
La petite prisonnière de la tour L
Chapitre 3
Depuis son plus jeune âge, Saysay avait montré à maintes reprises son indépendance. « En voilà d’une toute petite fille qui possède un caractère bien trempé. » Le personnel de la crèche où elle passait d’agréables journées avait défini son profil une bonne fois pour toutes.
Son premier jour à l’école maternelle ne manqua pas d’originalité lui aussi. Elle n’avait pas même décroché un mot durant le trajet qui la menait vers un nouvel environnement. Avançant à pas mesurés dans le local aux murs décorés de dessins arc-en-ciel, elle décida alors de s’asseoir dans un coin, à l’abri des regards. Plongée dans un silence sans faille, elle réquisitionne un siège miniature de la couleur d’un bonbon, attendant patiemment la suite des évènements. Autour d’elle, les enfants sanglotent, crient à faire éclater les tympans et réclament leurs mamans. Faisant fi de toutes ces jérémiades, Saysay se démarque encore une fois par son sang-froid. Son apparente tranquillité ne présage rien de bon, et dans ce mutisme déroutant, elle peaufine dès lors un plan juteux pour une évasion spectaculaire.
Le moment de se séparer de leurs chérubins arrive enfin et les parents masqués se dérobent sur la pointe des pieds. Une quiétude toute précaire se répand alors dans la classe abandonnée par les grands. Quelques bambins récalcitrants pourtant continuent à se lamenter sans relâche. Sayana met à profit ce moment où l’attention du personnel s’est portée sur les petits pleurnichards, et à pas de loup se carapate hors de la pièce bariolée sans se faire remarquer. Tel un combattant de l’ombre, elle longe un couloir interminable sans se retourner. Dans son idée, ce passage délaissé présentement la conduira sans aucun doute vers la sortie.
Une lourde porte barre cette issue à quiconque voudrait la franchir, mais en exécutant à la perfection un tour de clé puis un deuxième, cette enfant âgée de trois ans se retrouve dans la cour de l’école, ivre de cette liberté reconquise. Mais ouvrir et traverser l’immense grille s’avère une tout autre histoire. L’évasion de Sayana qui deviendra célèbre a pris fin dans cette même cour à présent désertée. Les assistantes se sont approchées de l’enfant en douceur pour ne pas l’effrayer. Celles-ci s’accordèrent pour dire que la petite fugueuse possédait une volonté à toute épreuve.
Saysay a tout de suite évalué la situation. « Cette grille n’est rien d’autre qu’une barrière à surmonter. Certes, me voilà piégée dans cette école, mais pas question de rendre mon tablier ! Je vais attendre le bon moment pour me carapater. » Cette jeune guerrière a pour habitude de mettre sans conteste ses décisions en application. Aussi, à l’issue de cette défilade ratée, Sayana devint donc l’enfant la plus surveillée de l’école, en tout cas pour un temps.
Depuis son plus jeune âge, Saysay rêve de contrées étranges, peuplées de drôles de personnages. Dans un langage tout à fait inédit, elle a tenté de les raconter. Peine perdue. Même son Papou toujours à l’écoute n’a pas vraiment saisi le sens de ses songes bizarrement relatés.
— Huhumm… En voilà d’une imagination vraiment folle, ma Sayana.
Il a hoché la tête en signe d’assentiment, pour ne pas décevoir ce petit bout de chou volubile. Puis le silence a reconquis le bureau, fameux refuge ou personne ne peut entrer, sauf une Sayana envahissante. Il s’est aussitôt replongé dans la lecture de ses dossiers, sans plus accorder d’intérêt particulier aux bavardages incompréhensibles de son enfant. Le télétravail crée certaines obligations, mais ça ! Sayana ne le sait pas.
— On ne peut rien dire dans cette maison, personne ne m’écoute.
Sayana en s’exprimant dans un étrange dialecte a rejoint sa chambre en maugréant. Encore une fois, ni ses parents ni même Inaya n’ont saisi le sens des propos baragouinés dans une version bébé.
Les bizarreries en ce monde deviennent avec le temps pléthoriques. Sayana s’est retrouvée au beau milieu d’un tourbillon enchanteur, depuis son arrivée sur cette terre. Pendant son sommeil, elle s’éclipse pour gambader dans l’herbe verte d’une contrée fantastique. Rien de commun avec son univers habituel. La jeune voyageuse se rend chaque soir dans cet endroit où le temps se fige dans une douceur sans pareille. Dans cette étrange contrée, la nuit prend des allures de jour, tant les étoiles brillent dans un ciel aux teintes pastel. Tout semble fait pour y vivre heureux, apaisé. De singuliers personnages colorés aux bouilles bizarrement déformées l’entraînent vers un monde inexploré. Saysay les connaît bien désormais, et c’est sans crainte qu’elle les suit.
Les Gloubgloubs ! C’est ainsi que la fillette les appelle. Sans même en comprendre le sens, la famille s’était habituée à ce nom bien singulier qui revenait si souvent dans les discussions de l’enfant. Ce drôle de mot sorti d’on ne sait où, Saysay l’avait prononcé avant même de dire papa. Les parents attentifs ne peuvent imaginer ce à quoi elle faisait allusion bien sûr, ils ont quitté le monde des petits depuis belle lurette. Était-ce d’ailleurs le véritable patronyme de ces drôles de bestioles ? La jeune guerrière ne s’embarrasse pas de ce détail insignifiant. Elle va à l’essentiel, et dans son idée, ces créatures marrantes demeureront ses amis à jamais. C’est la priorité du moment. Ainsi, chaque nuit elle disparaît de ce monde pour en visiter un autre, bien plus attrayant !
Toujours à l’affût des moindres gestes de l’enfant, Acadabian a traqué en pensée cette troupe insolite jusqu’au pays de ces personnages grimaçants. Le mauvais magicien a compris qu’un jour prochain, ces singulières errances pourraient engendrer une situation très avantageuse qui lui profitera sans aucun doute. Patience ! Ce mot résonne sans cesse dans la caboche du méchant. Dès lors, il échafaude un stratagème pour s’emparer de la fillette voyageuse. Il capturera l’enfant, lorsque la force nécessaire pour combattre à ses côtés la possédera tout entière. « Je dois prendre au piège certaines de ces minuscules créatures et les asservir. La réussite de mon plan passe obligatoirement par eux. » Acadabian aurait-il trouvé une faille dans la vie si tranquille de cette famille ?
Mais ce que ne sait pas le sombre sorceleur, c’est qu’en capturant Sayana il réveillera alors les fringales oubliées de « L »
Il ne peut s’imaginer qu’une jeune fille endormie quelques rues plus loin ressent à cet instant précis une horrible brûlure, dévorant son cœur. Cette adolescente n’est pourtant pas une étrangère, les tracas d’une folle année griffent sans cesse son âme malveillante. Cette jolie demoiselle porte le doux nom de Ruby, celle-là même qu’on appelle bien souvent Ruby Bou, et dans la plupart des cas la Tortue ou Missrouf.
Et ce que ne peut connaître Acadabian, c’est la puissance des cinq, qui va de nouveau reprendre du service.
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