
De son pion à sa reine
Chapitre 3
Il la ramena à son penthouse. Le même penthouse qu'elle avait fui quelques jours plus tôt. Les lumières de la ville s'étalaient en contrebas comme un tapis d'étoiles tombées, mais ce soir, elles n'offraient aucun réconfort, seulement une sensation de vertige et de perte.
Il ne parla pas pendant le trajet. Il était juste assis à côté d'elle, une présence silencieuse et maussade qui remplissait la voiture d'une tension suffocante. Quand ils arrivèrent, il porta lui-même ses bagages, ses mouvements efficaces et impersonnels. Il ouvrit la porte et lui fit signe d'entrer.
« Tu peux prendre la chambre principale », dit-il, sa voix plate.
C'était la même chambre où ils avaient passé d'innombrables nuits, une chambre qui abritait les fantômes de leur liaison secrète. L'idée de dormir seule dans ce lit, avec le souvenir de sa trahison frais dans son esprit, était insupportable.
« Je prendrai la chambre d'amis », dit-elle, sa voix plus froide qu'elle ne l'aurait voulu. « Je ne resterai pas longtemps. Juste le temps que je puisse m'organiser pour aller à Genève. »
Une lueur de quelque chose – déception ? frustration ? – traversa son visage avant qu'il ne le masque. « Comme tu voudras. »
Elle s'enferma dans la chambre d'amis, un petit espace stérile qui ressemblait à un hôtel. Elle s'assit sur le bord du lit, fixant les murs blancs, comptant les jours jusqu'à son mariage. Encore onze jours. Onze jours avant d'appartenir à un homme qu'elle n'avait jamais rencontré. Cela ressemblait à la fois à une condamnation à mort et à une libération.
Le lendemain matin, elle le trouva dans la cuisine. La tension de la veille flottait encore dans l'air, épaisse et tacite.
Elle décida de la briser.
« Toi et Camille, vous êtes de nouveau ensemble ? » demanda-t-elle, sa voix délibérément désinvolte alors qu'elle se versait une tasse de café.
Il ne la regarda pas. Il continua à lire les nouvelles financières sur sa tablette. « Je suis au courant de qui elle est. »
La non-réponse était une réponse en soi.
« J'en suis sûre », dit Alix, une pointe d'amertume dans le ton. « Ça doit être agréable d'avoir quelqu'un de si... redevable envers toi. Quelqu'un sur qui tu peux toujours compter pour être fragile et avoir besoin d'être sauvée. »
Il leva enfin les yeux, son regard froid. « Camille et moi avons une histoire. C'est compliqué. »
« Tout est compliqué avec toi, Adrien. »
Il posa sa tablette. « Reste loin d'elle, Alix. Elle a assez souffert. Je ne te laisserai pas la tourmenter. »
L'avertissement était clair. Il protégeait Camille. D'elle.
Un rire, sec et cassant, s'échappa de ses lèvres. « Ne t'inquiète pas. Je n'ai aucune intention de me mettre en travers de votre... histoire compliquée. J'ai un mariage à préparer, après tout. »
Elle prit son café et se retira dans la chambre d'amis, la conversation lui laissant un goût amer dans la bouche. Il avait construit une forteresse autour de Camille, et Alix était fermement à l'extérieur.
Elle passa la journée dans sa chambre, le silence du penthouse l'oppressant. Cette nuit-là, elle ne put dormir. Elle n'arrêtait pas de penser aux habitudes d'Adrien, comment il dormait toujours du côté gauche du lit, comment le son de sa respiration régulière avait été un réconfort. Maintenant, le silence de sa chambre au bout du couloir était un rappel constant qu'il n'était plus à elle. Il ne pensait pas à elle. Il ne venait pas voir si elle allait bien. Il l'avait amenée ici par sens du devoir, pas par désir.
Le lendemain, il l'approcha avec une invitation. « Il y a une fête ce soir. Chez un de mes associés. Je veux que tu viennes avec moi. »
« Pourquoi ? » demanda-t-elle, méfiante.
« Je ne veux pas que tu restes assise ici seule, à broyer du noir. »
L'idée de passer une autre nuit piégée dans cet appartement silencieux était suffocante. Contre son meilleur jugement, elle accepta. « D'accord. »
La fête avait lieu dans une somptueuse villa sur les hauteurs, un événement scintillant rempli de l'élite de la ville. Alors qu'ils entraient, une femme au sourire éclatant et accueillant s'approcha d'eux. C'était Camille.
« Adrien ! Tu es venu ! » s'exclama-t-elle, jetant ses bras autour de son cou dans une étreinte familière. Elle se recula et ses yeux se posèrent sur Alix, son sourire vacillant une fraction de seconde. « Oh. Alix. Tu es là aussi. »
« Bonjour, Camille », dit Alix, sa voix dégoulinant de glace.
« Je suis si contente que vous ayez pu venir tous les deux », dit Camille, se reprenant rapidement. « C'est une fête de bienvenue. Pour moi. »
Alix sentit le sol se dérober sous ses pieds. Il l'avait amenée à une fête célébrant le retour de sa rivale. L'humiliation était un coup physique, lui coupant le souffle. Elle se tourna pour partir, mais la main de Camille sur son bras l'arrêta.
« S'il te plaît, ne pars pas », dit Camille, sa voix empreinte d'une fausse inquiétude. « Je sais que les choses doivent être difficiles pour toi en ce moment, avec ton père qui t'a coupé les vivres. Tu dois te sentir si perdue. »
Ses mots furent prononcés juste assez fort pour que les personnes à proximité puissent entendre. Les têtes se tournèrent. Des chuchotements commencèrent à se propager dans la foule.
« Je vais bien », dit Alix en serrant les dents.
Les yeux de Camille se remplirent de larmes. « Oh, Alix, tu n'as pas besoin d'être si courageuse. Je sais que nous avons eu nos différends, mais je veux vraiment t'aider. » Elle renifla, un son parfait et délicat qui attira la sympathie de tous.
« Arrête ça », siffla Alix, sa patience à bout.
« S'il te plaît, ne sois pas en colère contre moi », gémit Camille, se tournant vers Adrien, sa lèvre inférieure tremblante. « Adrien, elle me fait peur. »
Adrien s'avança, plaçant un bras réconfortant autour des épaules de Camille. Il regarda Alix, ses yeux durs de déception. « Alix. Ça suffit. »
Il emmena Camille en pleurs, laissant Alix seule au milieu d'une mer de regards accusateurs. Elle le regarda murmurer des mots réconfortants à Camille, sa tête penchée près de la sienne. La scène fut un poignard dans son cœur. Il ne lui avait jamais montré ce genre de soutien public, cette douce protection. Pour le monde, et pour lui, elle était la méchante, et Camille était la victime.
Elle comprit enfin. Il ne protégeait pas seulement Camille à cause de la dette. Il tenait à elle. Peut-être même qu'il l'aimait. Et elle, Alix, n'avait jamais été qu'une diversion, un « magnifique désastre » qu'il aimait dompter en privé mais ne revendiquerait jamais en public.
L'amour auquel elle s'était accrochée, l'espoir qu'elle avait nourri dans l'ombre, était un mensonge.
Elle se tourna et se dirigea vers le bar, ses mouvements raides et robotiques. Elle avait besoin d'un verre. Elle avait besoin d'anesthésier la douleur qui menaçait de la déchirer.
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