
La destinée de Jeneya CROFT
Chapitre 3
Deux jours que je suis ici et deux jours que j’ai l’impression de vivre dans une bulle. Après avoir discuté avec Amicie et Odessa, je descends retrouver maman qui est en train d’entreposer les bagages sur la terrasse.
J’observe maman et la sens fébrile, au moment de déposer la dernière valise, elle tremble ; j’accours et la lui retire des mains pour la déposer avec délicatesse sur le sol.
- Maman, que se passe-t-il ?
- Je crois que c’est ma tension.
- Repose-toi, s’il te plait, tu vas te faire mal pour rien.
- Merci Jen, tu as toujours eu un grand cœur.
- Tu me le dis toujours, fais-je en la prenant par la main afin que nous allions nous asseoir sur l’un des fauteuils non-loin de là.
- Mais oui, c’est vrai. Je me souviens encore de ton enfance. A l’époque, ton père et moi, n’avions vraiment pas les moyens de vous inscrire dans une école privée et avons fait comme tout le reste,
- Le public, mais ce ne fut pas mal.
- Je me rappelle qu’un soir en rentrant, ton père était occupé, je suis donc passée te récupérer à l’école. Tu étais arrivée comme toujours, en courant. Au lieu de monter et t’asseoir sur la banquette arrière, tu étais montée à l’avant, laissant la portière ouverte et trainant avec toi, une de tes copines.
- Ah bon ?
- Oui, tu m’avais dit d’une voix ferme, je m’en souviens encore comme si c’était hier, » Maman, pourra-t-on souvent aller la chercher au point bus et la déposer ? »
- Oh !
- Oui, je ne comprenais rien mais bien plus tard, après que Fatima se soit expliquée, je compris qu’elle était arrivée en France quelques mois auparavant et vivait chez la cousine de sa mère. C’était une enfant maltraitée, je pris l’habitude de la récupérer le matin avec toi, et la ramener.
- Honnêtement, je ne m’en souviens plus.
- C’est normal, tu n’avais que 8 ans, à l’époque.
- Je vois.
- Jen,
- Oui, maman.
- Ne change jamais et surtout, prie le Seigneur pour que ton cœur ne devienne jamais un bloc de glace ou mieux, que les biens matériels ne fassent pas de toi un monstre ; elle me tient le menton avec douceur et me regarde droit dans les yeux.
- Je te le promets, dis-je en posant ma main sur son coude.
- Merci, merci, répond-elle les yeux mouillés.
- Tu sais que nous pouvons annuler le déplacement ?
- Non, malheureusement, non.
- Pourquoi ?
- Sir Ridge a demandé à ce que nous soyons là.
- Tu peux y aller avec Vanaya et me faire le compte-rendu plus tard, tu sais.
- Malheureusement, non.
- Pourquoi ?
- Il a expressément demandé que toi et moi, soyons là lors de la lecture du testament.
- Et Vanaya ?
- Je suppose qu’elle va assister au deuil et surtout, pour son grand-père ; elle se pince les lèvres, cette idée ne l’enchante manifestement guère.
- Maman, calme-toi, tout ira bien pour Jeneya.
- Je ne crois pas, non, fait-elle en se levant.
- Maman, tu ferais mieux de faire attention à ta tension.
- Ne t’inquiète pas, Jeneya, je verrais mes petits-enfants.
Nous sursautons en entendant un bruit à quelques mètres de nous, et nous retournons. Vanaya est en train d’empiler tous ses bagages, estampillés LV. Maman et moi, nous regardons et savons le prix d'une valise de cette marque.
- Mais où vas-tu avec tous ses bagages ? Lui demande maman.
- Je profite du voyage pour déménager.
- Pourquoi es-tu si pressée ? Ne pus-je m’empêcher de demander.
- C’est vraiment toi, Jeneya, poser ce type de question, répond-elle avec morgue.
- Tu t’adresses sur un autre ton à ta sœur ! Intervient maman ; je prends sur moi. Où est la Vanaya si douce et gentille avec laquelle, j’ai grandi ?
- Je répondais juste à sa question, maman.
- Tu pouvais le dire autrement, pardi !
- Je m’excuse, fait-elle en nous tournant ostensiblement le dos.
- Voudrais-tu répondre à la question de ta sœur ?
- Papi a demandé que je rentre dans l’entreprise, afin que je puisse apprendre et devenir plus tard, un personnage et membre influent.
- Et tes études ?
- Je prends une année sabbatique, je verrais plus tard.
- Vanaya, si tu veux être respectée, il te faut avoir un certain background.
- Je sais, raison pour laquelle, papi a demandé que je lui envoie les copies de tous mes diplômes.
- Je ne vois toujours pas en quoi, lui donner tes diplômes t’aiderait.
- Nous sommes bien dans l’espace UE, il tient à s’assurer que mes diplômes peuvent peser et dans le cas où cela coince, il demandera à ce que la traduction soit faite ainsi que l’équivalence.
- Pourquoi ne terminerais-tu pas avant d’y aller ?
- Maman, je fais un BTS comptabilité, pourrais m’en sortir et continuer plus tard.
- Mais,
- Je continuerais dans une grande école, papi a dit qu’il pourra faire jouer ses relations afin que l’on m’y intègre.
- Vanaya, j’aurai préféré que tu termines tes études avant d’y aller.
- Maman, je n’ai rien à perdre mais tout à y gagner. L’anglais est aujourd’hui, l’une des langues incontournables du monde. Je vais en profiter pour éprouver mon anglais et m’y imprégner.
- Es-tu certaine que ce ne soit pas la fortune de ton grand-père qui t’attire ?
- Mais non, même s’il est vrai que m’entendre avec lui soit non-négligeable.
- Vanaya,
- Non maman, ma décision est prise.
- Ok, soupire ma mère ; je la sens si triste et fatiguée.
- J’y vais, j’ai encore fort à faire.
- Ok, maman, fais-je en reculant pour la laisser passer.
- Mais pourquoi fais-tu cela ? Explosai-je après m’être assurée que maman soit loin de nos oreilles.
- Jen, certaines personnes sont nées pour diriger et d’autres, elle me dévisage ouvertement, pour obéir aux ordres.
- Vanaya, je ne sais pas ce qui t’arrive mais tu fais du mal aux parents.
- Non, Jen, je fais mes choix et les assume. J’ai pris la décision de partir comme maman, respectez-le.
- Sais-tu vraiment où tu mets les pieds ? Dans quel panier à crabes, vas-tu marcher ?
- Celui que tu ne connaitras jamais, répond-elle avant de rentrer dans sa chambre.
LE LENDEMAIN MATIN…
Nous sommes à l’aéroport de Londres-Gatwick, maman qui est en train de récupérer nos bagages, les classes avec mon aide sur l’énorme charriot pendant que Vanaya, elle, manipule son portable. Je suis outrée par son attitude mais préfère garder le silence puisque maman ne dit rien.
Nous attendons déjà depuis une demi-heure, lorsque maman fait signe à un homme dans la foule. Il s’avance vers nous, talonné par un autre. Avez-vous déjà regardé les aventures de Sherlock Holmes, si oui, vous visualiserez plus facilement l’homme avec une montre à gousset, une jaquette à rayures et des lunettes strictes sur le visage sans oublier les incontournables cheveux blancs.
- Bonjour Asting, dit ma mère avec émotion.
- Bonjour ma petite carla, répond-il avec douceur.
Ils s’observent durant quelques secondes, puis il prend mama dont les larmes tracent des sillons sur les joues, dans ses bras. Elle pose sa tête sur son épaule et pleure durant une minute pendant qu’il lui fait une tape sur le dos.
- Wow ! Fait-elle en se détachant de lui.
- Oui, du temps a passé, poursuit-il avec émotion.
- 20 ans voire plus, continue ma mère en essuyant les larmes avec le revers de la main.
- Oui, Carla, du temps a passé.
- Comment vas-tu, Asting ?
- Bien, merci et toi ?
- Ça peut aller, merci. Je te présente,
- Jeneya, la coupe-t-il en se tournant vers moi le sourire aux lèvres.
- Bonjour Monsieur, fais-je en serrant sa main.
- Tu as grandi et es devenue belle.
- Merci, monsieur.
- Il n’y a pas de quoi. Carla, tu as fait du bon travail ; ils échangent un regard. Je vois une lueur dans les yeux de ma mère mais décide de ne pas m'en formaliser.
- Merci, fait-elle sobrement. Et là,
- Vanaya, nous nous connaissons déjà.
- Bonjour Asting. Comment allez-vous ?
- Bien, merci mademoiselle Croft.
- Pourriez-vous vous occuper de mes bagages ?
C’est plus un ordre qu’une demande en tenant compte du ton qu’elle emploie. Je suis choquée par ses manières.
- Vanaya ! Gronde ma mère, la main sur la bouche.
- Mais quoi ? C’est le majordome de papi, il est payé pour cela.
- Je ne t’ai pas éduquée ainsi, s’insurge ma mère.
- Carla, laisse, ce n’est pas si grave.
Il fait signe à un jeune homme, non-loin de là, celui-ci approche.
- Voici Jaleel, le chauffeur, il vous ramènera au manoir, annonce-t-il.
- Je croyais que nous devions faire un saut à la maison, ici à Londres.
- Malheureusement non, ton père a demandé à ce que vous arriviez au manoir dans les heures qui suivent.
- Maman, pourquoi te tutoie-t-il ? Demande Vanaya en grimaçant.
- Asting a toujours été un père pour moi, répond maman.
- Et nos bagages ? Poursuit Vanaya.
- Ils suivront dans un autre véhicule. Pour l'heure, suivez Jaleel, je vous prie.
- Merci Asting, merci et à tout-à-l’heure.
Nous suivons Jaleel jusqu’au parking où nous découvrons une Maserati flambant neuve, j’avoue être éblouie. J’en avais entendue parler mais ne pensais pas un jour, la conduire. Nous prenons place à l’arrière pendant que Jaleel démarre en douceur ; on croirait la sentir glisser sur l’asphalte, tellement ‘on ne l’entend pas.
- Le manoir se trouve à 60 kilomètres de Londres, nous y serons dans moins d’une heure. N’est-ce pas, Jaleel ?
- Oui, madame Croft.
- Reviendrons-nous en ville ?
- Oui, Jen, nous y serons de retour après le deuil.
- Ok.
UNE HEURE PLUS TARD…
Je suis réveillée par maman qui me secoue par les épaules, j’ouvre les yeux au moment où les portes du manoir s’ouvrent. L’écriteau en haut dudit portail, certifie que nous sommes bien au manoir STERN. Le luxe insolent qui nous accueille dès l’entrée, rythmera à n'en pas douter, notre séjour. Nous longeons une allée bordée par des fleurs e toutes les couleurs et de toutes les espèces, c’est magnifique. Le jardin semble s’étendre de part et d’autres, à perte de vue ; le parfum exhalé par les fleurs est une invitation au voyage.
- A l’époque, explique maman, c’est ma mère qui s’occupait des jardins. Elle a toujours été manuelle et avait la main verte ; elle essuie discrètement une larme. Je prends sa main pour la réconforter, je comprends sa peine et sa douleur.
- C’est vrai qu’elle passait du temps dans son jardin, avant qu’elle ne décède, parfois restant immobile des heures et des heures.
- Huhumm, fait maman.
- Mamie Stern, était une femme très gentille et accueillante.
- C’est vrai, elle aimait la bonne chair et se sentait vivre lorsque sa maison était pleine.
Je me redresse et lève les yeux, l’idée que je me faisais du manoir n’est rien en comparaison de la demeure qui se dresse devant nous. Elle est de style victorien, une maison majestueuse que ce soit par le cadre ou l’architecture. La façade est blanche, et les fenêtres à colombes présentes à toutes les étages donnent un certain cachet à la demeure.
- Elle est magnifique, ne pus-je m’empêcher de dire.
- C’est la parfaite reproduction d’une demeure à Brighton en plein centre de la ville.
- Mamie était apparemment fan du style haussmannien, c’est très beau. Je prendrais un malin plaisir à la visiter.
- Si si si, tu n’as encore rien vu. Attends visiter la véranda verrière, Jen.
- Ah oui.
- Mais pour l’heure, nous devons saluer votre grand-père, se rembrunit-elle.
Je regarde dans la même direction qu’elle et voit un homme à l’allure athlétique, un visage au regard froid, un nez aquilin, une bouche presque inexistante, des yeux cachés par des lunettes à montures, un menton fuyant et un front haut, lui donnent en plus de ses vêtements stricts et de bonne qualité, un air de dragon.
Le chauffeur gare devant lui, nous descendons dans un silence lourd. Vanaya qui est la première, va vers lui en souriant, il la prend dans ses bras et échange avec elle durant quelques minutes, éclatant de temps à autres de rire, avant de se tourner vers nous.
Il plonge immédiatement son regard dans le mien, je n’y lis rien d’encourageant, bien au contraire, j’ai la chair de poule. Il me dévisage sans vergogne et se tourne vers sa fille.
- Carla,
- Bonjour papa.
Au lieu de se prendre dans les bras, ils s’observent tel deux gladiateurs dans une arène. Maman tend simplement la main qu’il prend en la regardant avec curiosité.
- Tu t’es mariée sans nous, fait-il remarquer.
- Il y a deux décennies, ne l’oublie pas ; la réponse de maman est froide.
- Je vois. Eh bien, bienvenue à la maison, ma fille.
Cette fois, il la prend dans ses bras, il n’y a rien de chaleureux dans ce geste ; l’on dirait que tout est faux. Contrairement avec Asting, maman se détache rapidement de lui et se tourne vers moi.
- Je te présente ma fille,
- Jeneya, oui, je sais, la coupe-t-il. Bonjour jeune fille.
- Bonjour papi.
- Comment allez-vous ?
- Bien, merci et vous ?
- Vous avez grandi depuis la dernière fois. Vous êtes devenue une belle jeune femme, ma fille a fait du bon boulot avec vous.
- Papa !
- Ne pourrions-nous pas nous tutoyer ? Demandai-je en regardant maman.
- Je dois vous laisser, j’ai fort à faire. Asting, s’occupera de vous dès qu’il le pourra.
Sans un mot de plus, il attire Venaya dans un coin, ils discutent sous le regard réprobateur de maman qui me demande de la suivre. Nous rentrons dans la maison, je suis émerveillée à chaque fois que nous rentrons dans une pièce.
- Qui s’occupait de la décoration ?
- Maman, de son vivant.
- Elle avait du gout, elle avait du gout.
- Exactement comme toi, Jen.
- Je comprends pourquoi tu avais coutume de dire que je suis l’incarnation de Mamie Stern.
- Voilà. Viens, mon ancienne chambre est par-là, au deuxième étage.
Nous grimpons les étages en soufflant toutes les trois à quatre marches, puis empruntons un long couloir, pour nous arrêter devant une porte que maman caresse amoureusement. Le moment et le geste sont si intimes que je préfère garder le silence, lorsqu’elle pose la tête sur la porte et ferme les yeux durant quelques secondes, en tremble presque en posant la main sur la poignée travaillée.
Elle pousse la porte et retient sa respiration pendant qu’elle s’ouvre. Je la laisse pénétrer sur la pointe des pieds.
- Tout est encore en état. Comme si c’était hier, mon départ de cette chambre, dit-elle les sanglots dans la voix.
- Pourquoi n’es-tu pas revenue depuis ?
- Que penses-tu de la décoration ? Demande-t-elle, éludant ma question.
- Elle est soignée, tout a été pensé et est coordonné.
- N’est-ce pas ? Lève les yeux, s’il te plait.
Ce que je fais immédiatement et suis subjuguée par la fresque au plafond, représentant une mère et sa fille dans le jardin. Je mets du temps avant de faire le lien avec le jardin et dans le coin, une personne cachée, les observe.
- Sont-ce mamie et toi ?
- Oui.
- Et l’autre personne ?
- Et si nous allions visiter ta chambre ?
Propose-t-elle en se dirigeant vers une porte à notre droite.
- Comment sais-tu qu’il y a une chambre ici ?
- C’était ma chambre, Jen, ne l’oublie pas.
QUATRE JOURS PLUS TARD…
La salle de séjour qui était bondée, se vide peu à peu. Papi, tontons Jamice et Dike, et maman, serrent la main aux dernières personnes puis se lèvent. Un personnage à l’allure distinguée rentre dans la pièce, occupant immédiatement toute l’espace ; je ne suis plus étonnée par ce ressenti car après avoir côtoyé l’aristocratie anglaise durant toute la journée, il est normal de s’y habituer.
Revenons au nouveau, venu, il regarde à gauche et à droite, se dirige vers papi à qui il serre la main et se tournent vers mes oncles et ma mère.
- Mes condoléances et navrée pour le retard, j’étais en voyage lorsque j’ai appris la nouvelle et n’ai pu revenir plus tôt.
- Ce n’est pas grave, Sir Ridge. Merci d’être passé malgré le fait d’arriver après l’inhumation.
- Je suis vraiment navré et vous présente à nouveau mes excuses.
- Ce n’est pas si grave. Elle repose en paix, c’est le plus important.
- C’est vrai.
Un silence tombe telle une chape de plomb dans la pièce, mes oncles qui font semblant de ne pas être intéressés ou intrigués par la présence de Sir Ridge, se tournent vers ma mère.
- Excusez-moi, je sais que le moment est surement mal choisi mais il faudrait que je vous donne l’objet de ma présence en ces lieux.
- Nous savons que vous êtes là pour rendre hommage à Jeneya, ma feue épouse.
- Pas seulement, réplique-t-il.
- Vous savez que je suis notaire, commence le nouveau-venu.
- La famille Stern a toujours travaillé avec les Ashby, qui sont les notaires attitrés depuis des générations.
- Votre femme me l’avait dit, Monsieur Stern.
- Attendez, je manque cruellement à mes devoirs d’hôte. Jeneya, voudrais-tu aller chercher à boire pour monsieur Ridge en plus d’une collation ?
- Bien sûr, papi.
Je me lève et me dirige vers l’immense cuisine fonctionnelle grouillant de ménagères. Je passe la commande et attends patiemment que le plateau me soit livré avant de rentrer au salon. Je fais le service et rejoins ma place, au côté de maman.
- Je disais donc qu’elle a demandé à ce que la lecture du testament soit faite le lendemain de l’enterrement.
- Cela peut attendre, Sir Ridge, dit papi.
- Malheureusement, non.
- Et pourquoi a-t-elle souhaité que cela se fasse dans votre cabinet ? Vous pourrez bien procéder à la lecture de ce testament dans une des pièces de ce manoir, il est assez grand pour tous nous accueillir.
- Je ne peux m’malheureusement me dérober ou me soustraire aux vœux de votre feue femme.
- Et quand a-t-elle fait faire ce testament puisque nous avons vu le notaire il y a un et demi de cela, tous les deux ?
- Votre épouse est passée à mon bureau, il y a de cela moins de six mois ; il mord dans un gâteau et fait descendre le tout avec une gorgée de thé.
- Quoi ?
- Je suis navré mais je ne pouvais me dérober au secret professionnel, il me fallait respecter les volontés de ma cliente. L’ancienneté des versions étant un élément primordial, celle établie chez moi, prime sur celle qui a été établie il y a une année ; papi est décontenancé, pose la main sur la bouche puis se tourne vers le notaire.
- Nous serons tous à votre cabinet demain à neuf heures mais je reste stupéfait par la démarche entreprise par mon épouse.
- Je vous le concède, monsieur Stern.
Le notaire se lève, présente ses hommages pour la dernière fois et s’en va. Jamice qui semble être l’ombre de son père, le suit alors qu’il quitte la pièce sans un regard vers nous après avoir fait signe à Vanaya. Dike qui est tout l’opposé de son frère et un brin, taquin, se rapproche de ma mère et la prend dans ses bras. Le tableau formé par ses deux, est tellement touchant que je suis obligée d’essuyer une larme ; l’on sent tout de suite, l’affection et l’amour d’un frère pour sa sœur et vice-versa.
- Carla, tiens-tu le coup ?
- Oui, merci et toi ?
- Ça peut aller, merci.
- Je ne sais pas si revenir ici était une bonne idée.
- Si je te disais qu’il ne m’est venu de le penser, je mentirais, soupire-t-il.
- Après ce qui s’est passé, je ne pensais pas remettre les pieds ici, un jour, continue ma mère la voix chevrotante.
- J’y suis revenu deux à trois fois, pas plus.
- Avec les enfants ?
- Une fois avec les enfants, avoue-t-il après avoir hésité.
- Je ne t’en veux pas, tu sais, ce n’est en rien ta faute.
- Carla, ce qui est arrivé nous a tous touchés. Chacun de nous a réagi à sa façon, les séquelles ont été terribles.
- Et les traces, indélébiles.
- Les blessures sont si profondes qu’elles ont marqués chacun de nous.
- Pas tous, je crois, dit ma mère en jetant un regard à la porte.
- Ne t’inquiète pas pour lui, il s’en sortira.
- Humm.
- Par contre, tu devrais faire attention à Vanaya. La laisser dans le sillage de papa, serait assez dangereux pour elle. C’est bien beau le luxe et la grande vie, seulement, toi et moi, connaissons l’envers du décor.
- Dike, j’ai essayé de la mettre en garde mais cela ne sert plus à rien. Je crois que le luxe insolent a été plus fort, en plus du fait qu’elle soit majeure.
- Carla, tu te dois encore d’essayer, c’est ta fille. Je ne crois pas que tu veuilles la perdre, papa fait prospérer tout ce qu’il touche mais…
- Je sais, Dike, je sais, le coupe maman.
- As-tu des nouvelles ?
- Non, aucune. Je veux dire, jamais.
- God Bless Us.
- God Bless Us.
Je n’ai presque rien compris à leur échange étrange mais en ai saisi l’importance, et le halo de mystère entourant ce manoir ayant été le théâtre à n’en pas douter, de bien de drames.
- Jeneya, ça va ?
- Bien, merci, tonton Dike et toi ?
- Ça peut aller.
- Il est dommage que tu n’ais pas connu ton homonyme, plus que cela. C’était une très belle personne que ce soit de l’extérieur ou de l’intérieur ; il a l’air si triste à cet instant que j’ai le cœur fendu.
- Je n’en doute pas, maman m’a toujours parlé d’elle en des termes élogieux.
- C’est vrai. Ne gardons qu’un bon souvenir de la personne qu’elle était.
- C’est vrai, renchérit maman en prenant la main de son frère dans la sienne. Il va falloir que tu me présentes mes neveux, un de ces jours.
- Nous ferons cela à la ville rose. Qu’en penses-tu ?
- C’est une bonne idée, approuve ma mère.
- Et toi, Jen, que deviens-tu ?
- Tonton, je…
LE LENDEMAIN…
Cela fait une demi-heure que tous les Stern sont réunis dans la salle et une dizaine de minutes que Sir Ridge aurait dû procéder à la lecture du testament. Papi qui est de méchante humeur, regarde le cadran de sa montre à gousset pour la énième fois après avoir rajusté ses lunettes sur son nez. C’est un personnage tout comme oncle Jamice, que j’ai du mal à cerner. J’ai essayé de me rapprocher d’eux mais ils ont maintenu et mis une barrière entre nous, je n’ai rien compris et ai laissé tomber.
- Sir Ridge, quand allons-nous commencer ? Demande papi sur un ton dur.
- Patience, répond celui-ci en compulsant un document.
- Nous avons des rendez-vous à honorer, Sir Ridge, s’impatiente oncle Jamice. Vous avez pourtant une solide et bonne réputation, ne nous forcez pas à la remettre en cause.
- Je suis navré pour le retard, répond celui-ci sans se démonter, et toujours avec le sourire.
- Mais, commence papi.
La porte s'ouvre dans un bruit sinistre, nous forçant tous à tourner la tête vers une dame de grande taille et toute de noir vêtue. Jamice se tourne interloqué vers son père, pendant que maman et Dick se regardent puis se prennent la main. La dame en question, rentre en balayant la salle du regard, s’arrête quelques secondes sur ma personne puis sur les autres avant d’ouvrir la bouche.
- Bonjour les Stern !
Je frissonne en entendant sa voix, tellement elle est forte et puissante, prendre possession de la salle et retentir sur les murs. Sans un mot, elle va prendre place sur l’un des sièges, non-loin de maman et Dick.
- C’est maintenant que tout devient intéressant, murmure Oncle Dick, goguenard.
- Dick ! Le reprend sa sœur.
- Quoi ? Ose dire que tu n’as pas eu cette pensée, réplique-t-il.
Papi qui est très directif, est devenu silencieux et fixe la nouvelle-venue ; l’on dirait qu’il a perdu sa langue.
- Bien, bien, maintenant que nous sommes tous là, je peux commencer la lecture du testament de feue madame Jeneya Stern. Alors, je vais rappeler avant d’aller plus loin…
Je m’évade et ne reviens à moi qu’en entendant mon nom et les cris qui fusent.
- Je répète le passage afin qu’il soit compris de tous. Moi, Jeneya Stern épouse de Klaus Elizar Stern en pleine possession de toutes mes facultés mentales et physiques, propriétaire de 50 % des actions de l’empire Stern, déclare léguer 10 % à Jamice Stern, 10% à Dike Stern, 10% à Carla Stern, 10% à Jeneya Croft ma petite-fille et les autres 10% à Lavigna Ashby.
- Quoi ? réagit aussitôt papi en se tournant vers moi. Ce n’est pas possible Jeneya n’a pas pu me faire cela. Ce testament doit être faux, avait-elle perdu la tête ? J’attaquerai ce testament en justice !
Il se lève avec force, la chaise sur laquelle il était assis, tombe bruyamment. Papi est maintenant rouge et serre les poings en plus des dents, en me regardant.
- Papa, calme-toi, lui dit Jamice.
- Vous devriez écouter votre fils, lui conseille Sir Ridge.
- Et 10% à Lavigna ? S’insurge papi, cette fois en se tournant vers la nouvelle venue qui le regarde droit dans les yeux. Cette…
- Cette quoi ? Réplique-t-elle, terminez votre phrase si vous êtes un homme.
- Allons, allons, mesdames et messieurs, continue Si Ridge en s’exprimant avec emphase.
- Papa, s’il te plait, fait Jamice en montrant le siège à son père qui s’assied lourdement ; pourquoi autant d’animosité envers ma personne ?
- Maintenant que tout est calme, repart Sir Ridge après quelques minutes, je vais continuer la lecture. Comme stipulé par le règlement de la ou des sociétés Stern, toute personne possédant 10% ou plus des actions, siège automatiquement au conseil d’administration.
Dans ce cas, Jeneya Croft devient un membre à part entière du conseil d’administration et dans le cas où elle a besoin de conseils, elle pourra se faire aider par des professionnels, a un droit de vote immédiat et un avis dans tout ce qui se fera dans ladite société ainsi qu’un droit de véto dont elle disposera à loisirs.
- C’est inadmissible ! Hurle papi en se tournant vers moi, le doigt levé. Il est hors de question que cette…
- Papa ! Gronde maman en se levant et me tenant par la main.
- Papa, tu devrais peser tes mots avant de t’exprimer, lâche Oncle Dick en rejoignant sa sœur.
- Vous avez donc coalisé, constate oncle Jamice aux coté de papi.
- Jeneya, je te cèderai mes 10%, dit Lavigna en nous rejoignant ; papi et Oncle Jamice manquent s’étouffer en l’entendant. Pendant ce temps, oncle Dick qui parait aux anges, sourit.
- Nous nous retrouverons devant les tribunaux ! Annone papi en quittant la salle en claquant la porte.
- Maman, que feras-tu de tes 10% ? S’enquiert Vanaya en se tournant vers maman.
- Je les partagerai en parts égales à tous mes enfants, répond-elle simplement.
- Même à Jeneya sachant qu’elle en a déjà 20% ?
- Oui, c’est aussi mon enfant, à ce que je sache.
- C’est injuste, elle aura à elle-seule, 22,5% des parts de la société alors que nous, nous conterons de 2,5% ?
- Je dois donner une part à chacun de mes enfants, c’est ainsi et pas autrement, insiste ma mère.
- Tu viens de faire un choix, maman, tu viens de faire un choix.
Je ne sais pas pourquoi mais j’ai l’impression que cela ressemble à une déclaration de guerre ou mieux, la réponse de maman a sonné le glas de séparation. Maman qui était debout, chancelle avant de s’écrouler. Dick la rattrape de justesse et la couche sur le sol, pendant que Lavigna appelle les pompiers.
Et moi, je regarde sans lever le petit doigt, tétanisée par tout ce que je viens d’entendre.
***
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