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Couverture du roman LA ROSACE DU SILENCE

LA ROSACE DU SILENCE

À Venise, Leyla, une talentueuse luthière venue d'Istanbul, découvre une feuille d'or mystérieuse révélant des passages cachés. Épaulée par un riche héritier menant une double vie, elle se lance dans une traque périlleuse contre une reine des miroirs et un milliardaire collectionneur d'art. Entre mensonges et pièges mortels, le temps presse pour l'héroïne. Elle doit impérativement sauver la cité des Doges d'une menace imminente ou risquer de s'évanouir dans l'oubli.
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Chapitre 3

Je n'ai presque pas dormi. À l'aube, le papier cloué à la porte avait bu la pluie et pris cet aspect flou des choses qui se croient invincibles. J'ai essuyé la vitrine, ramassé trois copeaux oubliés sur le sol, préparé du café trop fort. L'atelier avait l'odeur d'un bateau avant la traversée : corde, goudron, courage. Je me suis attaché les cheveux comme ma mère, haut, pour que le monde ne me tombe pas dessus par la nuque.

À huit heures cinquante-neuf, on a frappé. Deux coups, puis un troisième, plus léger, comme s'il s'excusait d'être ponctuel. J'ai ouvert.

Sans masque, il paraissait plus grand. Pas par la taille : par l'intention. L'homme que les magazines appellent Adrian Vescari portait un manteau sombre qui tombait comme une phrase sans adjectifs. Aucune bague, une montre fine, un parapluie fermé. Derrière lui, la pluie hésitait à continuer son métier.

- Neuf heures, dit-il simplement. Buongiorno. - Entrez.

Il entra, ne toucha rien. Ses yeux prirent la mesure de l'atelier : les étagères qui ploient, l'établi scarifié, la chaise bancale qui n'accepte que les amis. Il regarda la porte et ses clous, longtemps. Un muscle batta sa tempe.

- Je suis venu pour parler, dit-il. Pas pour... clouer.

- Ça tombe bien : je suis venue pour écouter. Et pour négocier.

Un coin de sa bouche bougea, presque un sourire. Il posa son parapluie près du poêle, retira son manteau, resta debout, mains derrière le dos : un chef d'orchestre sans orchestre.

- Je m'appelle Leyla Arslan, dis-je, comme si je lui présentais un instrument que je garantissais d'origine.

- Je sais. Et je sais que vous ne supportez pas qu'on vous achète. - Bien. Nous gagnons du temps.

Je lui désignai la chaise bancale. Il s'y assit sans discuter, comme si l'inconfort était un prix honnête.

- Vous avez identifié le violon, dit-il. Peu de gens voient la rosace. - Peu de gens osent blesser un Stradivarius.

- Parfois, on blesse pour se souvenir.

Il n'ajouta rien. Je me souvins de la luciole d'harmonique sur le toit, de la façon dont la pluie s'était rangée pour écouter. Une pensée folle me traversa : et si la musique était la seule part de lui qui ne mentait pas ?

- Pourquoi sommes-nous liés par un pacte ? demandai-je. Pourquoi ma mère a-t-elle signé ?

- Parce que les Arslan avaient besoin d'air et que les Vescari vendent des fenêtres, dit-il sans détour. Il y a vingt ans, votre mère a demandé de l'aide. Mon père a répondu comme le font les hommes qui ont trop réussi : avec une histoire. Un mariage futur, une alliance. Molto elegante, dans les journaux. Très efficace, pour calmer des banquiers. On appelle cela une narration de marque. J'étais un enfant. Je n'ai pas choisi. Mais je suis devenu l'homme qui doit assumer.

Je savourai ce mot. Assumer. Peu de milliardaires le conjuguent à la première personne. - Et aujourd'hui ?

- Aujourd'hui, le conseil d'administration a besoin d'un récit stable. Nous finalisons des acquisitions à Londres, un musée à Venise, un partenariat avec un fonds du Golfe. Les rumeurs ne nous tuent pas, elles nous reconfigurent. Un mariage... rassure. Une dette... inquiète. Je peux régler la vôtre en une signature. Geler la saisie dès ce matin. En échange, j'ai besoin de votre silence sur... ceci.

Il désigna la boîte posée sur l'établi : un vieux Musafia patiné, que j'avais ouvert à l'aube pour vérifier mes propres fantasmes. À l'intérieur, mon petit Mirecourt reposait contre son velours. Je refermai doucement, par réflexe.

- Votre silence sur Nocturne ? dis-je. Sur votre double vie ? Il ne broncha pas.

- Appelez cela comme vous voulez. Je joue quand la pression me déforme. Si cela devient public, le marché pensera que je mens ailleurs. Or je ne mens pas dans mes chiffres. Je préfère mentir avec un masque.

- Et avec des contrats ?

- Les contrats disent la vérité de ceux qui les écrivent.

Je pris une inspiration. Je sentais la pente glissante où l'on finit par accepter l'inacceptable parce que la forme est polie.

- Alors dites-moi la vôtre, Adrian. Qu'est-ce que vous offrez exactement contre mon silence ?

Il sortit un étui de cuir. Pas un chéquier : un dossier. Il le posa, l'ouvrit. Tout était prêt : élastiques, intercalaires, mots brefs.

- Proposition V1. Trois volets.

Il les énonça comme on égrène un chapelet.

- Un : rachat immédiat de vos créances auprès de la banque C..., levée de l'avis de saisie sous vingt-quatre heures, et régularisation de vos arriérés de loyer. L'atelier Arslan reste vôtre, sans hypothèque nouvelle, mais je prends une garantie sur mes apports pendant douze mois.

- Vous achetez mon air, dis-je.

- Je paye pour que vous n'étouffiez pas avant de choisir.

- Deux : fiançailles publiques d'ici quinze jours, Palazzo Vescari, Venise. Contrat prénuptial clair : séparation des biens, pas d'obligation d'intimité, pas d'ingérence dans votre travail. Nous vivrons séparément jusqu'au mariage civil, à moins de nécessités médiatiques. Vous conservez Istanbul comme base. Je vous demande seulement des présences : deux soirées à Venise, une à Londres, quelques photos, rien de plus.

Son regard ne fuyait pas. Sa voix ne faisait pas de promesse qu'elle ne remplirait pas. J'avais envie de l'aimer pour cela, puis de me détester aussitôt.

- Trois : clause de confidentialité. Vous ne parlerez à personne de Nocturne. Si quelqu'un vous interroge, vous ne mentez pas ; vous éludez. En échange, j'employerai mon influence pour geler les spéculations de presse sur votre passé, votre mère, votre... ligne de vie. Vous savez ce que les tabloïds font des femmes qui disent non. Je refuse qu'ils vous fassent cela.

Il joignit les mains, comme pour retenir quelque chose qui allait tomber. Je m'approchai de la fenêtre. Dehors, la pluie cessait. Le papier cloué avait séché en une croûte hideuse.

- Voilà pour votre vérité. Voici la mienne, dis-je. Je n'ai pas grandi pour être la réponse marketing d'une entreprise. Je ne m'habille pas pour rassurer un board. Je suis née dans une ville qui ne se range pas dans des colonnes. Je répare des violons pour que des mains qui tremblent puissent dire je t'aime sans parler. Je refuse de me marier par contrat, mais je refuse encore plus de laisser mourir l'atelier de ma mère parce que des hommes ont signé un papier pendant que je faisais m...

Un éclair dans ses yeux, pas de colère. De l'écoute, froide mais réelle. - Alors négociez, dit-il. Mais négocions vite.

Je sentis, au fond, quelque chose qui ressemblait à une tristesse ancienne : celle des femmes à qui l'on explique la vitesse des horloges.

- Mes conditions, dis-je, en comptant sur mes doigts pour ne pas trembler. Un : l'atelier Arslan est intouchable. Aucune garantie, même temporaire, dessus. Vous prenez une garantie sur vos apports... ailleurs. Vescari a des pierres à hypothéquer ; moi, j'ai du bois et des histoires.

- Accordé, dit-il sans hésiter. Garantie sur un lot secondaire à Londres, pas sur votre fonds.

- Deux : pas de cohabitation. Vous avez votre monde, j'ai le mien. Les apparitions, d'accord.

Les obligations, non. Vous ne choisirez pas mes robes, mes mots, mes amis.

- Accordé. Sauf trois points : nous préparerons ensemble les éléments de langage des communiqués ; je vous demanderai de rester courtoise avec ma famille, même quand ils seront indéfendables ; et je veux... une visite technique de votre atelier, pour comprendre ce que je protège.

Je le regardai, surprise. L'homme qui achète des musées voulait « comprendre ». Je notai le mot pour plus tard.

- Trois : vous me donnez quinze jours. Je veux lire l'avenant du pacte. Avni Demir dit qu'il existe. Je veux savoir ce que ma mère a vraiment signé.

Il marqua un temps.

- Avni... a mauvaise habitude de jouer avec les délais. Je peux le faire parler.

- Non. Je ne veux pas vos méthodes. Je veux sa vérité. Quinze jours.

- Dix, répliqua-t-il.

- Quinze, insistai-je. Je vous donne mes silences ; donnez-moi du temps.

Il me considéra comme on évalue un bois rare : pas pour sa beauté, pour sa résonance.

- Quinze, dit-il. Je fais geler la saisie aujourd'hui. En contrepartie, vous acceptez les fiançailles dans ce délai, sous réserve de ce que révélera l'avenant. Si ce document change tout, nous renégocierons. Si c'est un mythe, nous... continuons.

- Tamam, dis-je. Sous réserve.

Je posai ma main sur la table. Il eut l'élégance de ne pas tendre la sienne. Nous n'étions pas en train de sceller un serment ; nous bâtissions une passerelle branlante au-dessus d'un fleuve qui change de courant sans prévenir.

- Que vaut votre silence, Leyla ? demanda-t-il alors. Dites un prix. Le mot me heurta. Prix. Comme si le silence pouvait s'étiqueter.

- Il vaut une honnêteté. Dites à votre mère... à Victoria Harrow-Vescari... que je ne serai ni docile, ni décorative. Il vaut un respect public et privé. Il vaut que vous fassiez cesser la curiosité malsaine sur Rafi, qui est ma famille de choix. Il vaut que vous cessiez d'acheter des vies que vous ne comprenez pas.

Il acquiesça, grave.

- Va bene. Je parlerai à Victoria. Quant à Rafi, qu'il cesse de me photographier comme un oiseau rare, et nous serons quittes.

Comme invoqué, Rafi poussa le rideau et entra, en équilibre sur sa colère.

- Voilà donc le prédateur qui veut marier ma sœur de cœur, lança-t-il. Merhaba ou ciao, selon la face de la pièce.

- Buongiorno, répondit Adrian sans se lever. Et je ne veux rien. Je propose. C'est différent.

- Pour les loups, toutes les brebis « proposent » de venir dormir dans leur grotte.

- Rafi, dis-je en le regardant avec la sévérité qu'on réserve à ceux qui nous aiment trop fort. Laisse-moi parler.

Il m'obéit, pas heureux. Il posa sa main sur l'avis de saisie comme pour le cacher.

- Une dernière chose, dis-je à Adrian. Nocturne. Pourquoi continuer, si c'est si dangereux ?

- Parce que sans cela, je deviens un mur. Et les murs ne respirent pas.

Il se leva. Reprit son manteau. Pas de poignée de main. Il était déjà en mouvement, comme si son corps savait que la décision devait fermenter loin de lui.

- Je fais le nécessaire pour la banque, dit-il. Vous recevrez une confirmation avant midi. Vous aurez un billet pour Venise. Nous parlerons avenant dès que vous aurez quelque chose de solide. Et... si vous devez me joindre sans passer par les circuits, écrivez « Vento » au début de votre message. Je saurai que c'est vous.

- Vento ? Le vent ?

- Celui qui passe entre les cordes sans se faire voir. Arrivederci, Leyla.

Il franchit la porte, s'arrêta devant le papier cloué, le lut comme un affront personnel, puis sortit dans la lumière pâle. Le parapluie s'ouvrit comme une fleur sobre. Il s'éloigna sans se retourner.

Le silence qu'il laissa n'était pas vide. Il avait la texture d'un contrat dont les pages tournent toutes seules.

Rafi souffla très lentement, comme pour éteindre un feu intérieur.

- Tu ne vas pas accepter, dit-il. Dis-moi que tu ne vas pas.

- Je vais lire. Vérifier. Gagner du temps. Et s'il ment, je le ferai devant un micro. - Et s'il dit la vérité ?

- Alors je déciderai moi de ce que vaut ma main.

Il passa derrière l'établi, fouilla un tiroir, en sortit un vieux talisman que ma mère avait noué un jour de grand vent : un ruban rouge passé autour d'une amulette en forme d'œil. Il me le noua au poignet.

- Contre le mauvais œil et les belles promesses. - Merci.

À 11 h 37, mon téléphone vibra. Un message d'une adresse qu'on ne peut pas rappeler : BANQUE C... - « Dossier en cours de gel à la demande d'un tiers. Confirmation par courrier sous 24 h. » Mes jambes se dérobèrent un instant contre la chaise bancale. Rafi siffla, stupéfait malgré sa haine programmée.

- Il l'a fait.

- Il a pu le faire, corrigeai-je. Ce n'est pas la même chose.

Je pris ma veste. L'envie de respirer ailleurs que sous un plafond m'étouffait. - Où vas-tu ?

- Voir la mer. Et appeler Avni. Il a quinze jours. Yallah.

Nous avons descendu la rue jusqu'au quai. Le Bosphore faisait semblant d'être calme, mais des remous de ferries dessinaient de petites colères sous sa peau. J'appelai Avni. Répondeur. J'attendis, rappelai, laissai un message, calme.

- Maître Demir, c'est Leyla. J'ai besoin de vous. L'avenant. Si vous avez peur, dites-le. Je viendrai. Mais ne me laissez pas nue.

Je raccrochai. La mer ne donne pas de conseils. Rafi se posta à côté de moi, mains dans les poches, profil de chien fidèle qui guette l'orage.

- Tu sais, dit-il, parfois je me dis que ta mère a mis ce pacte entre vous et eux parce qu'elle savait que tu gagnerais. Elle a parié sur toi.

- Ou bien elle s'est trompée. Et je paie l'addition. - Les deux peuvent être vrais.

Nous sommes rentrés. J'ai ouvert l'atelier pour l'après-midi, comme si ma vie n'était pas en train de passer un examen que je n'avais pas choisi. J'ai reçu un vieux professeur qui s'excusait de jouer faux, deux lycéennes qui voulaient des cordes neuves « pour un examen du conservatoire », un loueur qui me proposa un archet « presque neuf » qui avait connu trois guerres. La normalité revenait par crises, comme une marée timide.

À 16 h 12, un livreur poussa la porte.

- Leyla Arslan ? dit-il, essoufflé.

- C'est moi.

- On m'a laissé ça pour vous. Pas de signature. On m'a dit : « urgent ». Acil.

Il posa sur l'établi une enveloppe noire, sans timbre, sans nom. Juste une rosace dessinée au stylo blanc sur le rabat. Mon cœur heurta ma cage thoracique comme un oiseau contre une vitre.

- Merci, dis-je. Vous... vous savez d'où ça vient ? - On paie, on livre. Güle güle.

Il partit. Rafi s'approcha. Nous nous regardâmes comme deux enfants devant une porte qu'on a juré de ne pas ouvrir.

- Si c'est une menace, tu ne lis pas, dit-il.

- Tamam. J'ouvre.

Le papier était épais, presque tissu. À l'intérieur, un photo-print : la façade de mon atelier, la nuit dernière, vue de l'autre côté de la rue. On y voyait le moment exact où l'huissier levait le marteau. Une seconde photo : le toit de Karaköy, pris de loin, flouté par la pluie, mais on distinguait la chute du masque, l'inclinaison du visage. Une troisième : moi, au bord de la rambarde, les yeux fixés sur un homme qui n'avait pas encore de nom à voix haute.

Au bas de la troisième photo, quelques mots au feutre noir, en lettres d'imprimerie, sans signature :

NE SIGNE PAS.

LE VIOLON MENT.

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