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Couverture du roman Dora, l'autre - Une analyse: SouS le Signe du Serpent

Dora, l'autre - Une analyse: SouS le Signe du Serpent

Ce récit retrace le parcours thérapeutique d'une femme luttant contre une psychose sévère. Inspirée par les travaux de Freud, cette cure analytique mène l'héroïne vers la découverte de son véritable Moi. Ancienne enseignante marquée par des troubles maniaco-dépressifs, l'auteure livre ici un témoignage poignant sur sa reconstruction personnelle. À travers l'écriture, elle explore la pédagogie de la psychanalyse pour finalement atteindre une guérison complète et durable.
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Chapitre 3

2

Me revoilà, je me tais, vous devez avoir des questions à me poser.

Attendez… Plaisir ? Désir ?…

Oh, vous n’y allez pas de main morte ! Plaisir, Désir ? ou si vous avez dit Désir ? Plaisir ? Quel est l’ordre chronologique ? … Et combien de fois ?... Eh bien dites donc ! Je sais bien que le jeu de la thérapie, c’est de ne rien cacher, mais là vous me prenez à brûle-pourpoint, je suis quelqu’un de réservé et il faut que je me fasse à l’idée de parler des choses du sexe et d’en parler en ce qui me concerne, le plus exactement possible et à quelqu’un que je ne connais pas ! Je vais vous raconter : j’ai une amie à qui son psy a demandé avec beaucoup de tact, je ne plaisante pas, c’était juste une demande et elle était voilée. « Pourquoi gardez-vous les cuisses serrées comme ça ? » Oh, mon dieu, quel sacrilège. Elle a ramassé ses affaires et elle s’est précipitée vers la sortie à toute vitesse, dans la mesure où le lui permettaient ses cuisses encore plus serrées que d’habitude : « Adieu je t’ai vu, et je ne veux pas te revoir », elle n’y a plus jamais mis les pieds, ni les jambes, ni les genoux, ni les cuisses. C’est comme ça qu’on rate une belle analyse. Question de feeling, il y a ceux dont on doit sentir qu’on peut leur rentrer dedans, 2encore faut-il évaluer jusqu’à quel point, le point où ça fait mal mais pas trop et ceux qu’il faut apprivoiser, avec qui il faut avancer à pattes de velours. Sinon ils se mettent à hurler, comme Calet : « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes » et moi, je suis pleine de cris.

Une fois j’ai écrit un texte ; je l’ai retenu parce que sa violence m’a surprise. Il disait :

« Marcheuse dans la forêt des cris. Marcheuse à bras tendus dans l’obscure forêt où se tordent les cris. Les cris la narguent, les cris l’attendent, les cris la hantent. Elle est dans la forêt et les cris sont en elle. Et jamais, jamais elle ne doit les faire sortir. Il faut qu’ils grondent enragés à l’intérieur d’elle-même au risque de la faire exploser. Parfois, elle reconnaît ses cris en les entendant chez quelqu’un d’autre : vagissements, halètements, hurlements et alors, ces cris dans leur violence lui font peur, ce ne peut pas être elle, non, pas elle… »3Mais qu’est-ce que je fais contre le mur, vous avez vu comme j’ai reculé ?

Bon, je mets en réserve votre question incongrue et indiscrète… je sais, je sais, vous ne faites que votre travail… d’accord, j’y répondrai la prochaine fois… si j’en suis d’accord avec moi-même.

Je connais à peu près le processus de la cure, raconter sa vie, ses affects, ses fantasmes, sans rien occulter. À mon avis, ce ne doit pas être aussi simple que cela s’énonce parce qu’il y a des choses, sans doute qu’on n’a pas envie de dire, peut-être même parce qu’on ne sait pas qu’on les sait. Je vais commencer par le plus évident, le temps de m’habituer.

Longtemps j’ai été suicidaire, en finir, c’était mon unique but : il est vrai que je me trouvais en bonne compagnie : elle est longue la cohorte de ceux qui ont mis fin à leur vie, « Le suicide, mode d’emploi » Nerval pendu à son lampadaire, Van Gogh avec son fusil à tirer les corbeaux, Virginia Wolf avançant dans le ruisseau, les poches pleines de cailloux et Romain Gary, revolver, un Smith & Weston 38, vous connaissez ? Dans la bouche, c’est plus précis ; précédé par Jean Seberg, alcool et barbituriques, Montherlant cyanure et revolver plutôt deux fois qu’une, Bernard Buffet et son sac en plastique, Primo Levi 3eétage (aléatoire !) et un chimiste en général, c’est au cyanure, pas tout à fait un vrai suicide, plutôt une impulsion, Potocki limant le bouchon de sa théière jusqu’à ce qu’elle rentre dans le barillet, vraiment original, non ? et Marilyn, ah Marilyn ! petites pilules, petites pilules, colorées comme des bonbons et tant d’autres, les obscurs, les sans -grades, même misère, même souffrance, ceux que l’église, il n’y a pas si longtemps refusait d’enterrer. Il y a le brouet aux somnifères, « une cuillérée pour papa, une cuillérée pour maman, » il y a le tuyau de gaz à débrancher comme Sylvia Plath, mais à la maison, c’est tout électrique ; le sac en plastique bien hermétique, quelle drôle d’idée, quel spectacle incongru mi effrayant – mi ridicule, même dans mes moments les plus sombres, je ne voudrais pas offrir l’image d’un épouvantail, m’étrangler, j’ai bien essayé, je n’ai réussi qu’à en garder un cercle rouge autour du cou, après j’ai mis un col roulé. Non, ce qui m’attirait le plus, c’est quand on passait en voiture le long de la Seine, les méandres vénéneux, hop, plonger dans le fleuve, être happée, tournoyer, s’enfoncer, ne plus ressortir, ne plus revenir, ou alors sauter dans le vide et recevoir de plein fouet le choc de la mort. Mais il y a loin de la théorie à la pratique, du projet à sa réalisation… Les roues du camion, bien viser les roues, celles de derrière parce que le temps d’agir, il aurait avancé. En fait c’était inutile, parce que le camion n’était déjà plus à ma hauteur. D’ailleurs, j’étais sous haute surveillance, ils m’avaient retiré mes clés de voiture et dehors j’étais toujours accompagnée. Pour me jeter dans la Seine, autre problème, mon mari à mon côté, ouvrir la porte, courir, enjamber le parapet, il m’aurait rattrapée.

Une fois, j’ai bien essayé de me défenestrer. J’avais réfléchi au problème, c’est un cas où il ne faut pas se manquer. Sinon, vous risquez d’être estropiée à demeure et dans l’incapacité de vous tuer : On est ramené au cas précédent, en pire. Chez moi : un premier. Par ailleurs, je ne pouvais pas demander à Jean de me faire visiter Notre-Dame ou la tour Eiffel. Chez ma mère… au 5eétage et il n’y a ni gazon ni voitures en dessous pour amortir, c’est déjà intéressant quoique le plus sûr, ce soit à partir du 8e

Je m’en souviens très bien, c’était le repas dominical, chaque membre de la famille devait compter sur l’autre pour me surveiller. Mais je me suis levée et je me suis tournée vers la fenêtre. L’un d’eux m’a vue, m’a comprise. Mais ses regards que j’ai captés qui étaient à la fois d’incrédulité, d’incompréhension, de reproches, de compassion et d’horreur m’ont fait faire volte-face et retrouver ma place ; je ne pouvais pas leur faire ça, du moins en leur présence. Personne n’a rien dit. Ah, c’est l’heure, oui, oui, c’est dans nos conventions : vous regardez votre montre, je vous paye et au revoir, docteur. La prochaine fois si vous en êtes d’accord, je vous raconterai mon vrai suicide et je répondrai peut-être à votre question.

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