
Envers et contre tout
Chapitre 2
Stage 2. Tout le monde il est beau tout le monde il est gentil
Le soleil vient à peine de se lever et je suis sur pied depuis une bonne heure déjà. Les bruits venant de la maison m’indiquent que l’heure du réveil familial a sonné. Umh il faut que je fasse vite avant que la patronne ne me trouve encore en train de balayer la cour. Je me redresse péniblement, ôte la poussière de mon visage et rajuste mon page noué à la va-vite.
- Eh toi là, mais tu es encore là ? Et les enfants, tu crois que qui va s’en occuper ?
Je viens de dire quoi ? Et c’est comme ça tous les jours. Alyssa, 16 ans, bonne à tout faire dans une maison de la commune huppée de Cocody, enchantée. Je disais donc, c’est comme ça tous les jours. Réveil à 5h tapantes, balayage de la cour (dont la superficie n’est pas des moindre), toilette des enfants, petit déjeuner, ménage, lessive, cuisine… C’est bon, je m’arrête là.
- Tantie, j’ai fini même. Je vais m’occuper d’eux et les accompagner au car. Faut pas t’inquiéter.
- Mais qui t’a dit que je m’inquiète ? Impolie. Allez dépêches toi là-bas ! Regardez-moi sa tête !
Mieux je me tais. Je ramasse mon balai et me dirige vers la chambre des enfants. Tania et Yann sont encore au lit essayant de grappiller quelques minutes de sommeil. C’est à croire qu’ils veulent qu’on m’insulte encore ce matin.
- Tania ! Yann ! Eeeh debout ! Il est 6h, vous allez être en retard ! A la douche !
Je les secoue tout en parlant et ils finissent par se lever. Je sors leurs effets de la journée et file à la cuisine leur préparer leur petit déjeuner. 40 minutes plus tard, je les confie propres et frais au conducteur du minicar scolaire. Au moins une chose de faite. La villa est tellement paisible, apparemment Madame et Monsieur (on va faire comment, ce sont les patrons non ?) sont déjà sortis.
Le calme, l’architecture de cette maison si semblable à une autre… L’espace autour se brouille et un nouveau tableau prend forme sous mes yeux. Une maison basse, beaucoup plus spacieuse, une femme souriant heureuse au bras d’un homme très élancé. Des enfants, deux garçons et une fille, qui courent et crient dans la cour. Ils ont l’air si heureux… Le klaxon d’une voiture au loin me ramène à la réalité et pourtant ô combien j’aurai souhaité ne plus y retourner.
Qui l’eût cru ? Moi la petite fille choyée de ma famille, me retrouver à faire le ménage dans la commune qui m’a vue naître ! Mon père travaillait comme cadre dirigeant dans une entreprise de la place et ma mère avait fait le choix d’être femme au foyer. Nous ne manquions de rien, l’avenir semblait tout tracé et puis… Et puis la crise a eu lieu. Nous nous sommes terrés dans le sous-sol de la maison, espérant un arrêt des combats ou même une accalmie. Mais le temps passait et toujours aucun signe positif. Ayant dû accueillir plusieurs membres de la famille, les provisions alimentaires s’étiolaient à vitesse grand V. Papa, contre l’avis de tous, décida de braver les tirs pour trouver un peu de nourriture à nous mettre sous la dent. Il n’est plus rentré de la journée. Son corps fut retrouvé sur le boulevard Latrille, non loin du supermarché Sococé. D’après la version qui nous parvint des semaines plus tard, son véhicule devait être réquisitionné et ayant opposé une résistance il s’était fait tiré dessus. La famille de papa ne s’est pas fait prier. Les biens furent partagés selon le droit d’aînesse et la contribution à la réussite de mon père (logique vous ne trouvez pas ?) et maman essaya de sauver ce qu’elle pouvait. Ne pouvant plus maintenir notre niveau de vie passé, maman, les jumeaux et moi nous sommes installés dans un petit studio à Yopougon. Fini la belle vie, les caprices d’enfant et les rêves tout le monde il est beau tout le monde il est gentil. Les maigres économies de maman et la vente de certains objets nous ont permis de tenir quelques mois. J’avais seize ans, j’étais l’aînée et il m’incombait désormais de soutenir la famille. Et me voilà, du haut de mes 1,77m, sous le chaud soleil qui me brûle le crâne en train de ressasser ma vie.
Je pousse un soupir et étire mon long corps. Ce n’est pas tout ça mais j’ai une pile de linge qui m’attend.
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A & A.
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