion, puis d’autres camions suivirent. Nous nous dévisagions, façon de nous présenter. Les camions roulaient secouant le silence de la plaine, traversant des villes et des villages. Au bout d’un temps qui nous parut interminable, nous avions tous le dos torturé par les barres de fer qui nous servaient
Je me sentais poisseux et perclus par ces nuits et ces jours passés dans ce camion.
Puis le véhicule se mit à ralentir. La ridelle arrière bascula.
— Schnell ! cria un soldat !
Sans aide, on sauta du camion, du mieux que l’on put. D’une bourrade dans le dos, les nazis nous firent avancer. Nous arrivâmes dans un petit camp pour nous réchauffer, nous dégourdir les jambes et nous rassasier. On nous servit une gamelle d’eau chaude aromatisée avec de l’orge en guise de café, l’odeur était âcre. Puis nous eûmes une sorte de pain noir sec et rassis.
Les camions faisaient le plein de carburant. Puis, nous reprîmes la route pour le camp d’Auschwitz. Désormais, c’était clair, nous leur appartenions, et nous pouvions craindre le pire. Nous avons roulé pendant plusieurs jours, nous étions épuisés. Plus tard, nous fîmes une halte à la frontière pour vérification des papiers d’identité. Puis ce furent les trains, nous étions entassés dans des wagons à bestiaux, collés les uns sur les autres. Dans ces wagons, il y avait des seaux pour les besoins. Pas besoin de vous dire l’odeur pestilentielle qui s’y installait.
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