
La Mariée Remplaçante
Chapitre 2
Au fond d'elle, Emma savait que ce mariage ne serait jamais une véritable union de cœur. Mais peut-être, se disait-elle, peut-être qu'un jour, elle finirait par oublier cette amertume, par accepter ce rôle. Elle avait grandi en suivant les règles, en respectant les désirs de ses parents. Pourquoi en serait-il autrement aujourd'hui ?
Elle se redressa, essuya discrètement une larme qui glissait le long de sa joue et murmura, comme pour se convaincre elle-même :
- Tu seras parfaite, Emma. Comme toujours.
Elle savait, au fond, qu'elle n'avait jamais eu d'autre choix.
La nuit tombait doucement sur la ville, et la pluie, fine et froide, crépitait contre les fenêtres du salon, comme pour accentuer l'atmosphère lourde qui régnait dans la maison. À l'étage, Emma ajustait une dernière fois le col de son manteau devant le miroir de sa chambre, le visage radieux, excitée par cette sortie improvisée avec ses amies. Elle allait leur annoncer, enfin, ses fiançailles avec Marc Devereux, un secret qu'elle gardait depuis des semaines, par pudeur peut-être, ou par cette crainte sourde d'oser croire en un bonheur qui ne lui appartenait pas encore tout à fait. Ce soir, cependant, elle avait décidé d'en faire une soirée mémorable, une célébration de son avenir.
Elle descendit l'escalier d'un p s »léger, lançant un regard rapide à sa mère qui tricotait calmement dans le salon.
- Ne rentre pas trop tard, ma chérie, murmura celle-ci sans lever les yeux, concentrée sur l'ouvrage entre ses mains.
- Promis, maman, répondit Emma d'un ton enjoué. Je ne vais pas tarder.
Elle sortit dans la fraîcheur de la nuit, un sourire serein illuminant son visage. Sa voiture, élégante et brillante, l'attendait dans l'allée. Elle s'installa derrière le volant, ajusta le rétroviseur, et alluma la radio, laissant la musique emplir l'habitacle. La route s'étendait devant elle, lisse et tranquille, éclairée par la lueur tamisée des réverbères. Elle était bien, dans cet instant de liberté, et un soupir de contentement s'échappa de ses lèvres. Peut-être que tout irait bien, se disait-elle, peut-être qu'elle arriverait à trouver une place dans cette vie, à aimer cet homme qu'elle n'avait jamais rencontré.
Mais à peine cette pensée effleurait-elle son esprit que tout bascula.
Une lumière aveuglante jaillit soudain sur sa droite. Elle tourna instinctivement la tête, écarquillant les yeux de terreur, mais elle n'eut pas le temps de réagir. Un bruit sourd déchira la nuit. La violence du choc projeta Emma en avant, sa tête heurta le volant, et un cri de douleur muet lui échappa. Tout devint flou, puis noir. Les sirènes hurlantes résonnaient déjà au loin, mais Emma ne les entendait plus.
Dans la maison, la mère d'Emma sursauta en entendant son téléphone vibrer, une alarme en pleine nuit. Elle décrocha, la voix encore endormie, les yeux à moitié clos.
- Allô ?
Le silence glacé de l'interlocuteur lui fit l'effet d'une gifle. La voix calme mais empreinte de gravité d'un officier de police résonna à travers le combiné.
- Madame Lefèvre ? Je suis désolé de vous appeler à cette heure tardive. Votre fille Emma a été impliquée dans un accident de voiture. Elle est en route pour l'hôpital, en état critique.
Les mots frappèrent la mère d'Emma comme un coup de poing. Elle resta figée, incapable de respirer, ses doigts crispés autour du téléphone.
- Non... murmura-t-elle, la voix brisée. Ce... ce n'est pas possible.
Le téléphone glissa de ses mains. Son mari, réveillé par le bruit, entra dans le salon, les traits marqués par l'inquiétude.
- Que se passe-t-il ?
Elle ne parvint qu'à articuler quelques mots, le regard vide.
- Emma... elle a eu un accident. Ils l'amènent à l'hôpital.
Sans un mot de plus, ils se précipitèrent vers la voiture, le cœur battant, en proie à une panique sourde qui les rendait presque incapables de penser. La route jusqu'à l'hôpital leur parut interminable, chaque seconde comme une torture, chaque virage comme une épreuve. Dans l'angoisse, ils se répétaient les mêmes mots, comme une prière : « Elle va s'en sortir. Elle va s'en sortir. »
À leur arrivée, ils furent accueillis par un médecin à l'air grave, les lèvres serrées, les yeux remplis d'une compassion inquiétante.
- Votre fille est en vie, leur annonça-t-il, ce qui arracha un soupir de soulagement à ses parents. Mais... l'impact a été très violent, et son visage a été gravement touché. Nous avons dû intervenir rapidement pour stabiliser ses blessures, mais il est probable qu'elle garde des séquelles permanentes.
Ces mots résonnèrent dans l'esprit de sa mère comme une condamnation. « Séquelles permanentes. » Elle s'accrocha au bras de son mari, le regard hagard.
- Cela signifie... elle sera... défigurée ?
Le médecin acquiesça, visiblement mal à l'aise.
- Oui, madame. Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour la soigner et l'accompagner dans sa rééducation, mais elle ne retrouvera probablement jamais l'apparence qu'elle avait avant l'accident.
Un silence de plomb s'abattit sur la pièce. La mère d'Emma sentit ses jambes flancher, et son mari l'entraîna vers une chaise, tentant tant bien que mal de garder son propre sang-froid. Leurs espoirs, leurs rêves, cette union qui devait sceller leur avenir dans une alliance parfaite... tout semblait s'effondrer, comme un château de cartes.
Quelques jours plus tard, Emma émergea enfin de son coma. Sa mère était là, à son chevet, une main posée délicatement sur la sienne. Les yeux encore embrumés, Emma laissa échapper un gémissement, tentant de se redresser malgré la douleur qui pulsait à travers son corps.
- Maman... murmura-t-elle d'une voix rauque.
Sa mère serra un peu plus fort sa main, retenant ses larmes.
- Je suis là, ma chérie. Je suis là.
Emma tourna la tête, tentant de discerner quelque chose, mais un étrange poids semblait la retenir, l'empêchant de voir clairement. Elle porta une main tremblante à son visage, effleurant les bandages épais qui recouvraient ses joues, son front, sa mâchoire.
- Qu'est-ce qui... m'est arrivé ?
Sa mère baissa les yeux, incapable de lui répondre. Emma sentit la panique monter en elle, et son père, debout au pied du lit, posa une main réconfortante sur son épaule.
- Tu as eu un accident, chérie. Mais tu es en vie, c'est tout ce qui compte.
Emma le regarda, son regard empli de confusion et de douleur. Elle sentait, au-delà des mots rassurants de ses parents, une vérité plus sombre, plus déchirante.
- Mon visage... pourquoi est-ce que je ne le sens pas ?
Un silence s'installa. Sa mère détourna le regard, et Emma comprit soudain. Son cœur se serra, et elle sentit une vague de terreur l'envahir.
- Maman... papa... je suis... défigurée, n'est-ce pas ?
Sa mère ne put retenir un sanglot et enfouit son visage dans ses mains. Son père se contenta d'un hochement de tête, le regard fuyant, incapable de lui mentir. Emma sentit les larmes lui monter aux yeux, une douleur profonde, viscérale, qui la consumait de l'intérieur. Tout ce qu'elle avait toujours été, tout ce qu'on avait attendu d'elle... réduit à néant en un instant.
- Je... je ne pourrai jamais épouser Marc maintenant, murmura-t-elle d'une voix brisée, ses mots à peine audibles.
Sa mère, essuyant ses larmes, tenta de prendre un ton apaisant.
- Emma... il y a des choses plus importantes que ce mariage. Nous sommes là pour toi, quoi qu'il arrive.
Mais Emma secoua la tête, comme si elle refusait cette consolation. Pour elle, ce mariage représentait bien plus qu'une simple union ; c'était le pilier de tout ce que ses parents avaient construit, le point culminant de sa vie. Elle avait toujours été la beauté, la perfection. Que lui restait-il maintenant ?
- Comment pourrais-je vivre... comme ça ? chuchota-t-elle, le regard vide. Que suis-je... sans ce visage ?
Les jours qui suivirent furent marqués par le silence. Emma refusait de voir qui que ce soit, s'enfermant dans une solitude presque morbide. Ses parents, désemparés, tentaient tant bien que mal de la soutenir, mais la douleur de leur fille semblait les écraser eux aussi. Ils savaient que, même s'ils étaient prêts à tout pour l'aider, rien ne pourrait effacer cette cicatrice, aussi bien sur son visage que dans son cœur.
Emma, quant à elle, errait dans le néant, essayant de comprendre qui elle était vraiment.
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