
La gueule dans le caniveau
Chapitre 3
Mercredi dans mon enfance
Je suis retourné à la maison où elle et moi avions vécu mais elle était calcinée. Cette femme avait été le plus grand amour de ma vie.
Cependant je m’aperçus que quelques manteaux avaient miraculeusement échappé aux flammes, et, cherchant une clef, je me mis à frénétiquement fouiller toutes les poches. Car cela était dans mon esprit d’une importance capitale, et je savais qu’étant détenteur enfin de cette clef, je saurais le mystère de ma vie brisée et celui de mon amour. Mais non, j’avais beau enfoncer mes mains dans ces satanées poches, il n’y avait rien, et pas un seul indice qui me mettrait sur la voie.
Les derniers temps de notre liaison avaient été obscurs, dans tous les sens du terme. Elle avait encore pitié de mon désir, et nous faisions l’amour dans des maisons en ruine, où une obscurité tapageuse nous recouvrait sans cesse. Même si je faisais cela comme si ma vie en dépendait, elle se laissait faire, maugréant, boudeuse. Je la prenais sur des fauteuils pourris. Elle me laissait son corps mais son esprit était largement passé à autre chose.
Puis, peu après ces temps étranges, et sans transition, j’étais dans un hôpital psychiatrique. En ce moment, une conversation entre patients et soignants avait lieu. Il y avait là le médecin, un bonhomme grassouillet aux cheveux blancs, et une bien étrange femme, énigmatique, au visage rose et aux curieuses dents de lapin. Elle disait :
« Nous avons besoin de toi, Nicolas. Toi seul pourrais mener à bien cette tâche.
— Ah ouais, quoi ? »
Elle m’exposa le problème.
Tout ceci était absurde et n’avait pas grand sens, mais en rêve, c’était bien sûr tout autre chose. Et cela tenait de la magie onirique.
Il y avait une église. Une église à restaurer. Mais cette église était très, très spéciale et ne pouvait en effet appartenir qu’aux mondes du rêve. Car elle servait en même temps de rampe de lancement pour fusées. Et ils avaient besoin de moi, apparemment, pour la restaurer.
Dans ma tête, j’associai cette église à tous les êtres chers que j’avais perdus, et me tournant vers le médecin, je m’exclamai :
« J’adore les églises…
— Très bien, Nicolas, très bien », fit le médecin d’un air quelque peu condescendant.
J’avais hâte que cette restauration commence, pour qu’enfin, éventuellement, je fusse à même de détenir la clef qui expliquerait ma vie maudite et ses mystères, comme cet amour défunt qui était resté comme en suspens dans l’air. Et je me dis qu’aussi, peut-être, pourrais-je communiquer avec mes grands-parents disparus.
Il y avait à mes côtés, toujours pendant cette réunion, un camarade qui faisait face comme moi au médecin et à l’infirmière sur laquelle planait une ombre d’étrangeté inexplicable. Je le regardai, et sans échanger un mot, je sentis que la même idée que moi avait germée dans sa tête et dans la mienne. Nous voulions sortir de ce satané endroit, ne serait-ce que quelques heures. Mais nous avions quelque réticence à demander une permission à ce médecin quelque peu obtus et imprévisible. Cependant il devait être dans un bon jour, car sans difficulté aucune il nous l’accorda. Avant cela, nous nous mîmes d’accord pour les jours où je serais amené à travailler à la restauration de l’église qui faisait également office de lanceur de fusées. Et je me dis que finalement l’idée n’était pas si mauvaise, car telle était la mission de l’église, en quelque sorte ; c’était là qu’étaient censées s’élancer les âmes torturées en enfer et d’autres plus chanceuses dans la félicité éternelle.
Je vis mon camarade, sa permission à la main, partir déjà, sans m’attendre, et, de ce fait, je me hâtai d’aller chercher quelques effets personnels dans ma chambre d’hôpital.
Cependant, ce ne fut pas dans une chambre d’hôpital que j’entrai, mais dans la chambre de mon enfance, une trompette sur le lit défait, et la lumière abondante des jours heureux bondit joyeusement de la fenêtre du toit. Ce fut en ce lieu que j’avais passé les vingt premières années de ma vie.
Et je ne fus pas surpris outre mesure de cet abrupt changement, car cela semblait faire partie d’un dessein plus vaste qui m’échappait pour le moment.
Nous devions être mercredi dans mon enfance, car du bas retentissaient de grands éclats de voix, parmi lesquels je reconnus celles de mes grands-parents. Tous les mercredis en effet ils venaient nous visiter, en ces jours enchantés où l’enfance coulait.
J’avais conscience, quelque part, de rêver ou du moins d’avoir changé de pan d’existence, et, en pensée, je m’interdisais d’aller retrouver ces chers défunts et de revoir mon moi enfant qui courait sans doute joyeusement, d’après les bruits, dans toute la maison avec mon frère qui hurlait et ma sœur toute petite encore. Je sentais que si je mettais ne serait-ce qu’un pied dans ce décor, tout cela serait mort à jamais et n’aurait jamais existé. Putain de vie. Abondamment alors, les larmes se mirent à couler, et je pleurais, sachant ces jours évanouis à jamais, et ces chers aïeuls dans leur repos éternel.
Bouleversé, l’âme en feu, je redescendis alors qu’à nouveau j’entendais les mornes infirmiers et la douleur des patients. L’hôpital était revenu et je le maudissais de toutes mes forces de m’avoir arraché à cela.
Arrivé en bas, je tombai nez à nez avec le médecin et l’étrange infirmière qui l’accompagnait quelque temps auparavant.
Et là cette garce me demanda pourquoi j’avais demandé une permission, alors que je n’étais pas sorti. Je m’abstins de lui expliquer que j’étais retourné, comme par magie, dans la chambre de mon enfance, car on était tout de même dans un hôpital psychiatrique, et de telles affirmations pouvaient faire très, très mal.
« Qu’est-ce que ça peut faire que je sois resté au lieu de sortir ? » prononçai-je. Mais au même moment le vieux médecin réapparut. Il semblait tout à coup très vieux et très las. Ils se mirent à deux contre moi, me menaçant d’enfermement et de camisole. Ils condamnaient le fait que j’étais resté alors que j’avais dans un premier temps demandé à sortir.
« On sait que tu as fait quelque chose d’interdit ici. Nous découvrirons quoi. »
Parlaient-ils du mirage ? Avais-je, sans le savoir, fait quelque chose d’interdit non seulement par la loi des hommes, mais, plus grave, par L’AUTRE loi ?
Cette idée atroce me valut de me réveiller en sursaut. Ma quête nocturne s’acheva, et je sais qu’un jour la mort, comme un rêve, viendra, et que seulement dans celle-ci connaîtrons-nous, un jour, comme tout le monde, le mystère des jours perdus et des joies abattues.
30 novembre 2020
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