
La nuit de ma mort
Chapitre 3
IIIS’apprivoiser
Une lueur d’espoir s’était manifestée, mon obsession à vouloir absolument créer un lien entre le monde des morts et celui des vivants me poursuivait jusque dans l’au-delà.
Égaré dans mes pensées et mes questionnements, je constatais que ceux-ci n’avaient pas évolué, même en étant moi-même décédé. Aucun changement, aucune réponse n’était venue soulager ce qui avait été la quête de toute ma vie. Rien, hormis des incompréhensions supplémentaires.
La colère et la frustration me gagnaient, j’avais envie de tout envoyer sur les roses, de quitter cette Terre de malheur et tirer un trait sur cette vie et l’acharnement dans lequel je m’embourbais.
Je me remis à vibrer, les portes des placards de la cuisine s’ouvrirent brusquement.
Dépité je me mis à parler à voix haute, à quoi bon de toute façon personne ne pouvait m’entendre.
— Voilà mon moyen de communication, la colère ! Elle me permet d’ouvrir des portes ! Super !
L’absurdité de ma condition me faisait gagner en doute. Les craintes d’un éternel chaos, coincé dans une énergie que je ne maîtrisais pas et qui me handicapait à tous les niveaux. J’en arrivais à la conclusion que la mort n’avait absolument rien de magique et que vivre cette expérience dans un environnement aussi hostile était un véritable enfer.
J’aurais aimé hurler, que quelqu’un m’entende, que l’on vienne à mon secours, que l’on m’explique pourquoi cette errance. Que l’on me guide.
De mon vivant, quand des moments de grands désarrois se présentaient, je les gérais en sortant prendre l’air, j’appelais mes amis, j’allais prendre un café, je regardais un film. Là, j’étais bêtement et inexorablement seul, sans pouvoir soulager mon angoisse. Moi qui croyais naïvement que la peur n’existait plus dans la mort, car le fondement même de cette émotion était la mort. Je constatais mon erreur et mon impuissance à gérer une telle crise.
Les heures semblaient s’égrainer sans que je m’en aperçoive, les repères temporels n’étaient qu’un décor absurde de plus dans le cosmos. Une invention diabolique et sournoise, dictant un rythme illusoire et justifiant la décrépitude des corps pour aboutir à l’ultime fin de soi.
J’associais le temps aux écrits religieux, il avait la même fonction, celui de rassurer et de donner une réponse rationnelle et logique à l’expérience de la vie. Mais tout ceci était une règle désuète et au combien dangereuse pour mon état actuel. Qu’allait-il m’arriver maintenant ? Devais-je parler de tout ceci aux vivants ? Devaient-ils comprendre ? Si même dans la mort en expérimentant de tels phénomènes il m’était déjà difficile de ne pas perdre pied, qu’en serait-il pour le commun des mortels ?
Soudain, la lumière de l’aube attira mon attention, je réalisais que je me trouvais sur le pas de ma porte à fixer la forêt en face de moi quand j’entendis une voix m’appeler.
— M. Meyer !
Je n’en revenais pas c’était Marie.
— Oh ! Marie, je suis si content de vous voir, que me vaut ce plaisir ?
— Venez, il vous attend.
Je m’approchais de la vieille femme et elle me prit le bras.
En une fraction de seconde, nous nous retrouvâmes dans le grand hall d’usine dans lequel je m’étais rendu au cours des premières semaines qui suivirent mon décès.
Elle me lâcha le bras et s’évanouit dans l’obscurité.
Après quelques minutes, une voix forte et amicale s’adressa à moi.
— Alors Christophe, tu dégustes ?
— Qui me parle ?
Vic ?
— Oh nous nous connaissons très bien mon ami, mais peut-être l’as-tu encore oublié. Ce n’est pas grave, cela te reviendra au bon moment.
— Oui, je déguste !
— Tu as choisi de rester, quand tu as décidé de revenir dans cette vie, tu voulais faire ce chemin, tu as créé beaucoup de discussions et ton choix a été mûrement réfléchi.
Nous avons tenté de te mettre en garde contre la possibilité que tu y perdre réellement ton esprit. Le monde des vivants n’est pas fait pour cohabiter avec celui des morts.
Je crois que tu commences à t’en rendre compte.
— Je veux rentrer chez moi…
— Non tu ne le peux pas. Je suis ici pour te guider et t’apporter quelques éléments de réponses. Que veux-tu savoir ?
— Combien de temps vais-je devoir encore rester sur Terre ?
— Ah ça, comme tu as pu t’en rendre compte, cette question de temps n’est pas définie. Le temps c’est toi qui le décides et c’est toi qui le modélises. Si tu souhaites qu’un événement s’accélère ou au contraire dure, c’est ton choix, c’est toi la télécommande, tu peux absolument tout faire. C’est comme rembobiner une cassette vidéo, ou encore passer au chapitre suivant sur un DVD.
— Ce que j’ai vécu le jour de l’accident, la biche qui a traversé la route, que lui est-il arrivé ?
— Il n’y avait pas de biche Christophe…
— Mais j’ai vu un animal traverser cette satanée chaussée !
— Ce n’était pas un animal.
— Comment ça ? Alors c’était quoi ?
— Réfléchis mon ami, réfléchis…
As-tu d’autres questions, je vais devoir te laisser.
— Oui, où sont les autres ? Pourquoi, je n’ai croisé que Marie et le sergent Pelet ? Pourquoi il n’y a pas d’autres fantômes ?
— Pour plusieurs raisons, la première c’est que les autres, comme tu dis, ne restent pas. La deuxième, c’est que ceux qui décident, ou qui restent coincés sur Terre, ne sont pas dans la même énergie que toi, tu ne peux tout simplement pas les voir et quand bien même tu le pourrais, ils ne te seraient d’aucun soutien.
Ton chemin et la raison pour laquelle tu as voulu rester sur Terre après ta mort étaient de pouvoir comprendre et créer un lien avec le vivant.
Nous t’avons mis en garde sur la difficulté d’une telle œuvre, mais tu n’as rien voulu entendre. Nous avons cependant trouvé un accord pour te permettre d’expérimenter cette voie. Maintenant, tu vas retourner chez ton ami Yves et tu vas faire tes tests. Tout le matériel est là.
Ah ! encore une chose, je te suggère de faire une petite balade dans les homes pour personnes âgées, ou encore dans les Services de soins palliatifs. En cas de solitudes, cela pourrait te faire du bien.
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