
La malédiction des loups
Chapitre 2
Léo resta figé, ses muscles tendus comme des câbles prêts à céder sous la pression. La question flottait dans l'air entre eux, suspendue, légère et pourtant accablante. Il aurait pu répondre, s'il le voulait, mais il ne pouvait pas. Il ne pouvait pas se permettre de se laisser aller à des mots, à une simple conversation. Pas avec elle. Pas avec quelqu'un comme elle.
Il aurait dû fuir. Il aurait dû disparaître dans la nuit, se perdre dans les ténèbres où il appartenait. Mais quelque chose en lui, une force qu'il ne parvenait pas à nommer, l'ancrait au sol. Clara. Ses yeux brillants de curiosité, son calme déconcertant face à la monstruosité qu'il incarnait, l'enlaçaient comme des chaînes invisibles, serrant un peu plus son cœur chaque seconde.
Il ne la comprenait pas.
Elle ne ressemblait à aucune humaine qu'il ait jamais croisée. Pas dans ses rêves les plus fous, pas même dans ses pires cauchemars. Elle n'avait pas peur de lui. Pas de la peur de la bête, ni de la monstruosité qu'il était devenu. Et ce manque de crainte le perturbait plus que n'importe quelle menace physique.
Un silence lourd pesa entre eux, comme une étreinte invisible, alors que les mots de Clara s'accrochaient dans l'air.
Il se força à respirer profondément. Il fallait qu'il s'éloigne, qu'il la laisse derrière, qu'il la protège de ce qu'il était. Elle n'avait pas à savoir. Elle ne devait pas savoir.
Mais au fond de lui, une voix, lointaine mais insistante, murmurait que cela était déjà trop tard. La malédiction. Le lien. La marque qu'il sentait naître entre eux, invisible, mais bien présente.
Il détourna enfin les yeux et fit un pas en arrière, ses griffes griffant presque le sol sous la tension. Mais avant qu'il ne puisse se fondre dans l'ombre, la voix de Clara se fit à nouveau entendre, plus forte, plus pressante.
- Attends...
Il s'arrêta net, le souffle court. Il n'avait pas l'intention de se retourner, mais quelque chose en lui, quelque chose d'inexplicable, l'incita à le faire.
Elle était là, toujours aussi calme, mais cette fois, un éclat particulier brillait dans son regard. Un mélange de détermination et de curiosité, comme si elle savait déjà tout, ou presque tout. Elle ne recula pas. Elle avançait doucement, s'approchant de lui avec cette tranquillité étrange, celle qui défiait la peur, défiant la bête qu'il était.
- Pourquoi tu ne veux pas me dire qui tu es ? demanda-t-elle, sa voix étonnamment douce mais ferme.
Léo sentit un pincement dans sa poitrine. Il aurait voulu reculer, la fuir, mais ses jambes restaient figées, comme si un pouvoir plus grand que lui l'empêchait de bouger. Il savait que s'il la laissait continuer sur cette voie, s'il la laissait entrer plus profondément dans son monde, il ne pourrait plus jamais la laisser partir.
Et il en était terrifié.
Il tourna finalement le regard vers elle, lentement, ses yeux noirs d'une intensité glaciale. Chaque muscle de son corps, chaque fibre de son être l'implorait de partir, de la laisser, de la protéger. Mais il ne pouvait plus faire demi-tour. Pas après ce qu'il venait de ressentir en la voyant, en la sentant tout près.
- Je ne suis pas ce que tu crois, dit-il d'une voix grave, marquée par une douleur ancienne.
Clara ne recula pas. Elle s'approcha encore, presque imperceptible, mais son regard, ce regard... il ne lâchait pas le sien.
- Qui es-tu vraiment, Léo ? répéta-t-elle doucement, comme si elle savait déjà la réponse.
À l'entente de son nom, un frisson incontrôlable traversa son corps. Il n'avait pas prononcé son propre nom depuis... trop longtemps. C'était un nom qu'il avait mis de côté, un nom que la bête avait fini par effacer. Léo. Léo le jeune homme, Léo l'humain, Léo le... qu'était-il maintenant ?
Il secoua légèrement la tête, comme pour chasser ses pensées, et fit un pas en avant, son visage se durcissant.
- Léo n'est plus qu'un fantôme, murmura-t-il, ses lèvres se tordant en une grimace amère.
Et pourtant, la malédiction continuait de hanter ses gestes, ses pensées. Il en était l'esclave. Son Alpha, sa meute, sa solitude. Il savait, il savait au fond de lui que ce qu'il ressentait à cet instant, pour cette humaine, ne ferait qu'accélérer sa chute.
Mais Clara ne comprenait pas. Elle ne savait pas.
Elle n'avait pas idée de ce qu'elle venait d'éveiller en lui.
Elle le regardait, ses yeux plongeant dans les ténèbres de son âme, comme si elle pouvait comprendre l'incompréhensible. Ses pupilles, brillantes et inquisitrices, s'accrochaient à lui d'une manière qui faisait naître en lui une étrange sensation. Une sensation qu'il n'avait pas ressentie depuis des années : la fragilité.
Léo se força à détourner les yeux, à se concentrer sur autre chose, n'importe quoi. Mais il ne pouvait pas fuir. Elle était là, réelle, et il sentait chaque battement de son cœur résonner en lui, un écho insistant qui déstabilisait son esprit et son âme.
- Tu n'as aucune idée de ce dont tu parles, Clara, murmura-t-il, sa voix brisée, presque étranglée. Ses mots se mélangeaient à son souffle, son souffle lourd et irrégulier, comme s'il était sur le point de céder sous l'énormité du poids de ce qu'il ressentait.
Il serra les poings, ses griffes transperçant la peau de ses paumes, un moyen de s'ancrer à la réalité. Mais rien ne semblait suffisant. Il avait l'impression que la seule chose qui pouvait le sauver, la seule chose qui pourrait l'arrêter de sombrer dans la folie, c'était elle.
Clara.
Elle était là, devant lui, inébranlable. Et pour la première fois depuis longtemps, Léo ressentit la chaleur de l'espoir, un espoir qu'il n'avait jamais voulu avoir, un espoir qu'il savait condamner. Mais il ne pouvait s'en empêcher. Chaque instant passé à ses côtés creusait un fossé entre lui et la bête qu'il portait en lui.
- Pourquoi me repousses-tu ? demanda-t-elle doucement, comme une brise caressant ses pensées.
Les mots de Clara le frappèrent comme un éclair, tranchant, directs. Pourquoi me repousses-tu ? Ce n'était pas la question qu'il voulait entendre. Pas de sa part. Pas d'une humaine. Elle ne comprenait pas. Elle n'avait aucune idée du combat qu'il menait contre lui-même, contre sa propre nature. Elle ne savait pas qu'à chaque moment où leurs regards se croisaient, où leurs âmes semblaient se frôler, il perdait un peu de son contrôle.
Il se passa une main sur le visage, se donnant un instant pour retrouver sa maîtrise.
- Tu n'es pas prête à entendre la vérité, Clara, dit-il avec une fermeté qu'il n'était pas sûr de ressentir. Il s'éloigna d'un pas, mais la tentation de la toucher, de la prendre dans ses bras, était plus forte que tout. Il s'obstina à maintenir une distance, à préserver cette ligne fragile entre eux, une ligne qu'il savait déjà trop mince pour durer.
Clara, cependant, ne bougea pas. Elle s'était avancée d'un pas, et à présent, c'était elle qui franchissait cette ligne invisible. Ses yeux brillaient d'une détermination tranquille, d'une certitude que Léo n'aurait jamais cru possible. Elle n'avait pas peur de lui. Et plus il la regardait, plus il avait l'impression que c'était cette absence de peur qui le terrorisait le plus.
- Je veux savoir, insista-t-elle, sa voix ferme, mais douce, comme une promesse. Je veux comprendre.
Elle fit un autre pas, réduisant encore l'espace entre eux. Son regard, plongé dans le sien, ne lui laissait aucune échappatoire. Léo sentit la chaleur de son corps se rapprocher, son parfum subtil envahir ses sens. Il eut du mal à respirer, comme si l'air autour de lui se faisait plus rare, plus dense.
Il se battait. Se battait pour ne pas céder à l'appel de la bête, pour ne pas la laisser se déchaîner. Il n'était pas sûr de pouvoir la maîtriser encore longtemps. Clara était un danger. Un danger pour elle-même, un danger pour lui, un danger pour tout ce qu'il avait construit, ou du moins, tout ce qui restait de lui.
Il voulait la repousser, l'éloigner. Mais il ne pouvait plus. Le lien entre eux, bien que toujours invisible, se renforçait à chaque instant. Il sentait sa chaleur se mêler à la sienne, son esprit se percuter contre le sien dans une danse de plus en plus enivrante.
- Pourquoi ? demanda-t-il, sa voix presque inaudible, ses lèvres tremblantes. Pourquoi toi ? Pourquoi maintenant ?
Clara, dans un geste soudain, se rapprocha encore. Elle posa doucement une main sur son torse, juste au-dessus de son cœur, là où la douleur semblait se concentrer, là où la malédiction se faisait plus lourde chaque jour. Ses doigts étaient froids, mais leur contact fut comme un feu qui se propageait lentement, sans crier gare.
- Parce que je crois en toi, répondit-elle d'une voix tranquille, comme une certitude qu'il n'aurait jamais pu espérer. Parce que je crois que tu n'es pas ce que tu penses être.
Ces mots frappèrent Léo avec la force d'un coup de poing. Il aurait voulu fuir, échapper à cette confession, à cette vérité qu'il n'était pas prêt à accepter. Mais il se tenait là, immobile, l'esprit en ébullition, alors que la douceur de ses paroles envahissait son âme, lui faisant oublier sa rage, sa solitude, ses peurs.
Il ferma les yeux un instant, se laissant envahir par la sensation de sa main sur lui. Une sensation qui semblait l'ancrer à la réalité, à elle, à cette humaine qu'il ne comprenait pas, mais qu'il ne pouvait plus ignorer.
- Clara, souffla-t-il, son cœur battant plus fort que jamais. Tu ne sais pas ce que tu fais.
Elle leva les yeux vers lui, un sourire discret jouant sur ses lèvres. Elle ne disait rien. Mais dans son regard, Léo lut tout ce qu'il avait besoin de savoir. Tout ce qu'il craignait, et tout ce qu'il espérait en même temps.
Il aurait voulu la repousser. Il aurait voulu l'éloigner. Mais au fond de lui, il savait que ce n'était plus possible. Que l'instant où leurs chemins se croisaient avait été scellé, que le destin l'avait décidé. Et il n'avait plus la force de lutter contre lui.
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