
L'Adieu à l'Innocence
Chapitre 3
Le rire gras de l'oncle de Chloé a éclaté, suivi par les gloussements de ses tantes et cousines.
"Un grand frère ! Elle est bien bonne, celle-là !"
"Le pauvre Jean, il a vraiment cru qu'il allait épouser notre Chloé !"
"Il faut être stupide pour ne rien avoir vu venir."
Leurs paroles étaient comme des pierres qu'on me jetait. Je me sentais nu, exposé, seul au milieu de cette meute de hyènes. J'ai cherché le regard de son père, Monsieur Martin, l'homme que j'avais aidé tant de fois, que je considérais presque comme un père. Il a détourné les yeux, une chope de bière déjà à la main, offerte par Antoine.
Chloé, elle, ne me voyait déjà plus. Elle était tout entière tournée vers son véritable fiancé, ajustant le col de sa chemise, lui souriant avec une adoration que je n'avais jamais vue sur son visage. Elle passait sa main sur le capot de la voiture de sport, l'air de dire : "Voilà ma vraie place".
Mon regard est tombé sur la banquette arrière de la voiture d'Antoine, où la portière était restée ouverte. Sur le cuir beige, une pile de cartons gravés de lettres dorées était posée. J'ai pu lire distinctement les premiers mots.
"Chloé Martin & Antoine Leclerc ont le plaisir de vous convier à leur mariage..."
La date était fixée à un mois plus tard, dans un château prestigieux de la région. Tout était donc prévu depuis longtemps. Mon mariage, ma cérémonie, ma fête... n'était qu'un décor pour leur drame personnel, une dernière scène humiliante pour se débarrasser de moi.
La douleur qui m'a saisi à ce moment-là était physique. J'ai eu l'impression que mes poumons se vidaient de tout leur air. Pendant trois ans, j'avais fait des heures supplémentaires à l'usine. J'avais renoncé à tout pour mettre de l'argent de côté. J'avais mangé des pâtes pendant des semaines pour pouvoir lui offrir cette bague, cette robe, cette journée. Et tout ça n'était qu'un mensonge. Une vaste, cruelle et interminable plaisanterie.
Une question me brûlait l'esprit. Pourquoi ? Pourquoi cette comédie jusqu'au bout ? Pourquoi cette humiliation publique ? Elle aurait pu me quitter simplement. Mais non, il fallait qu'elle me détruise, qu'elle me piétine devant tout le monde.
Je la regardais rire avec Antoine, et je ne reconnaissais plus la jeune fille douce que j'avais connue. Quand était-elle devenue cette femme ? Ou peut-être l'avait-elle toujours été, et ma naïveté m'avait aveuglé.
Je ne pouvais plus rester là. Chaque seconde était une torture. J'ai fait demi-tour, le dos courbé sous le poids de la honte. Je voulais juste disparaître, m'enfoncer sous terre.
"Hé, Jean ! Attends !"
C'était la voix pâteuse de Monsieur Martin. Il s'est avancé vers moi, titubant légèrement. Je me suis arrêté, une lueur d'espoir absurde s'allumant en moi. Peut-être allait-il prendre ma défense ? Dire à sa fille qu'elle avait dépassé les bornes ?
Il a posé une main lourde sur mon épaule, son haleine sentant l'alcool bon marché.
"Tu ne pars pas sans dire au revoir, quand même. Et puis... il y a un petit truc qu'on doit régler."
Son ton n'avait rien de paternel. Il était huileux, inquiétant.
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