
Farence : La légende
Chapitre 3
Yatsun avait été déposé dans un orphelinat de la capitale seulement âgé de quelques mois. La jeune femme qui l’y avait laissé prétendait l’avoir trouvé dans une décharge à proximité. Il avait été rapidement établi que cette femme n’avait aucun lien de sang avec l’enfant. Il fut donc intégré à l’établissement dans l’espoir qu’une famille l’adopte. Cependant, à Arcantyr, rares étaient les familles qui acceptaient de recueillir des orphelins et la couleur de ses cheveux pour le moins étrange dans cette partie de l’univers en fit un humain dont personne ne voulait. Ceci ne semblait pourtant pas réellement gêner le jeune Yatsun.
La petite Megan, dont les parents avaient péri dans un voyage stellaire, fut la seule personne de son âge à qui il adressa la parole. Personne ne sut vraiment pourquoi. Il faut dire que cette jeune fille de bonne famille rencontrait un certain succès, que ce soit avec les autres petits garçons ou auprès du personnel de l’orphelinat. Plusieurs familles se proposèrent de l’adopter, mais chaque fois cela se solda par un échec et la petite Megan revenait toujours vers celui que désormais tout le monde avait baptisé son amoureux.
Yatsun fut élevé du mieux possible par les éducateurs de l’orphelinat. Il suivit le programme scolaire classique et affichait des résultats tout à fait honorables dans toutes les matières. Malgré ce que pensaient certains docteurs, en raison de sa chevelure violette et de sa force musculaire hors du commun, Yatsun était finalement un humain parfaitement dans la norme. Lorsque Megan quitta une nouvelle fois l’orphelinat, vers l’âge de treize ans, Yatsun se trouva un exutoire dans la boxe. Megan lui avait offert une paire de gants avant son départ qu’elle pensait être le dernier. L’adolescent pratiqua donc la boxe par période à chaque nouvelle absence de son amie. Mais lorsque trois ans plus tard, Megan trouva une famille dans laquelle elle resta jusqu’à sa majorité, Yatsun se plongea corps et âme dans ce sport où il excellait.
La majorité étant fixée à dix-sept ans sur 261 GX, Yatsun et Megan n’eurent pas à attendre longtemps avant de se retrouver et de s’installer dans un appartement de Sylfidre. Megan avait un emploi qui leur permettait de loger dans cette immense pyramide où les loyers étaient modérés en comparaison du reste de la ville. Yatsun enchaînait les petits boulots afin de payer ses entraînements. Les deux jeunes orphelins coulaient des jours paisibles depuis que les combats de Yatsun lui rapportaient un revenu confortable. La prochaine étape du couple était tout bonnement de quitter Arcantyr pour la campagne. Yatsun défendrait son titre et participerait à des exhibitions, événements rémunérateurs s’il en était, et Megan pourrait travailler à mi-temps, voire cesser toute activité professionnelle.
Le destin en avait semble-t-il décidé autrement. Aujourd’hui, Yatsun était seul dans sa grande maison avec vue sur la ville. Ils avaient récemment déménagé pour gravir une vingtaine d’étages et s’installer dans une résidence dont le salon possédait une immense baie vitrée en bordure de la pyramide. Ce genre d’habitation se monnayait extrêmement cher et faisait énormément d’envieux. La demeure avait deux niveaux et l’étage était entièrement dédié à l’entraînement de Yatsun. Différents sacs de frappe, bancs de musculation et même un ring homologué étaient installés là. Mais la salle d’entraînement était vide, pour la première fois depuis des mois. Yatsun se contentait de rester sur son canapé à fixer le mur face à lui. Quand la cloche électronique résonna, il n’y prêta pas la moindre attention. Ainsi, lorsque Kamais entra dans la pièce, accompagné du maître d’hôtel holographique, Yatsun eut un sursaut.
— À ce que je vois les combats ça rapporte.
— Seulement ceux dont on sort vainqueur, corrigea le champion en se levant pour accueillir son invité.
— Et tu vis seul dans ce château ? questionna Kamais sans réfléchir une seule seconde.
— Maintenant oui. Je m’appelle Yatsun Kooman, fit-il après un instant en lui tendant la main.
— ‘Scuse. Moi, c’est Kamais. Kam si tu préfères.
— Qu’est-ce que tu foutais là-bas hier soir ? reprit Yatsun serrant un peu plus la main du jeune homme face à lui.
— Lâche-moi, déjà et ensuite je te parlerai.
Yatsun s’exécuta, puis tourna les talons. Kamais le suivit vers le centre de la pièce et s’installa dans l’un des immenses canapés placés là. Il observa un instant la maison dans laquelle il se trouvait. Les rares fois où il avait pu pénétrer dans de telles habitations avaient été exclusivement de nuit pour les délester de leurs biens précieux. Telle était l’activité principale de la Corp, le gang dont il faisait partie depuis de nombreuses années à présent. Cette maison-ci n’aurait jamais intéressé Eagle. L’ensemble classait définitivement la demeure dans la catégorie « haute société » sur l’échelle de la Corp, mais il n’y avait finalement rien de récupérable, car invendable au marché noir. Il n’y avait aucun tableau au mur, le matériel audiovisuel était de bonne qualité, mais pas dernier cri. Seuls les meubles possédaient une grande valeur, mais les déplacer aurait nécessité une quinzaine d’hommes, au bas mot, et dans de telles conditions, la discrétion était compromise.
— J’étais venu te voir. Tu es un humain n’est-ce pas ? continua Kamais plus sérieux tout à coup.
— Bien sûr que je suis un humain, fit Yatsun, outré par la question. J’ai vaincu Ziork à la loyale.
— Ziork est un tocard, même moi je l’aurais battu et pas en neuf rounds en plus ! Le problème n’est pas là. Tu as les cheveux violets. Est-ce que tu sais ce que ça veut dire ?
— Que je suis un mutant ? répondit-il en levant les yeux au ciel.
— C’est une possibilité, mais ce serait bien étonnant que personne ne te l’ait déjà dit. Non, tu es un humain calpit comme moi, poursuivit Kamais qui prit alors de grands airs. Et j’ai eu beau traîner dans les rues depuis que je suis tout petit, tu es le premier que je rencontre. Tes parents viennent d’où ?
— Je sais pas, j’ai grandi dans un orphelinat.
— Eh bien, tu me croiras si tu veux, mais toi et moi on est identiques en plus d’un point.
— Et c’est pour ça que tu voulais me voir hier soir ? fit Yatsun médusé. Parce que nous sommes tous les deux des humains calpits orphelins ?
Kamais ne répondit pas à la question. Il retira sa veste puis son tee-shirt avant de se retourner pour présenter son dos à Yatsun. Celui-ci n’en crut pas ses yeux. Une énorme cicatrice barrait le dos de Kamais. Elle partait de sous les cervicales et descendait quasiment en ligne droite jusqu’au bas du dos. Large d’une vingtaine de centimètres, c’était comme si on avait tenté de tracer un trait au chalumeau sur son dos. Yatsun demeura sans réaction pendant quelques secondes. Il avait, à quelques détails près, la même cicatrice. C’était sans aucun doute cette raison qui avait poussé Kamais à venir le trouver. Il y avait des affiches de lui un peu partout dans le quartier central, vêtu uniquement de son caleçon de boxe et arborant fièrement cette cicatrice. C’était devenu en quelque sorte son signe distinctif dans le milieu, il se devait donc de la mettre en valeur sur les affiches annonçant le combat pour le titre.
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